Les almanachs populaires dans l'Espagne contemporaine.

 


 

 

En marge de la floraison et de la diversification des almanachs de presse ou spécialisées (cf. Botrel 2003), subsistent en Espagne jusqu'à aujourd'hui des formes anciennes d'almanachs ou calendriers qui sont en général nostalgiquement perçues comme des conservatoires de pratiques archaïques "populaires" mais qui par leur permanence ou leur résistance rendent compte de pratiques et d'usages qui ont subsisté en marge de la modernisation de la société espagnole tout en enregistrant un certain nombre d'évolutions.

En ce sens leur observation dans la longue durée et leur comparaison à d'autres produits disponibles sur le marché (y compris pour les agriculteurs), peut servir à révéler des "attentes" sans doute moins populaires que rurales ou urbano-rurales dans une Espagne où le poids de la population non urbaine est pendant longtemps plus important que dans d'autres pays européens[1].

Dans l’attente d’une étude plus systématique d’un corpus plus abondant, on se bornera ici à analyser 27 exemplaires de 10 titres d'almanachs dont 6 existent encore aujourd'hui[2],  pour suggérer quelques pistes[3].

 

Typologie. Comme aux almanachs en général (cf. Botrel 2006), on peut appliquer aux almanachs et calendriers populaire une grille de description prenant en compte leurs principales caractéristiques bibliologiques, pour ensuite les confronter, d'une part aux modèles les plus anciens de calendriers (comme le Calendario para Castilla la Nueva ou le Calendario para las provincias de Extremadura ) dont ils sont dans une certaine mesure la continuation et d'autre part aux modèles dominants à partir de 1855-65, moment de la "révolution" de l'almanach, c'est-à-dire les almanachs "littéraires" et illustrés, de journaux, pour différentes catégories professionnelles, comme les maîtres (Carreño 1997) ou encyclopédiques et administratifs (cf. Botrel 2003).

Il s'agit de brochures de petit format[4] dont le nombre de pages est compris entre 16 et 48, y compris la couverture, la plupart du temps[5]. Le papier est de qualité quelconque ou inférieure et le brochage fait autrefois avec du fil est depuis le début du XXe siècle à base d’agrafes. Leur prix  est peu élevé : 5 centimes en 1990, 125 pesetas en 1999, soit alors le prix d'un quotidien. Sauf sur la couverture[6], il est rare de trouver des illustrations[7] quand c'est une caractéristique majeure des autres almanachs présentés comme illustrés à partir des années 1850 (cf. Botrel 2003). L'illustration de couverture qui ne change guère au fil des années est emblématique du titre et sert de mode de reconnaissance : un portrait de l'auteur (en buste comme dans l’Almanaque Bristol, El Firmamento, El Copérnico) ou une composition le mettant en scène (El Ermitaño, El Profeta), un personnage (O Gaitero) et, plus exceptionnellement, une allégorie du temps et des travaux des champs (Calendari dels Pagesos) ou de la Catalogne (Calendario del Principado). Du point de vue bibliologique, ce type de calendrier/almanach est plus proche de l'imprimé de colportage que du livre, même de poche.

On observe cependant une certaine propension à diversifier l'offre en proposant des versions étoffées de la version matricielle : c'est le cas, par exemple, du Calendario Zaragozano de Francisco Hernández en 1901 qui propose 5 "ediciones numerosas" qui varient de 16 pages (edition économique) à 80 pages (avec le guide de Madrid), la grande édition contenant autant de pages que celle de poche (32 pages) et l'édition illustrée de contes comportant 48 pages , les différents prix n'étant pas spécifiés.

Quant aux tirages, en 1875, les nouveaux propriétaires de l'almanach du célèbre astronome Sr. Yagüe annoncent 500 000 exemplaires à une époque où l'Espagne compte 16,5 millions d'habitants dont seulement 4 savent lire et écrire (cela donnerait un almanach pour 4 alphabétisés) mais il est vrai aussi que Francesc Puig (1938) est beaucoup plus modeste dans ses estimations (("s'en tiravan pel cap baix 60 000 exemplars" -il ne dit pas si c’était pour la seule Catalogne) et on sait de O gaitero de Lugo qu'il était tiré à 30 000 exemplaires en 1914 (à un moment où l'ensemble de la presse espagnole quotidienne tirait à moins de 1 500 000 exemplaires) et que El Firmamento 2000 a bénéficié d'un tirage de 300 000 exemplaires.

