La Biblioteca de Autores Españoles (1846-1878) ou la difficile construction d’un Panthéon des lettres espagnoles


Histoire et Civilisation du Livre. Revue Internationale, IV, 2008, pp. 201-221

 


 

1. Un monument de papier pour une nation à inventer.

Editée entre 1846 et 1878, la  Biblioteca de Autores Españoles desde la formación del lenguaje hasta nuestros días ordenada e ilustrada por D. Buenaventura Carlos Aribau [1] (désormais BAE), mais très rapidement reprise par Manuel Rivadeneyra[2], ce "magnífico panteón literario que la constancia de un particular va labrando a las glorias nacionales », comme l’écrira Antonio Ferrer del Río en 1851[3], est à placer dans un contexte historique où, après la paix civile retrouvée en 1839, une partie de Espagnols –les Libéraux- s’attachent à « hacer a la nación española una nación, que no lo es ni lo ha sido hasta ahora » comme le constate Alcalá Galiano en 1835[4], à inventer et à construire la Nation, animés par un désir de redressement et de grandeur.

            Cela passe par la récupération de l’histoire (cf. Cirujano, Elorriaga, Pérez Garzón, 1985)   et l’affirmation du « génie espagnol » (par rapport à d’autres génies voisins souvent tutélaires, comme le « génie français »), de l’histoire la plus glorieuse, après un XVIIIe siècle considéré, pour partie, comme décadent, et la dissolution d’un Empire,  et cela doit se traduire par la construction d’une mythologie et de symboles nationaux[5], dans une période où pèse sur l’initiative publique une faiblesse endémique de l’Etat et du capital (qui privilégie la spéculation au détriment de l’investissement)  et l’absence de véritables impulsions et participations de la part de la société civile[6].

            En tant que monument d’encre et de papier, la BAE, « singular empresa a medias entre el patriotismo y el lucro mercantil »[7], selon J. C. Mainer (2000, 174), est représentative de tout cela : de cette volonté et des difficultés qu’elle rencontre.

            Comme d’autres entreprises scientifiques ou éditoriales telles que le Diccionario geográfico, estadístico e histórico de Pascual Madoz (16 tomes entre 1845 et 1850), la Historia general de España de Modesto Lafuente (30 volumes grand in-8° entre 1850 et 1859) ou, plus tard, l’Historia crítica de la literatura española de José Amador de los Ríos (7 tomes entre 1859 et 1865), elle est le résultat d’une entreprise particulière -et non de celle d’institutions officielles[8]-, qui se donne à lire et à admirer, tout à la fois.

            L’Espagne est bien au cœur de son projet et les critères de sélection des auteurs et des œuvres seront finalement d’ordre strictement  linguistique et géographique, par exclusion : le castillan et le territoire espagnol péninsulaire[9]. Au total, quelque 800 auteurs sont concernés.

             L’architecture éditoriale de la BAE, par sa cohérence, son homogénéité et son caractère unitaire, fait d’elle une véritable collection[10], particulièrement monumentale : 70 tomes grand in 4° (26 x 18 cm) qui occupent près de trois mètres de rayonnages[11], l’effet de reliure accentuant encore cette impression[12].           

Il s’agit d’un monument figé une fois publié, puisqu’à l’exception du tome premier qui connaît quelques ajustements[13], la réimpression par le procédé de la stéréotypie a voué la BAE à être reproduite en l’état au fil des années, jusqu’à aujourd’hui.

            Par sa forme et par son contenu qui lui donne toutes les allures d’une summa, la BAE est  donc la manifestation d’une volonté, sans doute originale[14], de célébration permanente et vivante par sa diffusion des lettres et gloires espagnoles, mais elle ne semble pas avoir trouvé tous les appuis et échos escomptés, en particulier en Amérique Latine, incluse d’emblée dans la communauté « culturelle » historique et linguistique à laquelle la Bibliothèque est sensée s’adresser.

            De cette volonté et des difficultés rencontrées rend compte l’histoire matérielle de l’entreprise…

 

2. Histoire d’une entreprise patriotique. A son origine se trouvent donc Carlos Buenaventura Aribau, et une société d’édition –La Publicidad- dont l’imprimerie est placée sous la responsabilité de Manuel Rivadeneyra[15]. Un prospectus sans douterédigé par Aribau lui-même, et heureusement reproduit dans El Heraldo du 22-XI-1845[16], permet d’en comprendre les objectifs et de constater quelques évolutions dans leur mise en œuvre par l’imprimeur-éditeur Rivadeneyra.

            Il s’agit, selon les concepteurs, de « levantar a la literatura española un monumento sobre base tan anchurosa que dentro de ella cupiese y sólidamente se asentase todo lo grande, todo lo glorioso, todo lo útil e instructivo que nos han legado los grandes maestros de la lengua, desde su humilde origen en los cantos populares hasta después del último renacimiento de la literatura… »[17], une «patriotique entreprise » qualifiée plus loin de « grande œuvre nationale ». Et l’idée d’éterniser et propager les gloires nationales, de rendre disponibles et donner l’envie de lire les « vieux auteurs nationaux » ; d’en faire l’affaire de tous. Avec comme option strictement éditoriale et commerciale, la publication par souscription, sous forme de tomes et non de livraisons[18], à raison d’un  tous les deux ou trois mois. Il est affirmé que la BAE « se publica para todos »[19], c’est-à-dire, selon l’auteur du prospectus, pour un public national (la jeunesse studieuse, les « classes dirigeantes » (« clases poderosas ») où « se développe un certain esprit de protection des lettres »[20], des individus et les institutions) mais aussi hispano-américain, l’Amérique étant dans son esprit un débouché assuré[21].

            Pour atteindre ces objectifs seront mobilisées les compétences d’au moins 25 literatos ou gens de lettres au total[22], chargés de la partie scientifique, et de tous les appuis alors possibles pour une entreprise particulière, sur un mode finalement mixte, relevant de l’ancien et du nouveau régimes des lettres.

            En effet, la recherche explicite et obstinée, dès le début, de la protection de l’Etat et de la Reine renvoie plutôt à des pratiques d’Ancien Régime institutionnel[23],  Rivadeneyra prenant grand soin, par ailleurs, d’inscrire la BAE dans la vie de la Nation[24],  la mobilisation des capitaux nécessaires par la souscription, relevant plutôt du Nouveau Régime économique.

            Le premier tome consacré à Cervantes « al autor ilustre de que más se gloria nuestra nación »[25] paraît, comme annoncé, en janvier 1846[26], suivi, la même année, par les tomes II et III dédiés à Moratín et aux romanciers antérieurs à Cervantes[27].

            Rapidement le constat va, cependant,  pouvoir être fait que les attentes des entrepreneurs sont déçues, les prévisions étant sans doute trop optimistes : si la souscription de 60 exemplaires par le Ministerio de Gobernación (de l’Intérieur) et celle –obligatoire- d’un exemplaire par toutes les universités et lycées d’Espagne semblent avoir été chose acquise, l’inscription d’office au compte des employés civils et militaires et de 577 bureaux liés au Ministère (dependencias),  d’une souscription à un exemplaire est apparemment restée à l’état de vœu[28]. Si, par ailleurs, la réponse de l’Amérique latine a été effective[29], les rentrées d’argent ne semblent pas avoir suivi : en 1852, sur 14.000 exemplaires mis en circulation, seuls mille ont apparemment été réglés[30]. Enfin, les « passionnés de littérature » et la « jeunesse studieuse » ne sont pas au rendez-vous : symptomatique des difficultés rencontrées auprès des clients particuliers est le fait que, contrairement à ce qui avait été annoncé, Rivadeneyra accepte finalement  la vente par livraisons[31]

            Ce qui est sûr, c’est que la BAE connaît rapidement une situation économique difficile[32] et la « desgraciada biblioteca » (la « malheureuse bibliothèque ») , selon les termes de Rivadeneyra, doit, à deux reprises, son sauvetage à la généreuse intervention de Mécènes particuliers : en 1852, alors que 22 tomes ont déjà été publiés, Fernando Fernández de Córdoba finance la totalité du tome 23[33], et trois ans plus tard, José Manuel de Vadillo fait la même chose pour le tome 36, « en un país como el nuestro, donde la indiferencia por las glorias nacionales ha llegado a herir aun a las personas mas ilustradas »[34].

            En 1856, à un moment où cette entreprise « verdaderamente nacional, concebida con más fe que recursos, acometida con más decisión que fuerzas, seguida con más perseverancia que buena fortuna y coronada con más aplausos que productos »[35], est à nouveau exposée à un naufrage imminent, le vote par les Cortès qui se placent, pour une fois, au dessus des intérêts partisans, d’une subvention de 400 000 réaux pour l’acquisition d’exemplaires, permettra de renflouer l’entreprise[36].

