Gaspar y Roig et le rêve américain des éditeurs espagnols (1845-1861)



in : Andréani, Roland, Michel, Henri, Pélaquier, Elie, Des moulins à papier aux bibliothèques. Le livre dans la France méridionale et l’Europe méditéranéenne (XVIe-XXe siècles). Actes du colloque tenu les 26 et 27 mars 1999 à l’université de Montpellier III, Montpellier, Université Montpellier III, 2003, p. 269-285.

 

Gaspar y Roig et le rêve américain des éditeurs espagnols (1845-1861).

 

 

            Pour ces deux imprimeurs-libraires et éditeurs catalans (José Gaspar y Maristany (1) et José Roig y Oliveres), installés  à Madrid et associés depuis 1845 (2) , le rêve américain semble s'être concrétisé en 1852, avec l'installation à México puis à Buenos Aires d'une Librería madrileña susceptible d'offrir sur place les produits de la maison Gaspar y Roig (comme la " Biblioteca ilustrada... ", lancée en 1850 ) mais aussi d'autres éditeurs catalans, à une époque où la devise est "produire bon marché pour vendre beaucoup (3) " - Gaspar y Roig prétendent y ajouter la qualité -, en concurrence avec la librairie française et d'autres éditeurs madrilènes, dans une conjoncture de production croissante -et même de surchauffe (4)- où les exportations d'imprimés espagnoles semblent paradoxalement chuter (5).

            En 1861, un an avant la mort de José Roig (6), on peut faire un premier bilan de cette entreprise révélatrice d'une obsession plus que séculaire chez les éditeurs espagnols du XIXe siècle (cf. Fernández, 1998) : exporter en Amérique hispanique pour regagner le terrain perdu -l'influence et le marché- avec l'indépendance des anciennes colonies.

 

1. Le boom de l'édition madrilène. Entre 1840 et 1845, sous les effets de l'expansion capitaliste (7) et d'une "frénésie spéculative" (Botrel, 1997, 29-31), se produit un  boom de l'édition madrilène observable notamment à la multiplication des bibliothèques bon marché (8) : le 20-12-1852, Gaspar y Roig assurent que "il y a 5 ans, la plus forte souscription à une œuvre ne dépassait pas 1 000 souscripteurs et avec le goût pour la lecture que nous avons créé avec notre bibliothèque il y a (à présent) de 15 à 16 000 souscripteurs " (9). Cette conjoncture coïncide avec ou entraîne l'émigration d'un certain nombre de professionnels catalans (Boix, Rivadeneyra (en 1843), Gaspar, Roig, Marés, etc.) et méditerranéens (Ayguals de Izco, par exemple) (10).

            S'agissant de Gaspar et Roig, leur association qui semble avoir été inaugurée avec l'édition de Nuestra Señora de París  de Victor Hugo en 1846, en fait un des grands (relativement) de l'édition madrilène et espagnole de l'époque, à côté de leurs concurrents Mellado, Fernández de los Ríos (cf. Botrel, 1997). En 1850, ils lancent la " Biblioteca ilustrada de Gaspar y Roig " (11).

            Sans qu'on puisse dire si cette importante entreprise compte par avance sur un débouché/marché américain, ce qui est sûr c'est que l'idée de se donner les moyens d'exporter -des moyens propres sous forme de bases avancées contrôlables non dépendantes de relais étrangers ni d'importateurs locaux et susceptibles de servir de plate-forme en direction d'autres pays de l'Amérique hispanique- est bien présente dès 1852.

            A cette époque, la présence en Amérique latine des éditeurs français est déjà bien établie et assurée (12), au prix d'une véritable dépendance de certaines républiques hispano-américaines comme le Mexique (13). Il s'agit donc pour les éditeurs espagnols de conquérir une part d'un marché dont ils pensent qu'il leur revient naturellement pour des raisons historiques, linguistiques et culturelles.

            Ce marché existe en raison des besoins en livres que la production nationale n'est pas en état de satisfaire, car "ici, dit une Commission mexicaine en 1845, l'un des obstacles les plus importants  aux avancées littéraires est l'énorme coût des impressions de livres, car bien qu'aujourd'hui le prix de tout ait considérablement baissé, imprimer revient trois à quatre fois plus cher qu'à Paris, phénomène qui peut s'expliquer par le fait que le nombre d'exemplaires consommé est bien inférieur ici qu'en France " (14).

            Pour les éditeurs espagnols -plus que pour les éditeurs français- il peut s'agir d'un marché annexe dérivé additionnel qui ne suppose donc pas de production particulière ni orientée (15).

            Il convient néanmoins d'en relativiser par avance l'importance : il suffit de rappeler qu'en 1851 l'Espagne produit 5 330 tonnes de papier (près de 8 fois moins que la France) (16), que les exportations totales d'imprimés sont de 100 tonnes en moyenne entre 1850 et 1859 (17) et que les exportations de papier à cigarettes (production méditerranéenne, d'Alcoy en particulier) seront supérieures en tonnage et en valeur aux exportations de papier imprimé jusqu'en 1910 (18).