Déjà au début du XXe siècle, ces almanachs et calendriers sont pour la plupart éditées et imprimés à Madrid ou Barcelone, y compris quand le titre concerne une autre région, mais on en trouve aussi à Tudela (Aragon), à Alcoy (ville papetière), aux Asturies (Pérez de Castro 1999) ou à Lugo... Dans un cas au moins (pour le Calendario Zaragozano édité par Francisco Hernández et imprimé par la Antigua Imprenta Universal à Madrid), on peut établir un lien avec l'activité de production d'imprimés de colportage. Quant au mode de diffusion, il se fait à l'occasion des foires et marchés, mais aussi dans structures précaires voire permanentes pour des zones de chalandise qui dépendent bien sûr de l'aire visée (le Principado de Cataluña, Lugo et sa province, l'Aragon ou plus tard l'ensemble de l'Espagne à l'exception du Pays Basque), avec une capacité avérée à atteindre le moindre village, les invitations à coopérer faites aux maires et curés[8], ou les listes des marchés et foires régionales ou nationales étant de bons indicateurs de leur diffusion potentielle[9].

 

L’autorité. Dans ces publications, l’autorité est d’abord celle des titres  qui sont généralement brefs (Calendari dels PagesosEl Zaragozano en 1920, Calendario Zaragozano o El Firmamento, Almanaque pintoresco de Bristol para el año de[10], Calendario del Profeta, El Cielo en 1859) ou abrégés dans les usages lorsqu’ils sont longs : c’est ainsi que  le Calendario religioso, astronómico y literario arreglado al Meridiano de Zaragoza según el horario de España, con el santoral del Martirologio Romano Español para el año de... por Fray Ramón Ermitaño de los Pirineos est vite devenu le Calendario del Ermitaño ou El Ermitaño.

         C’est l’ancienneté c’est à dire la durée du titre qui semble être la meilleure référence en la matière : pouvoir préciser que le calendrier de l'année et le 135e de la collection, LXXII de los pronósticos y CXIV de publicación , ou que "El Copérnico español lleva ya hechos  ¡¡ cuarenta y cinco calendarios !! ", c'est faire comprendre que le produit n'a cessé d'inspirer la confiance.

Quant aux auteurs réels ou déguisés ils peuvent contribuer à renforcer l’autorité de la publication : c’est le cas de « El Copérnico Español » autoproclamé Francisco Hernández et se présenter comme le seul et unique Zaragozano c'est s'approprier le prestige lié au nom de l'historique Zaragozano[11]. Il a pu, par ailleurs, exister des sortes de dynasties ( comme pour Joaquín Yagüe), mais il semble que l'éponyme ait plutôt servi à la mort du fondateur à abriter n'importe quel "faiseur" d'almanach pour le compte du propriétaire du titre. En ce sens, le mode de production de l'almanach popualire ressemble à celui de la presse...

Souvent on attribue aux auteurs un visage (ils sont souvent représentés en buste) comme pour donner plus de vraisemblance à l'autorité qui se trouve exprimée par une tenue vestimentaire renvoyant très clairement à un modèle urbain de « savant » :  un costume noir, une chemise, une cravate ou un nœud, une coupe de cheveux soignée, etc.

Quant à la concurrence, elle donne lieu à de multiples mises en garde ( « Fijarse en el nombre del autor. No equivocarse con otros Zaragozanos », précise le Calendario Zaragozano del Copérnico Español en 1899[12]), à des affirmations telles que "El el calendario de mayor circulación", ou à des démonstrations de fiabilité.

C’est ainsi que dans  El cielo en 1859[13], J. Yagüe s'efforce de faire la démonstration de "la exactitud que ha existido en mi Calendario y el que todos hemos observado" dans sa "Reseña de ...1856". Cette même année dans la "edición chica" il avait en effet apparemment publié un article où il mettait en avant la façon "générale" qu'avaient ses pronostics de se réaliser "es decir que no quedaban circunscritos a nuestro clima sino que se alargaban a otros muy remotos". Il le démontre à l'aide du journal La Esperanza du 19-IV-1856 où on peut lire que le port d'Odessa est navigable depuis le 6, ce qui montre que le temps chaud qu'il avait prévu pour le dernier quartier de la lune du 29 mars était parvenu jusqu'en Crimée ! Cette préoccupation était d'ailleurs partagée par d'autres et il s'agissait de toute évidence d'un excellent argument publicitaire : dans l'édition de 1900 du Zaragozano de F. Hernández il est bien souligné qu'en1899, « El Copérnico español pronosticó abundancia de cereales y anunció a los labradores buena cosecha y ha cumplido sus pronósticos".

         De même l’exhaustivité de l’information peut être un argument commercial[14].

 

Le texte. Il faut ici distinguer entre les "fondamentaux" communs à tous les almanachs et ce qui est variable.