            Cette manifestation officielle d’esprit national ou patriotique mérite évidemment qu’on s’y attarde.

            Parce que pour l’occasion, «toutes les opinions légales entre lesquelles se divise la nation » appuient la proposition du député traditionnaliste Nocedal  à laquelle se rallient une majorité des députés[37], républicains et progressistes compris. : c’est une question « d’honneur national et non de partis »[38]. Mais aussi parce qu’il s’agit de reconnaître le « service rendu à la patrie » par un particulier et que le discours analysable à ce propos n’offre guère de bases sûres à un véritable et durable sentiment d’intérêt national : l’insistance mise à associer la vraie nacionalidad et sa survivance, aux lettres, aux grands maîtres et aux monuments littéraires « bien supérieurs et plus pérennes que les armes et les conquêtes », semble plutôt convenue et de circonstance que durablement sincère[39].    

A ces difficultés économiques persistantes, on peut trouver des explications d’ordre éditorial, avec les conséquences de la dissolution de la société La Publicidad, des achats de papier mal calculés[40], ou des des délais excessifs de production [41], et d’ordre économique , avec des rentrées trop lentes en provenance d’Amérique[42], mais surtout une faible réactivité d’ensemble du marché. Ces difficultés perdureront ;  en témoigne la baisse du rythme de publication : 2-3 tomes seulement entre 1856 et 1861, 1 par an entre 1862 et 1869, les 9 derniers  paraissant entre 1870-1878.

            Le fait que le bibliothèque publique de Logroño soit contrainte de s’équiper d’une étagère supplémentaire en 1860-62 pour installer les 54 premiers tomes de la BAE (Buisine, 1999 , 258-9) ou qu’il existe des exemplaires de différents tomes dans les bibliothèques nationales du Vénézuela, de Colombie ou du Pérou et peut-être même à Saint-Pétersbourg[43] n’a pas suffi à assurer à la BAE l’assise escomptée, même si elle semble finalement avoir trouvé sa place de collection de référence dans les principales bibliothèques. Seuls les premiers tomes connaissent plusieurs éditions (jusqu’à trois) ; quant aux autres, selon Adolfo Rivadeneyra en 1880,  il fallait 25 ans en moyenne pour épuiser une édition de 1 000 exemplaires. A ce compte, il fallait en effet beaucoup de persévérance à Rivadeneyra pour mener l’entreprise de 1845  à son terme.  Avecquels présupposés idéologiques ?

 

3. Littérature, langue et nation : les présuposés idéologiques [44]. Fondamentalement, avec l’idée qu’il faut se réapproprier, en donnant à lire ses productions, le « génie espagnol »[45] : c’est à quoi vise explicitement  la BAE.

            Cela passe de toute évidence par l’affirmation d’une véritable identité nationale/espagnole par rapport aux/contre les autres nations, et tout particulièrement la France, caractérisées, selon les éditeurs, par leur ignorance, voire leur mépris de la littérature espagnole[46], et la prépondérante et souvent pernicieuse influence qu’elles ont exercé sur l’Espagne et sa littérature qui s’est retrouvée en situation de dépendance [47] Même la reconnaissance d’une certaine supériorité, notamment scientifique qui amène ces nations –c’est le cas de l’Allemagne, par exemple[48]- à connaître ce que l’Espagne ignore sur elle-même est motif à réaction patriotique, cette position étant particulièrement exposée par Agustín Durán, «espagnol avant tout» et chantre de l’amour pour les « cosas patrias » [49].

            Cela va de pair avec un désir d’émancipation littéraire par l’affirmation de tout ce qui a pu être « libre d’influence étrangère » « entièrement national et propre à l’Espagne »[50], qui est à rechercher dans la plus glorieuse époque des lettres espagnoles et à confronter avec les autres littératures[51].

            Ce mouvement de définition et d’affirmation trouve son expression la plus courante et la plus aisée dans le recours à un  indéfini et implicite possessif « nuestro », à la fois inclusif et exclusif, qui s’applique aussi bien à la littérature qu’aux « anciennes possessions coloniales », au goût littéraire, à l’amour propre national, aux patriotiques souhaits, à Calderón, Cervantes, aux «vieux monuments littéraires » ou à  la « patria literatura ». Il est beaucoup plus employé que des qualificatifs comme nacional ou español, et se situe ainsi au cœur d’un dispositif idéologico-affectif qu’on s’efforce d’accréditer par l’affirmation et la répétition et d’inculquer ou de faire partager.

            Quant aux bases historiques de l’édifice idéologique, elles sont manifestement à rechercher dans la littérature du Siècle d’Or –le romancero et le théâtre essentiellement[52], litterature véritablement nationale, unique et enviée de l’étranger, tout comme Santa Teresa-, mais aussi dans la littérature religieuse et même les philosophes[53], seules la littérature épistolaire et la poésie lyrique étant reconnues comme étant des points faibles de l’Espagne.

            Cette littérature est évidemment indissociable d’une langue elle-même unique[54]. D’abord rustique, elle n’a cessé de se parfaire jusqu’à atteindre son sommet dans la littérature du Siècle d’Or… Contre les agressions dont la langue est victime[55], il est urgent de mettre à disposition les meilleurs modèles, ce que prétend faire la BAE qui ne retient donc que la littérature espagnole en castillan[56], en mettant en exergue ceux des XVIe et XVIIe siècles.

            Malgré ceux qui affirment à propos du XVIIIe siècle qu’il s’est agi d’un  « siglo que fue para España de decadencia, de transición, de profundo cambio moral y literario ; de un siglo inquieto, investigador y no creador ; de un siglo que enflaquece la fe, que amengua  el carácter nacional antiguo, y no parece sino la preparación de otro siglo ; de un siglo, en fin sin ideas propias, sin doctrinas definitivas, sin energía moral, sin entusiasmo y sin poesía »[57], on remarquera avec J. C. Mainer que  c’est un  « canon mixte », dans la lignée de celui théorisé par Larra, « utilitario y amplio, menos dictado por la hegemonía de las obras de imaginación que por la presencia de aquellos textos reveladores de la sustancia histórica del país » , « donde el dicurso político y el estudio histórico alternan con la creación artística»[58] qui prévaut et qui explique cette si prégnante présence du XVIIIe.

            Quant aux positions exprimées à l’égard de l’Amérique latine et de son inclusion ou non dans l’ensemble « littérature nationale » espagnole, elles passent par une certaine et prudente reconnaissance du caractère « trouble », à « dépurer » des chroniques anciennes, par exemple, mais aussi un discours vaticinateur de la dissolution de ces « hermosos países, prósperos y tranquilos bajo el cetro de España », comme el dit A. Ferrer del Río[59], mais, sur le fond, il ne fait pas de doute pour les initiateurs du projet que, quelque 20 ans après l’indépendance, il existe dans les nouveaux états américains « un vehemente deseo de fundar su nueva cultura sobre la tradición de nuestros ingenios  [60]: « ¿ Qué importa que las hayamos perdido ?, assure Cándido Nocedal en 1856, Aun profesan allí la religión de nuestros mayores. Aún contamos con estos dos medios grandes de influencia  et ce sont là « deux grands moyens d’influence », car ils rappellent « la igualdad de origen y de casta  »[61]. L’Amérique latine répondra à ce vœu de la façon mitigée que l’on sait…

 

4. Ordre et illustration de la bibliothèque.

            Préside à l’ordonnancement de cette bibliothèque un principe d’harmonie où se retrouvent les auteurs convoqués et leurs éditeurs – Aribau imagine une sorte de phalanstère[62]-, autour d’une idée principale caractérisée par son pragmatisme et son utilitarisme : donner à contempler et à lire, le plus rapidement et efficacement possible, une « histoire complète du génie espagnol »[63].

            Pour l’éditeur, l’important c’est sans doute de « ne pas se tromper dans le choix et l’ordre des matières »[64], mais c’est encore plus de permettre d’établir un lien avec le reste de « l’écrit » (« del escrito »), ce que ne permet pas une collection consacrée à un seul genre, une anthologie ou même des œuvres complètes, comme on ne manque pas de faire observer[65].