         Fondamentale  est évidemment la partie consacrée à la division des temps astronomique, religieux et, pour partie, civil qui organisent et même régissent la vie au jour le jour : les heures de lever et coucher du soleil et de la lune, selon un code logographique qui permet de lire les évolutions de la lune et du soleil ; le calendrier religieux avec ses prescriptions concernant les fêtes d’obligation[15], les Quatre temps, les Temps clos, avec un système sophistiqué d’abréviations sans légendes[16], et surtout le calendrier des saints[17]. Sauf la mention des jours où la Cour revêt la grande ou la petite tenue (« se viste de gala » ou « de media gala »),  il n'y a pas au départ d'immixtion dans le calendrier religieux du calendrier civil (sous forme d'éphémérides et de mention des fêtes nationales), mais on observera sous le Franquisme une irruption et une présence de dates anniversaires liés à la "Cruzada", jusqu'en 1975 ...

Un autre composant, pratiquement aussi fondamental, est celui qui renvoie à prognose liée à l'agriculture ou à la rétrospection. C'est à celà que se distinguent les bons almanachs des moins fiables et en période de concurrence intense ( en particulier à un moment où plusieurs Zaragozanos se disputaient le marché), les pronostiqueurs ne se sont pas privés –on l’a vu- d'apporter les preuves de leur sagacité et fiabilité. Les pronostics sont essentiellement météorologiques (parfois astrologiques) mais ils sont traditionnellement complétés par le "juicio del año" (pronostics) qui est une sorte de contrepoint conjecturel et "rituel" du calendrier normatif présenté en vers avec comme conclusion obligée DIOS SOBRE TODO[18]. Il faudrait se livrer à un examen systématique de cette composante longtemps obligée qui donne l'impression que c'est une conception fataliste et optimisante de l'année et de la vie qui s'annoncent qui prévaut, souvent accompagnée d'autodérision traduite sous forme de truismes comme « pan que llevar a la boca/no ha de faltar... cuando lo haya" ou  "no morirán de sed/los que puedan beber agua", ce que la langue espagnole a retenu comme étant des "verdades de almanaque". Dès 1859, d'ailleurs, J. Yagüe, l'auteur de l’almanach El Firmamento, reconnaissant que "por la costumbre que hay de publicarlo" il lui fallait donner un juicio del año, propose de donner  " en lugar de los versos (...) este artículo al curioso en la confianza de que le sea más útil". On observera que par la suite le Juicio del año tend à se transformer en bilan rétrospectif voire en chronique d'événements nationaux ou internationaux (d'octobre à octobre), mais il reste longtemps caractéristique de l’almanach populaire.

 Dernière composante obligée, des informations concernant les jours ou dates des foires et marchés, et les conseils culturaux[19]. Mais à une époque où les unités de mesure métrique sont encore loin d'être d'emploi généralisé ni majoritaire dans les campagnes, on cherchera en vain, par exemple, des tableaux d'équivalence des mesures traditionnelles dans le système métrique qui existait, pourtant, sous forme de livret spécialisé, dans le circuit de colportage.

On pourra également trouver quelques proverbes et pensées, la partie scientifique et littéraire n'existant pas au départ et étant réduite au minimum par la suite.

         Ce qui est sûr, c'est que cet almanach, contrairement à ceux que considérait G. Bollème, ne grossit pas du dedans...

Quant à la mise en page de l'almanach, elle ne change guère, ni dans la présentation du calendrier proprement dit ni dans la place des différentes rubriques. On y perçoit une volonté d'occuper au maximum l'espace disponible au prix d'insertions[20], de juxtapositions et d'abréviations, et par l'utilisation des marges, rompant ainsi la traditionnelle disposition du texte pour une lecture suivie et suggérant une décodification éclatée et plurielle[21].

         On remarquera que ces caractéristiques sont quasiment ne varietur dans la longue durée, ce qui peut être une indication sur les attentes d'un public qui cherche davantage la reconnaissance que le changement.

 

 Conservatisme et évolutions. On peut néanmoins, au cours du XXe siècle observer quelques évolutions, souvent subtiles.

         Si les pronostics météorologiques, toujours donnés en pensant à l'agriculture, ne ressemblent guère à des prévisions scientifiques qui de toutes façons ne peuvent encore aujourd'hui se faire au delà de quelques jours, on pourra se demander si la nature moyenne des pronostics ne se trouvent pas à partir du moment (1865) où les observations météréologiques sont recueillies et publiées en série confortées par celles-ci. Les formulations pour aussi précises qu'elles soient ne semblent d'ailleurs pas avoir de valeur opérationnelle, la pronostication étant largement aussi rhétorique qu'utile. Le fait qu'un orage annoncé ne se produise pas ou n'ait pas les conséquences redoutées est aussi satisfaisant et même plus que la véracité du pronostic. L'annonce de pluies durant les mois pluvieux ne devait pas beaucoup modifier les habitudes de culture…On observera dans ce registre un très grand conservatisme et cela fait longtemps que l'exactitude des pronostics a cessé d'être un argument.

Mais si en 1900, le « Copérnico Español » dans sa rubrique scientifique n'hésite pas à encore mettre en doute la rotation de la terre et le principe de l'attraction terrestre..., on observera qu'en 1920 le Calendario Zaragozano, tout en se référant à l'ancienne notion de Principado de Cataluña, en continuant de donner les dates des Velaciones ou Temps clos et en sacrifiant au rituel Juicio del año qui ne porte que sur le temps qu'il fera, n'omet pas à faire l'éloge des progrès mécaniques dans l'irrigation, les applications de l'électricité à l'agriculture, non sans arrière-pensées commerciales, cela va de soi. Le conservatisme et l'archaïsme n'est pas absolu et on constatera qu'un même titre a pu, sous d’apparents et prudents ressassements, s'adapter aux nouvelles circonstances et à de nouvelles cultures de référence et même être d'une certaine façon instrumentalisés à des fins idéologiques et identitaires.

         Quelques almanachs nous enseignent, en effet, comment un simple calendrier peut devenir un support pour l'expression et le revendication d'une identité régionale, mais aussi s'adapter à la nouvelle donne politique du Franquisme, puis de la Démocratie.

C’est le cas de O gaitero de Lugo[22]. On peut y observer un processus de "galleguisation" de la publication –abouti en 1936-, tant par la présence accrue de la langue galicienne (jusqu'à devenir monolingue) que par l’introduction de contenus liés à la culture galicienne (des saints galiciens à partir du Santoral Gallego du P. Pardo Villar publié en 1937 ; refráns, contos, adiviñas) ou le recours à des collaborations autochtones[23], avec même dans les dernières années une invitation faite aux lecteurs à participer. Comme le montre bien C. Rodríguez Fer (1994), cet almanach-calendrier aux allures populaires, avec son gaitero en xylogravure, vendu dans les kiosques et foires de Galice, a été transformé en vecteur d'une certaine culture populaire vue depuis les milieux lettrés et n’a apparemment pas eu d'autre issue pour continuer à être publié après 1937 que de sacrifier à la révérence et aux exaltations du Régime alors imposées ou en usage[24] ou en traçant en 1937 "unha imaxe caótica do período gobernado pola Frente Popular". En 1938, écrit C. Rogríguez Fer (1994, pp. 100-101), O gaitero "leva blusa falangista/e boina de requeté,/o seu fusil, a sua gaita/e pra achantar ao marxista". Mais en 1999 –signe de nouveaux temps-  on trouve, à côté les traditionnelles informations calendaires, des vers et proverbes habituels et d’une table des marées encartée, une "Información sobre subvencións" (européennes) à l'intention des agriculteurs[25] .

         La revendication identitaire à travers la langue est également perceptible –implicitement- dans le Calendari dels Pagesos[26], totalement rédigé en catalan, mais dont le Judici de l’any en 1995  assez bien construit et rétrospectif se fait l’écho pour des pagesos qui peuvent sans doute regarder tous les soirs le Journal télévisé, de l’actualité internationale avec ses inquiétudes (Bosnie, Ruanda), ses espoirs (palestiniens et israéliens, Afrique du Sud : ("I, acabada ja a Sud Africa/la segregació racial/son guadornats els dos liders/(blanc De Klerc, negre Mandela)/amb el Nobel de la Pau »), ses progrès avec une référence explicite au grand télescope Hubble et  au tunnel de la Manche, ses catastrophes (comme l’incendie du Teatre del Liceu à Barcelone), ses décès (Severo Ochoa, Fellini), pour terminer sur cette conventionnelle conclusion prospective, sous forme d’interrogation : "Què ens portarà l'any present? » réponse : « Encara que ens hi esforcem/no evitarem les glaçades/ni els aiguats ni les secades./ Prô hem de fer tots els possibles/ i gairebé els impossibles/ cara a l'esdevenidor,/ per construir un món millor". Cette tension entre conservatisme ou archaïsme et aggiornamento est perceptible dans les conseils donnés pour chaque mois de l’année dans la « Guia pràctica  de l’agricultor » à propos de la quantité de superphosphate de chaux à appliquer par mètre carré de poulailler ou de l’alternance des parcelles (conreus) qui permet de recevoir des subventions plus élevées au titre de la PAC, les vignettes illustrant chaque mois étant de Ricard Opisso (1880-1966)…

Dans son édition de 1972, El Firmamento témoigne de cette même capacité d'adaptation et de soumission[27] :  en 1972, si l’on précise encore les dates des velaciones et témporas conformément au temps de l’Eglise catholique ainsi que les vertus de quelques saints[28], on peut aussi trouver de nombreuses publicités, entre autres pour le Banco Español de Crédito[29], le calendrier continuant logiquement d’être marqué par le Franquisme[30], avec quelques références à l'histoire nationale plus ancienne[31]. Y figure bien sûr le traditionnel « Juicio universal meteorológico-astronómico para el año de 1972 », en même temps que les « Ferias y mercados de España »[32].