            De là qu’on ne choisisse pas d’entrée unique –auteur, genre ou époque- mais une combinatoire des trois[66] ; que l’ordre chronologique ne soit pas considéré comme une nécessité absolue[67] ; qu’on privilégie le nombre et la variété des auteurs et des œuvres au détriment de l’exhaustivité[68] ; qu’on retienne de préférence (mais pas toujours, pour des raisons de nécessité éditoriale ou économique majeures) des œuvres jugées représentatives et remarquables, mais aussi celles qui sont d’accès difficile, en raison de la rareté des éditions ou exemplaires[69], ou même simplement « curieuses »[70]. Avec un souci de rigueur, d’exactitude, pré-scientifique (le mot n’est pas employé) qui s’adapte opportunément aux contraintes du moment et n’aura jamais pour conséquence l’ajournement de l’édition ou publication[71].

Ce qui est en jeu également c’est depuis une conscience volontariste « la restauration littéraire » de l’Espagne ou « notre progrès intellectuel», dans un pays où les « études sérieuses » (« estudios graves ») n’ont guère eu cours mais où on observe des attentes et un regain d’intérêt à ce sujet[72]. Cela passe par la mobilisation solidaire et d’érudits et literatos[73]à même de réunir, au prix d’efforts souvent évoqués- des collections de textes sûrs ou bien d’informations,[74] pour leur mise en ordre, et « enrichissement » (comme on enrichit un minerai) et leur « illustration » par tout un appareil critique[75], et selon des critères d’édition déjà relativement scientifiques[76], compte-tenu des multiples difficultés rencontrés qui tiennent souvent à ce qu’un texte n’est pas disponible en Espagne, par exemple . L’ensemble doit malgré tout constituer une autorité (celle que lui confèrent les auteurs et les collecteurs) fût-ce provisoirement, puisque si les limites existent, dans l’esprit des éditeurs , elles sont transitoires et l’on retrouve le pragmatisme évoqué au début. Pour des raisons qui sont à leur façon une illustration supplémentaire de l’insuffisant développement de la recherche en Espagne, elles seront pendant longtemps « définitives ».

 

5. Des auteurs espagnols en quête de nation.

La BAE , dans sa première étape, est donc le résultat conjugué de volontés et de nécessités : entre le projet de l’éditeur Aribau en 1845 et sa mise en œuvre par le persévérant imprimeur-éditeur Rivadeneyra jusqu’en 1872, se sont produites des évolutions, effet des circonstances ou des hommes. C’est ainsi que, par rapport au projet initial, on observera une plus grande importance accordée à la littérature dramatique[77] et à la prose, historique notamment, au détriment relatif de la poésie lyrique, une plus grande ouverture à la dimension américaine et –ce qui n’était pas prévu à ce niveau- une prise en compte relativement généreuse des auteurs des XVIIIe et même XIXe siècles au bénéfice d’auteurs comme Feijoo, Floridablanca, Jovellanos ou Quintana et le Conde de Toreno[78], mais aussi de la poésie lyrique à laquelle trois tomes sont consacrés…

Au total, avec ses 16 tomes et ses quelque 500 comedias, la BAE offre, comme le fait remarquer Mesonero Romanos, la « Colección de nuestros insignes dramáticos del siglo XVII, la más copiosa, metódica y selecta que hasta ahora se formó dentro y fuera de España de aquel inapreciable tesoro »[79], le Romancero general (ex español) d’Agustín Durán a longtemps fait référence et jusque dans les années 1960 les volumineux tomes de la BAE étaient encore la seule façon d’accéder à bon nombre de textes[80].

Pourtant, en son temps, le sentiment de Manuel Rivadeneyra qui ne verra pas la fin de son entreprise mais dont le nom sera associé à la Bibliothèque[81], avant qu’il ne soit proclamé « benemérito de las letras patrias »[82], est bien un sentiment d’amertume et d’insatisfaction. En témoignent ces propos de son fils Adolfo en 1880, quand il écrit avec un réalisme mêlé de reproches et sans doute de malice : « la Biblioteca no debió ser obra de un particular ; hubiera sido preferible y más natural que lo fuese de la Academia española, que parece contar en su seno hombres los más conocedores de la patria literatura ; y como todos los Académicos han sido o son ministros, ningún Gobierno habría privado del apoyo necesario publicación tan meritoria »[83]. Symptomatiquement, à un moment où ont commencé à proliférer des collections d’auteurs catalans, basques, galiciens, valenciens, etc (Botrel, 1998), c’est à la Real Academia Española que l’héritière du fonds, Manuela Rivadeneyra fera finalement don de la BAE après 1902 , après avoir confié en 1896 l’exploitation de l’existant à la maison Hernando (Botrel, 1993, 430). Mais c’est encore à l’initiative d’un particulier, M. Menéndez y Pelayo qui qualifiait la BAE de « vasto repertorio de las letras patrias », qu’est due la Nueva Biblioteca de Autores Españoles, initiée en 1904 et dont la publication par la Casa Editorial Bailly-Baillière –d’origine française- s’arrêtera après le vingtième tome en 1928. Il faudra attendre le début des années 1950, pour que, sous le Franquisme triomphant, soient affirmés l’hispanité et le caractère « national » de la bibliothèque : en 1952, les Editions Atlas entreprendront de poursuivre et compléter l’œuvre d’Aribau et Rivadeneyra[84], à une époque où la maison Aguilar a commencé à  publier des Œuvres complètes des classiques espagnols.

En fait, l’histoire de la BAE dans sa première période est bien révélatrice des deux conceptions de la nation qui s’affrontent alors en Espagne et qui ni l’une ni l’autre n’arrivent vraiment à s’affirmer pour inventer et faire la nation espagnole : celle de la nation souveraine par la volonté et l’action de ses citoyens, ici entrepreneurs mais insuffisamment acheteurs ou lecteurs, dans des frontières idéologiquement élargies à l’Amérique hispanique ; une conception de la nation liée au pouvoir divin et monarchique, à fortes références historiques où l’Amérique de l’Empire reste particulièrement présente ; l’unité nationale vs l’unité de l’Etat, en quelque sorte[85].

Dans une Espagne chroniquement endettée qui s’est trouvée dans l’incapacité d’assurer une relative homogénéisation culturelle et de créer un secteur public capable de financer des infrastructures, de rendre des services et de redistribuer les richesses, la puissance publique est vouée à jouer un rôle subsidiaire (cf. Témime, Broder, Chastagnaret, 1979) : d’où l’importance de l’initiative particulière que représente la BAE. Mais sa publication qui n’est sans doute pas dénuée d’intentions spéculatrices, intervient probablement trop tôt, à un moment où une politique de scolarisation généralisée et de développement universitaire et scientifique tarde à se mettre en place[86], et l’effort de nationalisation rencontre de grandes difficultés, avec une faible réponse de la société civile[87]. Elle ne pouvait que se trouver rapidement en décalage avec l’état réel de la nation espagnole.

Pour devenir « national », il aura donc manqué à ce monument d’encre et de papier son appropriation par l’acquisition ou l’usage de la part de citoyens-lecteurs et si, bien que parfois injustement décriée après avoir fait longtemps office de collection de référence, la BAE peut être aujourd’hui considérée comme un lieu de mémoire, c’est parce qu’elle parle à sa façon, y compris à travers son relatif échec à l’époque, des difficultés rencontrées par la nation espagnole pour s’inventer et se construire.

 

Jean-François Botrel (PILAR/Univ. Rennes 2).

 

Liste des ouvrages et études cités : 

 

Alvarez Junco, José, « La nación en duda », in : Juan Pan-Montojo (coord.), Más se perdió en Cuba, Madrid, Alianza editorial,1998, p. 405-475.

 

Alvarez Junco, José, Mater dolorosa. La idea de España en el siglo XIX, Madrid, Taurus, 2001.

 

Botrel, Jean-François, "El libro en el fin de siglo", Insula, 614, Feb. 1998, p.  3-5.

Libros, prensa y lectura en la España del siglo XIX, Madrid, Fundación Germán Sánchez Ruipérez, Ed. Pirámide, 1993.

 

Botrel, Jean-François, "Producción y difusión del libro »,  in : V. García de la Concha (dir.), Historia de la literatura española. 8. Siglo XIX (G. Carnero, cood.), Madrid, Espasa Calpe, 1997, p. 28-42.

 

Botrel, Jean-François, « Gaspar y Roig et le rêve américain des éditeurs espagnols (1845-1861) », in : Le papier, le livre et le commerce culturel dans l’Europe méditerranéenne (XVIe-XXe siècles, Montpellier, Univ. Paul Valéry, 2003.

 

Buisine-Soubeyroux, Marie-Hélène, Alfabetización, educación y sociedad en tiempos de Espartero (1833-1875), Logroño, Universidad de la Rioja, 1999.

 

Busquets, Loreto, « El romanticismo clásico de Antonio Alcalá Galiano », Studi Ispanici, 2002, p. 117-137.

 

Cirujano Marín, Paloma, Elorriaga Planes, Teresa, Pérez Garzón, Juan Sisinio, Historiografía y nacionalismo español, Madrid, CSIC, 1985.

 

Delgado Casado, Juan, Un siglo de bibliografía en España. Los concursos bibliográficos de la Biblioteca Nacional (1857-1953), Madrid, Ollero & Ramos, 2001.

 

Desporte, Ariane, « Koiné et langue nationale. Le cas de l’espagnol », in : Serrano, Carlos (dir.), Nations en quête de passé. La péninsule ibérique (XIXe-XXe siècles), Paris, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 2000, p.13-30.

 

Fernández Sebastián, Javier, Fuentes, Juan Francisco, Diccionario político y social del siglo XIX español, Madrid, Alianza editorial, 2002.

 

Freire, Ana María »El Romanticismo y los románticos en la Real Academia Española », in Los románticos teorizan sobre sí mismos, Romanticismo, 8 (2002), p. 121-131.

 

Géal, Pierre, « La constitution d’un « panthéon » des peintres espagnols aux XVIIIe et XIXe siècles, in : Serrano, Carlos (dir.), Nations en quête de passé. La péninsule ibérique (XIXe-XXe siècles), Paris, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 2000, p. 125-141.

 

Mainer, José Carlos, Historia, literatura, sociedad (y una coda española), Madrid, Biblioteca Nueva, 2000.

 

Martínez Martín, Jesús A.  (ed.), Historia de la edición en España (1836-1936), Madrid, Marcial Pons, 2001.

 

Montoliu, Manuel de, Aribau i el seu temps, Barcelona, Alpha, 1962.

 

Olivero, Isabelle, L’invention de la collection, Paris, IMEC/Maison des sciences de l’homme, 1999.

 

Romero Tobar, Leonardo (dir.), Ezama Gil, María Angeles, Serrano Asenjo, Enrique (éd.), Juan Valera, Correspondencia. Volumen I. 1847-1861, Madrid, Castalia, 2002.

 

Serrano, Carlos, El nacimiento de Carmen. Símbolos, mitos y nación, Madrid, Taurus, 1999.

 

 

 



[1] Bibliothèque d’Auteurs Espagnols depuis la formation du langage jusqu’à nos jours ordonnancée et illustrée par D. Buenaventura Carlos Aribau. Buenaventura Carlos Aribau y Farriols (1798-1862), ce catalan surtout connu aujourd’hui pour son « Oda a la patria », s’était transporté à Madrid en 1826 pour entrer au service de l’homme d’affaires catalan Gaspar de Remisa (cf. Montoliú, 1962).  Chef, en 1841, de la comptabilité de l’Entreprise fermière du sel, il peut néanmoins se prévaloir de ses « largos aunque ininterrumpidos estudios sobre los autores castellanos » et n’en est pas, en 1845, à sa première expérience éditoriale : intéressé en 1828 par l’édition des œuvres de W. Scott (Botrel 1997, 28), on le trouve, en 1843, membre de la Junta Consultiva (chargée de la direction littéraire) de La Unión literaria, et il sera logiquement actionnaire  de la société La Publicidad qui éditera la BAE. Très rapidement, en 1847, ses nouvelles fonctions de Directeur général du Trésor Public et de membre du Conseil de l’Agriculture et du Commerce l’amèneront à laisser la direction de la BAE : « las ocupaciones del Sr. Aribau en servicio del estado le han impedido servir a las letras », peut-on lire, en 1848, dans le tome 5 de la BAE, p. VII.

 

[2]  Manuel Rivadeneyra (1805-1872), également catalan, a, en tant que libéral, connu l’exil en France où il s’est formé à l’imprimerie. Entre 1837et 1843, il se trouve en Amérique où, en 1840, il a déjà une imprimerie à Santiago et à Valparaiso. En 1846, quand est créée la société d’édition La Publicidad, c’est à lui qu’est confiée la direction de l’imprimerie. Après le départ d’Aribau, l’édition et l’impression de la BAE lui reviendront et il poursuivra l’entreprise après la dissolution de La Publicidad en 1850. Entre 1848 et 1850, Nicolás Gonzalez le remplaçant provisoirement à la tête de l’imprimerie, il est de nouveau en Amérique pour la promotion de la BAE. En 1865, il cédera son imprimerie à trois de ses employés. En 1866, il publiera également les Obras completas de Cervantes (12 tomos en 16°), après avoir édité diverses œuvres pour le compte d’Hartzenbusch. Après sa mort, c’est son fils Adolfo qui assurera l’édition des tomes 65 à 70 de la BAE et rédigera en 1880 (cf. BAE, t. 71) une « Noticia biográfica de don Manuel Rivadeneyra » qui sert traditionnellement de source d’information au sujet de Manuel Rivadeneyra qui, soit dit au passage,  mériterait bien une monographie.

 

[3]  « Ce magnifique panthéon littéraire que la constance d’un particulier édifie pour les gloires nationales » (t. 19,  V). Sauf exception, les citations dans le corps du texte sont en espagnol et traduites en note. En revanche, dans les notes, seule la version espagnole est donnée, avec modernisation de l’orthographe et de l’accentuation.

 

[4] « faire de la nation espagnole une nation, ce qu’elle n’est pas et n’a pas été jusqu’à présent » (apud Álvarez Junco, 1998, 428).

 

[5] Comme le Panteón nacional installé dans l’église de San Francisco el Grande par une loi de 1837 qui restera sans application jusqu’en 1869, mais aussi des monuments divers, des bibliothèques publiques, des archives, des musées, des collections (cf. Géal, 2000). Sur cette dimension, voir Serrano, 1999.

 

[6] Voir Alvarez Junco, 2001.

 

[7] « singulière entreprise à mi-chemin entre le patriotisme et l’esprit de lucre ».

 

[8] Et non de la Real Academia Española ou de la Real Academia de la Historia. Comme le fait observer Enrique de Vedia, ce n'est pas comme pour l’Historia general de Oviedo "publicación, hecha por un cuerpo oficial con dispendios autorizados en los fondos públicos y condiciones especiales » (BAE, t. 22).

 

[9] Après avoir envisagé une dimension plus vaste incluant des textes en portugais et en  lemosín (c’est-à-dire en langue d’oc ou catalan). A ce qu’on déduit de la correspondance de Juan Valera  (Romero, 2002, 318-319), Rivadeneyra avait confié en 1856 à celui-ci un tome consacré aux poètes portugais également de langue espagnole (à l’époque où, sous Philippe II, celle-ci connaît une expansion dans l’Ouest de  la Péninsule), tels que Bernardim Ribeiro, Ferreira, Sá de Miranda…, et antérieurs à Camões (« Escuta hum pouco, nota e ve, Umbrano/cuan ben que soa o verso castelhano » dit celui-ci dans l’églogue première). L’introduction au tome  53 fera observer que  "Dos son los únicos vínculos que entre sí tienen todos los escritores, cuyas obras se van publicando en esta Colección; la patria y la nombradía. Todos ellos son españoles, todos ellos son notables, y por lo común célebres ».

 

[10] On trouvera dans la BAE tous les éléments qui, selon Isabelle Olivero (1999), caractérise une collection :  numéro d’ordre (ici imprimé en toutes lettres sur la page de titre, sur le mode ordinal), même format, même typographie, etc., outre des normes intellectuelles.

 

[11] Il faut y ajouter un tome d’index publié en 1880. Chaque tome a en moyenne 650 pages particulièrement compactes puisque chacune contient près de 8 000 caractères distribués en deux ou trois colonnes, les études liminaires étant imprimées en plus grand caractère sur une colonne Au total, la collection (46 000 pages qui représentent environ 350 millions de caractères) occupe sur un rayonnage près de 3 mètres linéaires (2, 86) et c’est plus de 78 kilos que les personnels du Service Commun de Documentation de l’université Rennes 2 que je remercie ici, ont eu à déplacer pour m’en permettre la consultation systématique. Développées, ces pages feraient une fresque de 12 mètres de haut par 100 mètres de long.

 

[12] Ce qui lui permet d’afficher une façade de reliures homogènes dont la diversité fait penser qu’il ne s’agit pas de reliures éditoriales.

 

[13] La première édition (623 pages de 7 800 caractères) ayant été critiquée pour ses caractères trop petits, pour la deuxième édition, le texte sera à nouveau entièrement composé dans un plus grand caractère, ce qui donne un tome de 718 pages de 6 800 caractères.