         En revanche, le Calendario religioso, astronómico y literario (...) por Fray Ramón Ermitaño de los Pirineos -dit Calendario del Ermitaño- qui paraît depuis 1917-1918 et est, comme le Calendari dels Pagesos, distribué par une filiale d’Hachette, la S. G. E. L., renvoie, en 1988, à un genre plus influencé par les modèles savants avec sa rétrospective « Crónica anual ou Acontecimientos interesantes » qui ne peut évidemment coincider avec l'année civile[33]. Dans sa partie littéraire (7 pages sur 48 en 1988), on trouve, outre quelques pensées et des proverbes populaires, des poésies en catalan (7 en 1995 dont un de Josep Carner, « L'anunci luminós ») mais aussi  une de Rosalía de Castro (« Las campanas »)[34]. En 1995, figurent en plus des « Curiosidades (principales centenarios que se han cumplido y celebrado desde primero de setiembre de 1993 hasta el 31 de agosto de 1994)[35]. Si les principales fêtes, les foires et marchés sont exclusivement catalans, tout le reste est "mondial" et cette tension entre localisme et universalité réelle ou apparente, entre conservatisme et aggiornamento qui le caractérise n’est peut-être qu’une nouvelle traduction de tendances anciennes de l’almanach populaire sous forme d’ambigüité et d’éclectisme[36].

 

Conclusion : Par rapport aux autres almanachs, l'almanach rural populaire est resté particulièrement proche des "fondamentaux", en se contentant de s'adapter aux évolutions du calendrier civil plus que religieux et en s'enrichissant très parsimonieusement de quelques éléments "littéraires" (proverbes, pensées, poèmes quelquefois). Se pose évidemment la question de l'utilité et de l'usage d'un tel produit à l'ère de la communication audio-visuelle de masse

En 2006, on peut toujours trouver El Firmamento, avec, après la couverture color teja avec la "sombría expresión de Gioconda enfadada"  (Escanero 1998), "el cejijunto rostro" et "la repeinada cabeza" (Bayón 1996) de son fondateur[37], son calendrier, ses proverbes et ses citations d'écrivains célèbres et les dates des différentes foires et marchés. Mais s'agit-il vraiment de " la navaja multiusos del conocimiento rural" comme le dit Félix Bayón (1996) ? Il serait intéressant à cet égard de comparer ces almanachs populaires aux almanachs agricoles qui visent à la formation et au progrès[38] (cf. Botrel, 2003) et de comprendre le sens de la préférence de certains pour les "tacos" du Mensajero del Sagrado Corazón de Jesús (Prada, 2004).

         J'ai pu parler le 5 octobre 1999 avec Rafael Escribano, le "faiseur" de El Firmamento  pour l'an 2000 diffusé par Egartorre (Mirlo, 23 (Campamento), 28024 Madrid) et édité pour le compte de la famille propriétaire de la marque (les descendants de Mariano Castillo?). Bien qu'un almanach grand format et un calendrier mural eussent depuis 3 ans été mis sur le marché, c'est la version traditionnelle qui faisait l'objet de tous ses soins : selon l’informateur il s’agissait surtout de maintenir le prix au plus bas (125 pesetas avec des augmentations de 5 pesetas au maximum), sans augmenter la pagination (même avec l'appoint de la publicité trop aléatoire et pas assez compensatrice des surcoûts), à reproduire le santoral, à vérifier grâce aux lecteurs l'exactitude des informations données sur les jours et dates des marchés et foires, à varier les proverbes et écrire les mêmes conseils culturaux sous des formes nouvelles, etc. Il recevait alors chaque année entre 50 et 60 lettres auxquelles il répondait et qui portaient pour la plupart sur l'absence d'information sur le saint patron de telle ville ou village -d'Úbeda par exemple-, quand celui du village ou de la ville voisine figurait et sur les changements intervenus dans le calendrier des marchés et des foires.

         Tiré cette année-là à 300 000 exemplaires, diffusé dans toute l'Espagne et vendu dans les kiosques, boutiques de presse ou papeteries (j'ai pu l'acheter à Gijón (Asturies) le 1er octobre dans une de celles-ci) ou en plein air (Rastro[39]), ce calendrier/almanach est sans doute, dans l'Espagne de la télévision (avec ses prévisions du temps et ses éphémérides) et de la communication électronique, la manifestation latente et vivante de cette coexistence de temps différents et de pratiques archaïques plus que testimoniales –il faudrait faire une enquête auprès des acquéreurs-, sur lesquelles les historiens de la culture n'ont pas fini de s'interroger.

 

J.-F. Botrel (Univ. Rennes 2-Uned).

                                                                 (mai 2008)


Etudes citées :

 

Bayón, Félix : El País Andalucía, dic. 1996

Bollème, Geneviève : La Bible bleue. Paris : Flammarion 1975.

Burgos, Antonio : Reencuentro con la España campesina. El « Zaragozano ». Triunfo 534 (23-XII-1972), pp. 36-37.

Botrel, Jean-François : Almanachs et calendriers en Espagne au XIXe siècle : essai de typologie . In : Lüsebrink, H.-J., Mix, Y.-G., Mollier, J.-Y. et Sorel, P.  (dir.), Les lectures du peuple en Europe et dans les Amériques (XVIIe-XXe siècle). Bruxelles : Ed. Complexe 2003, p. 105-115.

Botrel, Jean-François : Para una bibliografía de los almanaques y calendarios. In :  Elucidario I/1 (marzo 2006), pp. 35-46.

Carreño, Myriam : Almanaques y calendarios par maestros. In : Historia de la educación, 16 (1997), pp. 47-63.

Carreño, Myriam: Almanaques y calendarios en la historia de la educación popular : un estudio sobre España. In :  Revista de educación 296 (2001), pp. 195-216.

Carvalho, Gilmar de : Almanach et édition populaire. « O Juízo do ano » de Manoel Caboclo e Silva. S.l. , s.d.

Casali, Elide, Le spie del cielo. Oroscopi, lunari e almanacchi nell’Italia moderna, Torino, Einaudi, 2003.

Escanero, Rafael : ABC de Aragón (I-1998).

Lerch, Dominique :  Pour une histoire des mentalités au Québec : l’apport de l’almanach.  Pluriel 29 (1982), pp. 35-41.

Pérez de Castro, José Luis :  Almanaquería asturiana . In :  Actas del II Congreso de Bibliografía Asturiana celebrado en Oviedo, del 21 al 24 de abril de 1999, (Oviedo) : Principado de Asturias 1999, t. I,  pp. 31-55.

Prada, Juan Manuel de :  «Almanaques». In :  El Semanal (24-X-2004).

Puig i Alfonso, Francesc : La Libreria Puig de la Plaça Nova. Breu narració dels seus setanta anys d’existència (1861-1938), Barcelona, MCMXXXVIII.

Rielo Carballo, Nicanor : «Historia do Gaitero de Lugo. Un calendario único en Galicia", in : O Gaitero de Lugo (1998), p. 67-70)

Rodríguez Fer, Claudio : A literatura galega durante a guerra civil. Vigo : Edicións Xerais 1994.

Uría, Jorge : Una historia social del ocio. Asturias. 1898-1914. Madrid : UGT 1996.

Velasco, Honorio M., Cultura tradicional en fragmentos. Los almanaques y calendarios y la literatura « popularizada. In : Díaz G. Viana, Luis (coord.), Palabras para el pueblo. I. Aproximación general a la literatura de cordel. Madrid : CSIC 2001, pp. 121-144.

 

 

 

 

 

 

 



[1] En 1860, 65% de la population active (compte non tenu des femmes) relève du secteur primaire ou vit dans des viles de moins de 10 000 habitants; 68% en 1900 et 51% en 1940, avec, bien sûr, de fortes disparités régionales.

[2] Il s’agit de :  El Firmamento, El Cielo -deux "Zaragozanos" parmi beaucoup d’autres-, O Gaitero galego, Calendari dels pagesos, Calendario del Ermitaño, O mintindeiro verdadeiro, El profético alcoyano, Calendario del Profeta, Calendario del Principado de Cataluña, Almanaque pintoresco de Bristol.

[3] Avec tous les problèmes que posent au chercheur d'aujourd'hui la reconsitution d’usages pour partie révolus et d’attentes n’appartenant pas à sa sphère habituelle de référence.

 

[4] 24 x17 pour le plus grand (Calendari dels pagesos) et 19x13 pour El Ermitaño, le format le plus fréquent (15,5x10,5) étant celui du « zaragozano » El Firmamento.

[5] 16 pages soit un cahier plié et non broché, comme dans le cas du Profeta, 24 pages (Calendari dels Pagesos), 36 et même 48 pages, y compris la plupart du temps la couverture en papier. Il n’y a pratiquement jamais de pagination ni évidemment de table des matières.

[6] En 1906, le Foto-Club Asturiano de Gijón incitait déjà ses membres à participer, avec leurs photos, à un concours de calendriers muraux (Uría 1996, p. 206).

[7] Une exception contemporaine peut être trouvée dans le Calendari dels pagesos, qui illustre les mois avec des dessins d’Opisso, sur un mode clairement idyllico-anachronique, et dans le Calendario del Ermitaño qui insère des illustrations dans la rubrique « Ferias et mercados ».

 

[8]  Dans le Calendario Zaragozano para 1920  les maires et les curés sont, par exemple, invités à fournir informations et rectifications sur les dates des marchés et foires et fêtes avant le mois de juillet, car en raison de ses "énormes tirages" le calendrier est mis sous presse en août.