 

[14] Les éditeurs de la BAE font allusion sans autre précision à des « apreciables colecciones », bien qu’incomplètes. On peut penser, par exemple, à celle de Sancha (Parnaso español. Colección de poesías escogidas de los más célebres poetas castellanos, 1768, 5 tomes), à celle de la Real Academia (initiée en 1819 et reprise…en 1866), à celle de Baudry, à Paris  (Colección de los mejores autores españoles, dont le tome XVI est paru avant 1838), ou aux Apuntes de una Biblioteca de escritores contemporáneos en prosa y en verso de E. de Ochoa 1840. Quant à d’éventuels modèles éditoriaux étangers, l’archétypique Bibliothèque Charpentier étant exclue pour son format mais non point pour sa volonté d’utiliser au maximum l’espace typographique, on peut penser, selon H.-J. Lüsebrink que je remercie de cette suggestion, aux Monumentae Germaniae Historica, mais la question reste ouverte.

 

[15] La Publicidad, Compañía tipográfica literaria (anónima), est créée le 15-IX-1846, avec un capital nominal de 40 millions de réaux (20 000 actions), « a fin de ocuparse a todo lo relativo a los ramos de imprenta y librería y demás industrias que con ellas tengan relación inmediata », par Antonio Jordá, Francisco de las Barcenas, Mateo de Murga qui composent la Junta Directiva et les personnes qui suivent : Excmo Sr. Manuel Pérez Seoane, Excmo Sr. Juan Donoso Cortés, Ilmo Sr. Joaquín Francisco Pacheco, Ilmo Juan Bravo Murillo, Sr. D. José Morales Santiesteban, Manuel Moreno López, Juan Eugenio Hartzenbusch, Manuel Rivadeneyra, Buenaventura Carlos Aribau, Fermín Caballero qui avec les trois premiers composent la Junta Gubernativa (cf. Protocolos 25 401 ; José Celis Ruiz). Comme le fait remarquer J. A.  Martínez Martín (2001), l’Espagne connaît à l’époque une intense spéculation capitaliste (320 sociétés créées entre 1830 et 1848, à Madrid) qui concerne également le secteur de l’édition et de l’impression (cf. La Unión Literaria (1843), la Sociedad Literaria Tipográfica Española (1846), La Ilustración (avec un capital de 40 millions de réaux en 1846), El Norte de la imprenta (80 millions en 1847), etc.). C’est également une époque de forte migration d’imprimeurs catalans vers la capitale du pays (Botrel, 1997) et on remarquera évidemment, aujourd’hui, que la Biblioteca de Autores Españoles est dûe à deux catalans.

 

[16] Une fois de plus, il faut remercier J. Simon Díaz d’avoir fourni aux chercheurs ce précieux outil qu’est 24 diarios madrileños…, sans lequel la recherche de documents de ce genre resterait encore bien problématique.

 

[17] « ériger un monument à la littérature espagnole sur une base si large qu’en son sein puisse tenir, avec une solide assise, tout ce que nous ont légué de grand, de glorieux, d’utile et d’instructif les grands maîtres de la langue, depuis son origines dans les humbles chants populaires jusqu’après la renaissance de la littérature » (Prospectus).

 

[18] « gravísimo para el suscritor por poco que calcule, incómodo, enredoso, sujeto a mil inconvenientes y expuesto a estravíos que descabalan e inutilizan la obra » (Prospectus). Le prix de chaque tome est, par souscription de 40 réaux à Madrid et de 50 en province (50 réaux hors souscription. A l’étranger, le prix est « variable », avec une réduction pour les abonnés à la Revista de Indias y del Extranjero. 40 réaux, c’est à l’époque 6% du salaire mensuel du mieux payé des maîtres d’école à l’époque.

 

[19] «est publiée à l’intention de tous ».

 

[20] « va cundiendo cierto espíritu de protección a las letras ».  On remarquera, par ailleurs, la volonté manifeste de consensus qui a amené l’éditeur –c’est ce qu’il dit- à tenir compte de l’avis de  « impugnadores » ou « discretos censores » du projet.

 

[21] Dans le tome 44, en 1857, Rivadeneyra fait allusion à ses conversations, 16 ans auparavant, lors de son séjour américain entre 1837 et 1843 au cours duquel germe son « acariciado proyecto », avec le chilien Manuel Antonio Tocornal ("confidente un dia de mis proyectos"  « frecuentes veces discurrí con V. sobre una empresa que me proponia intentar », se souvient-il). Ce marché visé par avance, sera démarché par Rivadeneyra lui-même entre 1848 et 1850.

 

[22] En plus de Buenaventura Carlos Aribau (t. 1, 2 ,3 ,4), Adolfo de Castro (t. 32, 42, 65), Leopoldo Augusto de Cueto (t. 61, 63, 65), Florencio Janer (t. 57, 69), Pascual Gayangos y Arce (t. 40, 44, 51), Agustín Durán (t. 10, 16), Aureliano Fernández-Guerra y Orbe (t. 23, 48), Luis Fernández-Guerra y Orbe (t. 39), Eugenio de Ochoa (t. 13, 62), Cándido Nocedal (t. 46, 50), Juan Eugenio Hartzenbutsch (t. 5, 7, 9, 12, 14, 20, 24, 34, 41, 52), Vicente de la Fuente (t. 53, 55, 56, 60), Antonio Ferrer del Río (t. 59), Ramón Mesonero Romanos (t. 43, 45, 47, 49, 54), Cayetano Rosell y López (t. 17, 29, 18, 21, 28, 66, 68, 70), José Joaquín de Mora (t. 6), Pedro Felipe Monlau (t. 15), Eustaquio Fernández de Navarrete (t. 33), Justo de Sancha (t. 35), Enrique de Vedia (t. 22, 26), Tomás Antonio Sánchez (t. 57), Eduardo González Pedroso (t. 56) , Francisco Pi y Margall (t. 30, 31), Pedro José Pidal (t. 57), certains tomes paraissant sans précision d’éditeur et le t. 57 en ayant trois. Dans ce groupe qui reste idéologiquement et professionnellement à caractériser, on trouve des écrivains et dramaturges, qui peuvent être également des hommes politiques, mais surtout un nombre non négligeable d’archivistes, bibliothécaires ou « bibliophiles », alors qu’il y a peu d’académiciens, la plupart d’incorporation récente, comme Hartzenbusch, A. Durán, E. de Ochoa, R. Mesonero Romanos (cf. Freire 2002, 12).

 

[23] Voir Martínez Martín, 2001, 54. Des demandes avaient été formulées par Rivadeneyra  qui fait remarquer que pour « levantar un monumento que eternizase y extendiese por el mundo las glorias literarias de la nación española », « las fuerzas de un hombre solo son demasiado débiles para tamaña empresa » et demande donc à bénéficier de l’aide publique : le 18 février 1846, le  Ministerio de Gobernación souscrit à 60 exemplaires et le 13 juillet 1847, « se mandó suscripción por un ejemplar a todas las Universidades e Institutos de España ». La Reine avait apposé sa signature en tête de ceux qui manifestaient leur protection à la BAE par la souscription et le 14 juillet, Rivadeneyra obtient, à sa demande , de pouvoir apposer l’écu royal sur page de titre, sans suite effective, apparemment  (cf. Martínez, 2001, 67-68).

 

[24]  En reproduisant des articles parus dans la presse à propos de la BAE (dans le t. 16, par exemple), des extraits du Diario de sesiones de las Cortes constituyentes (t. 38), en dédiant, en 1859, le tome 52 « Al Ejército Español de Africa » et, plus fréquemment, à des contemporains.

 

[25] « à l’illustre auteur dont se glorifie le plus notre nation », un auteur emblématique dont Aribau justifie le « preferente lugar » en le situant  dans l’histoire littéraire d’Espagne et du monde occidental : « Colocado Cervantes en el periodo más luminoso de la historia literaria de España, ocupa allí el primer lugar : él por sí solo forma una época y una gran sección, donde no tiene compañero. Como novelista (y no de otra manera debe considerársele) divide por mitad los cuatro siglos que han mediado desde el Bocacio hasta Walter Scott, y señala el punto donde concluyó el progreso y comenzó la decadencia del arte » (t.1, V).

 

[26] Présenté comme étant sous presse en octobre 1845, il paraît avant le 23 janvier, et sera réédité en 1851 et 1864. Selon El Heraldo du 23 janvier 1846, qui insiste sur les raisons de l’échec de tentatives antérieures, la BAE «  va a levantar un monumento tan digno como eterno a la literatura española » pour les « apasionados de la literatura y la juventud estudiosa » et « amantes de la literatura nacional ».