[9]  De même la présence ou l'absence des tableaux et heures des marées.

[10] « Pintoresco «  est composé en plus petits caractères, ce qui suggère qu'on peut lire tout simplement Almanaque de Bristol.

[11]  Victoriano Zaragozano y Zapatero, astronome et médecin espagnol (1545-1602), auteur de lunarios.

[12] Antérieurement (en 1867, par exemple), le « fameux astronome D. Mariano Castillo » avait publié El verdadero Zaragozano, « sin igual en el acierto ».

[13]  Trente neuf pages (15, 5 x 11).

[14]  Ainsi, dans El Cielo en 1859, s’agissant de la liste des foires et marchés d’Aragon, Joaquín Yagüe fait bien oberver (p. 37) que, pour 1859, il donne dix informations de plus que toutes celles jusqu’alors données par les almanachs.

[15] Ou encore cette recommandation/injonction: «Sacar ánimas » qui en 1972 est devenu simplement "Anima" ( ce qui veut dire que ce jour-là on peut faire sortir une âme du Purgatoire moyennant la récitation de la Bulle de la Sainte Croisade.indica que se saca un alma del Purgatorio mediante el rezo de la Bula de la Santa Cruzada el día en que en el calendario se prescribe)

[16] En 1920, encore, pour pouvoir consulter utilement le Zaragozano il faut connaître le sens des abréviations « I.B. », « p. mar », « ob. », « arz. J.B. », « cfr. », « vg. ».

[17] Le calendrier des saints tend à devenir moins exhaustif et précis : par exemple, dans Calendario... por Fr. Ramón, il n'est pas précisé que San Ignacio de Loyola est abogado contra las calenturas, que San Teodomiro est le patrón de Carmona.

[18]  Entre 1799 et 1838 dans le Calendario para Mallorca, Menorca e Iviza le Juicio del año occupe une page entière, sur 2 colonnes, et comprend environ 76 vers. Sur les origines du genre, voir Casali (2003, pp. 42 et sq.) et sur son actualité au Brésil, Carvalho s. d. ).

[19] On peut d'ailleurs se demander s'il ne s'agit pas davantage d'almanachs ruraux que d'almanachs populaires, la comparaison étant à effectuer avec les almanachs agricoles et agronomiques qui eux sont clairement des vecteurs de progrès.

[20]  Par exemple, les prévisions météorologiques en gras à la suite de la position de la lune dans le signe du zodiac, redondantes avec celles du Juicio del año dans le Calendrio Zaragozano pour 1999.

[21] Honorio Velasco (2001), associe aux almanachs et calendriers l’idée d’une culture « fragmentée ». On pourrait le vérifier auprès dans calendrier à feuilles détachables ou taco, comme celui du Mensajero del Sagrado Corazón de Jesús encore en vente, avec le caractère éclaté et successif de l'utilisation (cf. Prada 2004).

 

[22] O Gaitero de Lugo est la continuation du  Calendario para el Reino de Galicia y Principado de Asturias publié à La Corogne en 1810 et à Santiago en 1811,  repris en 1837 par l'imprimeur Manuel Soto Freire sous le titre Calendario Gallego (30 000 exemplaires en 1914) qui devient en 1927 O Gaitero Galego par référence au gaitero qui figurait depuis 1862 sur la couverture du calendrier : il est publié à 60 000 exemplaires et plus dans les années 1960 jusqu'en 1973. Récemment la Diputación Provincial de Lugo l' a  "ressuscité" (cf. Rielo Carballo 1998).

[23] C’est ainsi qu’il a pu bénéficier des contributions d'un rédacteur enseignant au Lycée de Lugo (Xosé Filgueira Valverde) et d'autres écrivains locaux (Rodríguez Fer 1994).

[24] Comme l’introduction de patriótico dans le sous titre ou la mention "Pro o ano Triunfal de 1938".

[25] Sept pages, également encartées entre les pages 30 et 31.

[26] Semblable dans son évolution est le Calendari dels pagesos qui en était en 1995 à sa 134e année de parution, avec sa "roda perpètua" en couverture, sur fond de paysage archaïsant et exotique (une feuille de bananier, par exemple).

 

[27] Cf. Burgos (1972). Les contenus habituels de El Firmamento sont les suivants :  Juicio universal meteorológico, Santoral completo, Calendario con los pronósticos del tiempo,  Ferias y mercados de España. En 1999, il comportait  48 pages, et incluait des Proverbes, des citations de Voltaire, Hagel (sic), Napoleon, Balmes, etc. et avait procédé à un aggiornamento du calendrier (les anniversaires franquistes avaient disparu au bénéfice des nouvelles fêtes de la Démocratie, comme le 6-XII : Día de la Constitución Española…. Les foires et marchés sont désormais présentés par province avec actualisation des dénominations (Araba/Álava, Girona/Gerona, Lleida/Lérida, par exemple).