 

[27] Un seul paraitra en 1847, 3 en 1848, 4 en 1849, 3 en 1850, 3 en 1851, 5 en 1852, 5 en 1853, 5 en 1854, 4 en 1855 et 2 seulement en 1856.

 

[28] Le 20 août 1847, Rivadeneyra demande pour la  BAE la même protection que celle dont a bénéficié le Diccionario geográfico y estadístico de Madoz : la « suscrición de empleados civiles y militares a un ejemplar a cuenta de haberes o sueldos atrasados, cobrando el importe el editor del tesoro Público. Le 6 novembre 1847, il demande la souscription d’une longue liste de « dependencias de los Ministerios » : un total de 577 (cf. Martínez Martín 2001, 68).

 

[29] Selon son fils, entre 1848 et 1850, au cours d’un « larguísimo viaje de año y medio por las Américas, recogió numerosas firmas (…) de personas (…) que accedián a suscribirse » (t. 71, XVI).

 

[30]  C’est ce même type de difficultés que connaissent les éditeurs Gaspar y Roig en Argentine (cf. Botrel, 2003).

 

[31] Cependant la librairie de Málaga La Puntualidad offre, el 1-XI-1851, la possibilité d’acquérir la BAE par livraisons : 48 pour Tirso, 32 pour le Padre Isla, à raison de un réal la livraison, sans versement d’arrhes.

 

[32] A la dissolution de La Publicidad, Rivadeneyra continue la BAE, mais doit avoir recours au crédit et gager tout ce qu’il possède, selon A. Rivadeneyra (cf. t. 71).

 

[33] Dans le tome 23, Rivadeneyra salue le geste de Fernando Fernández de Córdoba, alors directeur général de l’Infanterie : à un moment où la BAE « tenía puesto ya el pie en el estribo, con las ansias de la muerte,"sin la generosa y espontánea protección de VE (…) yacería a estas horas en sepulcro del olvido mi desgraciada Biblioteca ».

 

[34] « dans un pays où l’indifférence pour les gloires nationales a réussi à affecter jusqu’aux personnes les plus éclairées ». Cette aide dont bénéficie une « Biblioteca tan necesitada de mecenas en un pais como el nuestro» est assortie de deux  conditions : « que fuese una colección escogida de obras raras de amenidad y erudición » et qu’un exemplaire soit distribué gratis « a cada una de las bibliotecas provinciales del reino y a algunas otras corporaciones y personas » (t. 36).

 

[35] « véritablement nationale, conçue avec plus de foi que de forces, poursuivie avec plus de persévérance que de bonne fortune et couronnée par les applaudissements plus que par des rentrées d’argent »  (M. Rivadeneyra, t. 38).

 

[36]  Cette somme permettait, théoriquement, d’assurer l’acquisition de 10 000 exemplaires à 40 réaux, soit 312 exemplaires de chacun des 38 tomes parus.

 

[37] La subvention est votée par 119 voix contre 32. Nocedal (minoritaire aux Cortès) défend l’idée au nom d’un « amigable consorcio con firmas tan distintas como las de Figueras, Caballero, Corradi et Calvo Asensio », en insistant sur le fait que ce n’est pas une affaire de parti, mais une affaire nationale, une affaire de l’Espagne. Le tome 38 de la BAE lui sera dédié.

 

[38] « todas las opiniones legales en que se halla dividida la nación » ; « no es objeto de partido » « cuestión de honra nacional ».

 

[39] « nada habla tanto a la nacionalidad ni la ennoblece tan perfectamente como los monumentos literarios » (t. 38, VIIb),  « esos grandes maestros que han hecho tanto como los hombres de armas y los grandes guerreros por la verdadera gloria del país y por su verdadera nacionalidad » (t. 38, IXa). Remarquons que, si en 1856 est également créé le premier prix destiné à encourager les recherches bibliographiques (cf. Delgado Casado, 2001) et que la Ley de instrucción pública dite « Ley moyano » est de 1857, l’Espagne d’alors n’a pas totalement renoncé à s’affirmer par les armes et le ministre de Fomento Luxán ne manque pas de rappeler que « devant les murs de Sébastopol, le sang espagnol s’est fait connaître comme à Pavie et Saint Quentin ». D’autres aventures suivront (El Callao, la Cochinchine, le Mexique, la République Dominicaine ou le Maroc en 1859, l’occasion pour Rivadeneyra, comme on l’a vu, de dédier le tome 52 al Ejército español de Africa et de « poner junto al esplendor de nuestras letras la gloria de nuestras armas »…

 

[40] Dans une lettre non datée à Leopoldo Augusto Cueto, Aribau parle d’un mauvais « estado económico  a causa de grandes compras de papel que ha tenido que hacer últimamente » (Biblioteca Menéndez Pelayo (Santander), cor. 26, carp. 4).

 

[41]  En 1852, Aureliano Fernández-Guerra y Orbe rappelle que « tres años ha durado la impresión de este primer tomo (des œuvres de Quevedo). Infinitas veces, pareciendo un buen original o datos para mejorar el texto, se han deshecho los moldes y no pocas inutilizado las planchas estereotípicas. El editor, prestándose a tales sacrificios, quiere más hacer algo por las letras que tener pronto y a la menor costa bulto en las librerías » (t. 23, XXXV). Autre exemple : le deuxième tome de l’Epistolario español (tome  62 de la BAE) paraît en 1870, vingt ans après le premier et, entre temps, celui qui en était chargé est mort…

 

[42] Selon Adolfo Rivadeneyra, au tome IX c’est l’équivalent de 30 000 duros qui avait été exporté en Amérique, seul 1/3 de cette somme ayant été récupéré, d’où ce nouveau voyage en Amérique de Rivadeneyra, « empresa tan grande como los montes que me rodean », écrit-il. Cela  lui permettra de trouver  mille souscripteurs (t. 71, 2). En 1852, toujours selon la même source,  « de los 14 000 tomos mandados a América sólo se han liquidado 1 000 ».

 

[43] Cf. Romero Tobar Valera , 464. En 1857, Juan Valera, à Saint-Pétersbourg, parle de « el Calderón de Rivanedeneyra » comme d’une autorité et conseille à Leopoldo Augusto Cueto de lui en adresser une collection des tomes parus :  « En cuanto a la colección de autores españoles, será bien que avise usted a Rivadeneira, para que remita a esta Misión Extraordinaria un ejemplar, por lo menos, que el barón de Korfu pagará lo que valga puesto aquí » (ibid.).

 

[44] Les points qui suivent seront succinctement présentés : ils méritent de toute évidence de plus copieux développements , notamment pour ce qui concerne la langue et le travail scientifique.

 

[45] En effet, remarque-t-on dans le t. 33 (p. XCIX),  « en el siglo anterior fueron muy escasas las reimpresiones de nuestros autores », "había la propensión a leer libros franceses, muerto en el público español el deseo de poseer los antiguos nacionales », « siglo y medio hace que son muy poco leídos los escritores de nuestro buen tiempo, que una escuela literaria intolerante hizo que nuestros padres los mirasen con desdén ».

 

[46] Ainsi,  à propos des 42 citations latines présentes dans un discours de Calderón, on peut faire remarquer que « si la hubiese visto Voltaire, no hubiera dudado que sabía latín Calderón » (t. 14,  734), et il est important pour l’Espagne de pouvoir «contestar victoriosamente a los eruditos franceses » (t. 7, V). Et Aribau de rappeler, avec fierté, que« todas las naciones más adelantadas quisieron enriquecer su literatura con las producciones del ingenio español », écrit Aribau (t. 3, XII), en insistant sur « el sumo aprecio que hacian entonces los extranjeros de unas obras nuestras que apenas conocemos ahora » (t. 3, XII). Pour Rivadeneyra, en 1856, il s’agit de reproduire « nuestras más preciosas joyas literarias, para que vea el mundo cuánto vale y cuánto puede valer una nación donde nacen tan prodigiosos ingenios » (t. 38, V). Et dans le tome 47 est reproduit un « Estudio crítico de la colección de dramáticos contemporáneos de Lope de Vega » de Amador de los Ríos, paru dans La Crónica, le 1-VII-1858, où il s’élève contre la "intolerancia galo-clásica del pasado (que) reputó como engendros baladíes, hijos de imaginaciones calenturientas, cuanto las musas castellanas produjeron en aquella edad, dirigiendo principalmente sus tiros a las obras del arte dramático (…) una doctrina que negaba la civilización y la historia nacional, una doctrina que sólo podía lograr eco en momentos de prostración y olvido de las verdaderas glorias de nuestros padres(...) no estaba destinada a granar en el campo de la crítica » (p. V). Le ton avait été donné par le prospectus qui assurait que « la menor injuria que en esta parte suelen hacernos los extranjeros es llamarnos negligentes y poco apreciadores de nuestras glorias (los más acusan a nuestra literatura de pobre, desmedrada e indigna de la fama que obtuvo en su tiempo » et parlait d’une « injusta prevención ».