[28] Par exemple, le 27-II : san Lázaro, ab. de las quemaduras, le 27-VII : San Pantaleón, abogado contra la langosta, le 31-VII : San Ignacio de Loyola abogado contra calenturas. On fait également référence aux saints patrons de quelques villes comme San Teodomiro pat. de Carmona, le 30-VII.

[29]  Neuf pages et demie sur 44 pages (couverture comprise). La publicité est présente dès 1920 dans le Calendario Zaragozano où elle occupe l'équivalent de 4 pages sur 36 ( plus de la moitié concerne l'agriculture et la viticulture, ce qui peut aider à configurer la clientèle dominante ; vient ensuite la santé (28%), la  religion (10%), les feux d'artifices, et même les pianos ), mais on ne peut dire que le calendrier/almanach soit mis au service des intérêts de l'éditeur ni subordonné à un financement extérieur à lui-même...

[30]  Les dates anniversaires de la prise de Málaga, Madrid,Valencia, Albacete, Castellón, Bilbao, Alto de los Leones, etc. sont, par exemple, précisées. Le 1-IV est bien présenté comme le jour de la « Fiesta Nacional. Aniversario del fin de la guerra », et comme le 20-VII comme le Día de José Antonio.

[31] Par exemple, le 2-V : Aniv. primeros mártires de independencia española Fiest. Nac.

[32]  Les informations concernent les régions suivantes : Andalucía, Aragón, Asturias, Castilla la Nueva, Castilla la Vieja, Extremadura, Valencia, Galicia, León, Murcia y Albacete, Navarra, mais pas le Pays Basque.

 

[33]  Une contrainte éditoriale particulière -et évidente- est que la périodicité annuelle fait que l'année de référence se doit d'être préparée à l'avance et la confection de l'almanach bouclée au mois d'août (à la différence par exemple des almanachs de journaux?) afin de permettre la diffusion la plus efficace dans la perspective du changement d'année. De là une actualité -lorsque cette dimension est prise en compte- qui remonte au mininum à un semestre et qui peut facilement atteindre un an lorsque l'événement rapporté est du mois d'août ou septembre.

[34] Dans l’Almanaque Bristol, on peut trouver, par exemple, un poème de Pablo Neruda et sur une des feuilles détachables du Calendario del Mensajero del Sagrado Corazón de Jesús…un texte de Juan Manuel de Prada (2004).

[35]  Par exemple, le centenaire de la naissance de Mao, ou le quatrième centenaire de l'église du Saint Esprit de Tarrasa, le 2ème centenaire de la décapitation de Marie-Antoinette, le 5e centenaire de l'existence officielle du wisky, etc.

[36] On remarquera le conservatisme initial de ce calendrier avec la mention des Épocas célebres (par exemple, l’année 1995 est le 2741e de l’Ère de Nabonasar (...) et  le 20e du Règne de Juan Carlos I) et la présence de « Notes liturgiques » où il est recommandé que « a últimos del mes de noviembre, se dedique un día laborable a orar para la siembra de los campos". En 1995 (sa 120ème année de publication), le Calendario del Ermitaño  publie un avertissement concernant les fêtes supprimées ou fixées à une autre date qui dit ceci: "En estos últimos años han sido suprimidas o trasladas varias festividades religiosas tradicionales, debido al nuevo ordenamiento del calendario en España y especialmente en Cataluña » ; d’où une certaine préoccupation qui vise  à éviter  aux fidèles des conflites entre le calendrier civil et le calendrier religieux : " Hemos de procurar que las Fiestas tradicionales religiosas no decaigan pues, la solemnidad, sea día de trabajo o no, continúa igual", conclut le Calendario.

[37] La xylogravure a changé entre 1899 et 1999, mais on trouve toujours la même cravate nouée au col de la chemise.

[38] Comme l’Almanaque ilustrado del labrador y del ganadero qui se publie en 1860 (Carreño 2001, p. 200) ou le Calendari del pagès (…) publicat por lo Institut agrícola català de Sant Isidro, au moins entre 1861 et 1894. Dans une perpsective comparative, cf. Lerch (1982).

[39] L'édition du Calendario Zaragozano El Firmamento (fondé en 1840 par Don Mariano Castillo y Osciero) pour 1999 était encore en vente au Rastro en.… juin 1999, au prix de 125 pesetas, sur un étal ; son propriétaire en avait acquis 500 exemplaires pour des raisons de  " prix ". Une affichette en faisait la publicité avec le texte suivant : « Algunas opiniones y comentarios de nuestro Calendario Zaragozano/ Pronósticos del tiempo/ Ferias y mercados de España/ Sanctoral completo/ Juicio universal meteorológico-astronómico/ El de toda la vida/ Más de 150 años informando ».