 

[47] Se trouve ainsi dénoncée la « dinastía francesa que nos impuso las costumbres, la politica, la administración y la literatura de su patria » (t. 10, XXXII).

 

[48] C’est ainsi qu’est salué « el apoyo de los gobiernos a los eruditos alemanes (los que mejor han publicado la historia de nuestra literatura y teatro)  ingleses o anglo-americanos (que escriben o han escrito historias de Carlos V, de los Reyes Católicos, de Colón, de Méjico) » : « no escasean gastos ni viajes, auxilios necesarios ». « Entre tanto, condenados a un marasmo y apatía incalificables, dejamos la gloria para los otros, y nos dormimos sin cuidado" (t. 10, VIII). D’ailleurs en Espagne, les travaux littéraires "o han de caminar con tanta lentitud que rara vez llegan a colmo, o con tal precipitación, que son mas bien descrédito que alabanza para quien los emprende » (t. 29). On ne manque pas de signaler, comme caution donnée au travail des éditeurs de la BAE, que la première édition des romances de Durán a été "begninamente recibida, con particularidad en la patria de los sabios eruditos Schlegel, Bouterweck, Grim, Huber, Wolf ».

 

[49]  Pour lui « es llegada la hora de la "emancipación literaria" (t. 10, VI). Le temps est lointain où « después de mediar el siglo XVII, fue moda en Europa, y más en España, despreciar la patria literatura (...) hacíase un vanaglorioso alarde de preferir lo extraño a lo propio " ; "quedamos reducidos a ser debilitados ecos de lo que era bueno y acomodado a los países donde nació, mas que entre nosotros no podía producir creaciones espontáneas ni vivificador entusiasmo » (t. 10, VI), et de dénoncer la « decadencia y marasmo a que caminaba la nación más grande, más extensa y más poderosa del globo (t. 10, XXVIII), pour émettre ce souhait : « ¡ plegue al cielo que ahora, en la nueva carrera que nuestra patria ha comenzado recupere lo que perdió y conquiste aquel varonil vigor que la hizo muchos siglos respetable y respetada ! » (t. 10, XXXII). On trouve la même idée exprimée dans le tome 22 : « harto tiempo hemos descuidado nuestras glorias, ya arrastrados de una pereza y desidia imperdonables, ya ocupados en cuestiones vitales que nos tocaban más de cerca y en que se interesaban nuestra seguridad, bienestar e independencia ; y estas razones de patriotismo, y hasta de decoro, recomiendan altamente una nueva publicación de nuestros antiguos monumentos literarios », « en provecho  de la juventud, en bien de la literatura y en servicio y gloria de nuestra patria » (t. 17).

 

[50] Comme les « novelas y libros de entretenimiento que fueron el producto del ingenio español, mientras que libre de extrañas influencias conservó su nativa originalidad » (t. 3, VI).

 

[51] Ainsi « nuestro Lope, nuestro Tirso, Alarcón, Moreto, Rojas y Calderón sobre todo pueden encararse muy bien con Sófocles, Eurípides, Plauto y Terencio » (t. 7, VI) et, par ailleurs, « si formando una especie de balanza del comercio literario, nos entretuviésemos en cotejar lo que dimos con lo que recibimos de lo exterior, hallaríamos fácilmente la suma considerablemente mayor de nuestras exportaciones » (t. 3, XII).

 

[52] Particulièrement emblématique est « nuestro romance », le « romance castellano » où l’on trouve « aquel no sé qué característico que nos distingue de los extraños » (t. 16, VII), ce qui en fait une « poesía enteramente nacional y propia » (t. 9), une « literatura verdaderamente española », « nuestra literatura nacional ».

 

[53] « ninguna nación de Europa puede competir en este género con España, donde la literatrura religiosa no ha desmayado nunca en su actividad » (t. 6, VI). C’est là que la dimension chrétienne catholique s’exprime le mieux et le plus : Fr. L. de Granada est ainsi présenté comme « un dique eficaz a este torrente de depravación y extravagancia » (t. 6, VI). S’agissant de la philosophie «  en que nuestros antepasados dieron muestras de su poderoso saber y de la riqueza de su pensamiento, jamás pudieron imaginar que la soberbia de los hombres aspirase a que cada progreso de la razón humana fuese la negación de un dogma divino » (t. 65).

 

[54] Sans que cela soit explicitement exprimé, l’idée sous-jacente est, comme chez Alcalá Galiano (cf. Busquets, 2002, 119), qu’il existe une idiosyncrasie de la langue et de la littérature castillane (cf. Ariane Desporte, 2000) « que se manifiesta en sus sonidos peculiares, en su peculiar organización sintáctica y en sus no menos características formas literarias », « su sonora sonoridad ».

 

[55] « las fútiles novelas galicanas (...) traducidas nos roban y asesinan la hermosa y rotunda lengua castellana, elevada a su perfección por los Garcilasos y Herreras, por los Grandas y Cervantes » (t. 33).

 

[56] Et pas celle en latin, en lemosín, ni en portugais, après l’avoir envisagé un moment cf. supra). Si, dans le tome 2, Hamlet est reproduit en anglais, c’est sans doute pour mieux faire apprécier la qualité linguistique de la traduction de Moratín.

 

[57] « d’un siècle qui fut pour l’Espagne un siècle de décadence, de transition, de profond changement moral et littéraire ; d’un siècle inquiet, de recherche et non de création ; d’un siècle qui affaiblit la foi et amenuise notre vieux caractère national et qui ne semble que la préparation d’un auitre siècle ; d’un siècle enfin sans idées propres, sans doctrines définitives, sans énergie morale, sans enthousiasme ni poésie »  (t. 61 ), durant lequel on a pu percevoir «destellos y nada más que destellos del verdadero espíritu español ». Cependant, « cuando nuestros traductores y folletinistas nos han puesto al corriente de las aventuras de los caballeros andantes Amadises y Florismartes de Alejandro Dumas, y de los diablos de Balzac (que, mala higa para los hechiceros Fristón y Merlín), y cuando nuestra amena literatura vuelve a paso de carga a las distracciones y desvaríos que ridiculizó Cervantes, ¿ habíamos de ser tan ingratos que hiciéramos auto de fe con las obras de Feijoo ? » (t. 56).

 

[58]  « utilitaire et large, dicté moins par l’hégémonie des œuvres d’imagination que par la présence de textes révélateurs de la substance historique du pays », « où le discours politique et l’étude historique alternent avec la création artistique » (Mainer, 2000, 174-5).

 

[59] « ces beaux pays qui étaient prospères et tranquilles sous le sceptre de l’Espagne » (t. 19, p. VII).

 

[60] » « un désir très fort de fonder leur nouvelle culture sur la tradition de nos génies »

 

[61] « Qu’importe pour nous de les avoir perdus ?  Ils professent la religion de nos pères et parlent encore la langue de nos ancêtres », « l’égalité d’origine et de caste » (t. 38, IXa). D’ailleurs à un moment où « el progreso intelectual de los Estados-Unidos se hace sentir (...)con bastante fuerza en nuestras antiguas posesiones ultramarinas », « las prensas de Méjico, Colombia, Perú, Buenos-Aires y otras ciudades reproducen nuestros antiguos historiadores, y hasta imprimen relaciones primitivas y curiosas que el sistema político adoptado por nuestra patria respecto a las colonias había condenado a la oscuridad y al silencio ».

 

[62] Aribau  envisage la « disposición de las materias de manera que resultasen grupos sujetos a cierto orden armónico, al paso que distribuidos con la posible precisión y filosofía (…) susceptible de varias combinaciones más o menos ajustadas a una idea principal, fecunda y luminosa », en privilégiant « lo bueno » plutôt que « lo raro » -sans toutefois négliger celui-ci. Il espère pouvoir fournir des « ediciones más correctas y acreditadas », avec des  variantes, des notes et quelquefois des « discursos preliminares » qui « a manera de aledaños sostendrán los edificios de esta especie de falansterio, y juntos formarán la historia completa y filosófico del ingenio español » (t. 3, VI).

 

[63] « historia completa del ingenio español ». Dans le Prospectus, il s’agit de «  incluir los monumentos más notables de nuestra lengua, desde los mas antiguos hasta los que podemos tener por más contemporáneos ».

 

[64] « acertar en la elección y orden de las materias ».

 

[65] De fait, même lorsqu’un auteur est pris en compte, il ne s’agit pas de publier ses œuvres complètes et telle ou telle de ses œuvres peut se trouver dans un tome qui n’est pas consacré à l’auteur (c’est le cas notamment pour les lettres). Au total, les noms et œuvres de 18 auteurs se trouvent pourtant inscrits de façon remarquable dans les pages de ce panthéon.

 

[66] « Tomos divididos ya por autores, ya por épocas, ya por ramos de literatura ».

 

[67] Le rythme de parution oblige à composer les textes disponibles sans ordre chronologique : c’est ainsi que dans le tome 21, l’ordre chronologique n’a pas été respecté, « por el retraso inevitable que han sufrido algunas de las copias que hemos sacado ». « En tan breve tiempo como  son dos meses », qui pourrait se vanter pour la réalisation du catalogue de poèmes épiques « de haber desenterrado del polvo de nuestras bibliotecas todos los tesoros que por espacio de uno y otro siglo ha producido en este solo ramo nuestra fecunda literatura ? », s’interroge Cayetano Rossell dans le prologue du tome 29 (p. XVIII), en 1854.

 

[68] « siendo el objeto de la Biblioteca dar a conocer el mayor número posible de los que en distintos siglos han honrado nuestra literatura, no se imprimen completos los rasgos de estos ingenios », sino « habríase tenido que contentar con publicar únicamente los escritos de media docena de autores (...) privando al público de poder formar un juicio aproximado de la abundancia y riqueza de nuestra amena literatura », et, par ailleurs, « ¿a qué imprimir lo que no se ha de leer ? » (t. 33, XCIX). Un autre critère est celui de qualité : « el editor se propuso desde el principio, no dar cabida en su Colección sino a los escritores de primer orden que rayaron mucho más alto que los demás ; popularizando tan sólo aquellas obras más relevantes de nuestra literatura (t.33, XCIX ) ; "tiempo quedará de darle al público colecciones completas de los autores que más le hayan recreado e instruido ... sirva esto de contestación a los que zahieren al editor porque no publica obras completas de todos los autores que reimprime ».

 

[69]  C’est le cas, par exemple, de la Gran conquista de ultramar non rééditée depuis 1503 et réimprimée dans le t. 44. Cette situation est l’occasion  pour Aribau, qui s’attache , dit-il, à exhumer des livres et des textes oubliés ou qui sont devenus rares, de dénoncer la spoliation dont, à la suite des saisies liées aux fermetures de monastères, l’Espagne a été victime : « otros (libros) han salido para siempre de nuestro suelo sustraídos por la rapacidad, vendidos por la ignorante codicia, comprados por un capricho estéril, y expuestos a perecer en manos de quien desconoce o desprecia lo que posee ». Cela rend encore plus difficile de trouver les « genuinos textos que no todos se encuentran en España ». Résultat : « entre muchos esclarecidos escritores que ilustraron la nación, harto es que de alguno conozcamos el nombre » (Prospectus).

 

[70] « más modesta en sus formas, redúcese solamente a reproducir y entregar al dominio público libros apreciables, pero poco conocidos, y cuya rareza y escasez los tienen casi del todo apartados de la circulacion literaria" (t. 22, IX).

 

[71] C’est ainsi que dans le tome 25  sont incluses des œuvres de Pedro Fernández de Navarrete parce que "las obras de Saavedra no bastaba para completar el tomo » et il est impossible pour l’éditeur de livrer tome avec seulement 400 pages…

 

[72] « hoy que, para bien de la sociedad y de las letras, parece despertarse la afición al cultivo de la historia » (t. 21). « La generación presente, volviendo sobre el fallo de las anteriores, procur(a) por do quiera salvar estas reliquias de nuestra antigua literatura, muestras galanas del ingenio español » (t. 40).

 

[73] Pour le travail d’édition des textes, beaucoup de  bibliophiles prêtent leurs exemplaires : c’est le cas d’A. Durán, A. Fernández Guerra, P. Gayangos ou de la bibliothèque de Benito Maestre (t. 3).

 

[74] De nombreux catalogues sont ainsi réalisés et imprimés (cf. t. 23, 31, 38, 40, 52).

 

[75] Tout ce à quoi renvoient les termes et expressions ci-après, qui figurent dans les différents tomes de la BAE : colector, colección, escogida, dispuesta y ordenada ; ordenado por, ilustrado, escogido, dispuesta, preliminares, introducción, prólogo, discurso preliminar (« luminoso discurso », t. 46) ; apuntes biográficos, juicios críticos, bosquejo histórico, noticia de la vida, artículos biográficos y críticos debidos a la pluma de diferentes escritores notables ; notas críticas, glosario, « catálogo razonado de todos los libros de caballerías que hay en la lengua castellana o portuguesa », « catálogo completo de todas las obras », « copioso catálogo ») ; registro de manuscritos (t. 48) ; índice de autores, bibliográfico, de primeros versos (t. 16) ; índice alfabético de comedias, tragedias (t. 49) ; noticia bibliográfica de cada obra (t. 51) ; resumen de materias de las (obras) que no se insertan por no estar escritas en lengua castellana (t. 31) ; confrontar manuscritos (t. 48), colección ilustrada, a la vista de los códices y manuscritos antiguos » (t. 57).

 

[76] C’est ce dont témoignent, outre les normes de description des œuvres dans les catalogues, l’établissement des textes et les normes de transcription de manuscrits, des textes anciens ou des comedias : 48 « para fijar el texto de este segundo tomo he confrontado 400 manuscritos y 28 ediciones » assure Aureliano Fernández-Guerra y Orbe dans le tome 48, tome II des œuvres de Quevedo. Pour le tome 21, il est bien précisé qu’on toujours respecté « las ediciones más esmeradas o más auténticas, hasta en las inconsecuencias ortográficas en la manera de escribir los vocablos, porque estas irregularidades son otros tantos datos útiles para la historia de nuestra lengua », (« conservando la ortografia característica » ,« reproducción exacta de los textos » (t. 35) sont d’autres expressions employées), et même si, dans le tome 24, l’éditeur de respecte pas « la ortografía de las ediciones antiguas », il tient compte de « la doble pronunciación de algunos vocablos en aquel tiempo ». Pour sa part, Hartzenbusch, édite El verdadero amante « sin división de escenas, para que vean los lectores de la Biblioteca en qué forma publicó el autor sus comedias » (t. 24).  Il semble qu’en général ce type de préoccupations scientifiques aillent croissantes entre 1846 et 1878.

 

[77] Au bénéfice d’auteurs comme Moreto, Rojas, Zorrilla, Ruiz Alarcón, par exemple, avec un un gonflement des « obras escogidas » ; s’agissant des Comedias de de Calderón, il est précisé qu’il s’agit d’une « colección más completa que todas las anteriores.

 

[78]  Le seul auteur vivant dont les œuvres sont publiés est Quintana.

 

[79] « la collection de nos insignes dramaturges du XVIIe siècle la plus copieuse, méthodique et choisie qui ait jamais été réunie en Espagne ou à l’étranger de cet inappréciable trésor » (t. 54, V).

 

[80] Cela a été le cas de l’Informe sobre la ley agraria de Jovellanos inscrit au programme de l’agrégation d’espagnol en 1964-65, par exemple. 

 

[81] « Colección Rivadeneyra » ou « Clásicos Rivadeneyra », seront les dénominations commerciales en usage.

 

[82] Rivadeneyra, de son vivant avait connu quelques honneurs : fait membre de la Légion d’honneur en 1855, il avait reçu en 1865, la  croix de « comendador de número de la orden de Isabel la Católica ».

 

[83] « la Bibliothèque n’aurait pas dû être l’œuvre d’un particulier ; il eût été préférable et plus naturel qu’elle le fût de l’Académie espagnole, qui semble compter en son sein des hommes qui sont particulièrement connaisseurs de la littérature de notre Patrie ; et comme tous les Académiciens ont été ou sont ministres, aucun Gouvernement n’auraient privé de l’appui nécessaire une si méritoire publication » (t. 71, XX).

 

[84] Du tome 72 consacré à Espronceda en 1952, jusqu’au tome 300 publié en 1990, ce sont 229 volumes représentant plus de 12 mètres linéaires et quelque 334 kilos de papier.

 

[85] Cf. Fernández, Fuentes, 2002.

 

[86] La première véritable loi sur l’instruction publique, dite loi Moyano, date de 1857.

 

[87] Alvarez Junco, 427.