 

2. Exporter. Au début de la période étudiée, 85% des exportations espagnoles de livres en direction de l'Amérique se font à destination de Cuba (19) : en 1851, l'Espagne ne semble avoir exporté aucun livre en direction du Mexique et seulement 83 arrobes (955 kilos) vers le Río de la Plata... (20). On peut donc dire que tout ou presque est à faire. Et dans ce domaine, si la production est alors fondamentalement madrilène (75% environ de la production éditoriale), l'exportation est toujours de tradition et d'opérationnalisation catalanes, à partir de Barcelone.

            Faute de données suffisantes pour le moment sur les activités de Gaspar y Roig au Mexique (21) où ils ont donc des commis et associés et un établissement ouvert - la Librería española de México de Juan Buxó et Manuel Morales-, concentrons-nous sur le cas de celle de Buenos-Aires pour illustrer cet aspect de l'édition espagnole, grâce aux archives conservées, notamment la correspondance échangée entre Gaspar y Roig et Domingo Vigues, leur commis/associé dans cette ville (22).

            Celui-ci qui semble être alors libraire d'occasion, à Barcelone (calle de Ripoll) (23) part -est envoyé- en octobre 1852, dans la meilleure tradition catalane, pour Buenos Aires, accompagné de sa "petite sœur" Panchita, afin de vendre un premier lot de 199 arrobes de livraisons pour une valeur totale de 51 048 réaux (24) , qui est expédié début novembre depuis Barcelone par le brigantin Corinne qui arrivera à Buenos Aires le 12 janvier 1853. Vers le milieu du mois de janvier 1853, 12 nouvelles caisses (n° 63 à 74) d'une valeur de 46 156 réaux seront adressées via Barcelone avec, par exemple, la suite de l'Año cristiano " azul ", soit 1 000 livraisons n° 4 à 22 du tome 2.

            Pour Gaspar y Roig qui avance la marchandise, il s'agit déjà là de " dépenses considérables" auxquelles il faut ajouter celles entraînées par l'acquisition puis par la confortable voire luxueuse installation d'un local pour 42 000 réaux (25). Dans la lettre qu'il adresse à Gaspar y Roig le 3-11-1852 on sent toute l'euphorie de D. Vigues : " l'établissement que je vais ouvrir sera le seul de son genre dans ce pays. La belle boutique sur laquelle nous sommes en train de travailler a 23 pieds carrés et communique avec un magasin spacieux qui est aussi ouvert au regard du public par une autre porte de 16 de large et 20 de haut. Le magasin  a une profondeur de 200 pieds et pour l'éclairer il faudra un quinquet pour chaque série de la Bibliothèque qui sous forme d'œuvres ou de livraisons occuperont les rayonnages. Le coût estimé ne sera pas inférieur à 42 000 réaux. C'est là la partie sentimentale qui va vous faire le plus de peine ", conclut-il (26).

            La fonction de représentant ou commissionnaire de D. Vigues concerne également, au moins durant les 9 premiers mois, d'autres éditeurs barcelonais comme Llorens Hermanos, Manuel Saurí, Jaime Subirana, Jaime Gaspar mais aussi plus tard des particuliers comme Pedro Saver, auteur d'un guide pour apprendre le français (Guía para aprender el francés sin ayuda del maestro ).

            S'agissant de ceux-là, on sait que ce qui intéresse Vigues chez Llorens Hermanos c'est leurs missels (devocionarios) et leurs nouvelles productions pittoresques  (27) . Il confie à son "ami Jayme " Subirana le 3-11-1852 :  qu'il n'a encore rien pris au frère de Roig " (28). Le 1-2-1853 il annonce par exemple que: " les caisses de Serra arrivent avec la barque Rosa " (29) et il semble avoir également eu des relations commerciales avec Manuel Ricardo Trelles (30) et Manuel Saurí (31).

            A partir des documents financiers conservés (34 factures au total), on peut dire que l'essentiel de son activité consiste à mettre des ouvrages en commission (moyennant un escompte de 10 à 15%) chez d'autres libraires de Buenos Aires (il y en a alors 14 et 28 imprimeries) mais aussi de Montevideo comme Federico Real qui y a ouvert une librairie (32). On note également quelques ventes au détail, d'œuvres complètes ou de souscriptions, à des particuliers (33) . Parmi les clients de D. Vigues on trouve Benito Hortelano alors installé à Buenos Aires et qui représente la " Biblioteca" (concurrente) de Fernández de los Ríos (34).

            Des livres de souscription et de "comptes en commission" conservés pour une période très courte (7 mois), on peut déduire que c'est la "Biblioteca ilustrada..." (18 titres principalement) qui connaît un relatif succès, principalement le Diablo Mundo  d'Espronceda (60 p. in 4°) (35), Nuestra Señora de París  traduit par E. Chao et édité en 1847, puis en 1850 (36)  pour les ventes en volumes, et l'Historia general de España de Mariana (37) , los Tres Reynos de Buffon (38) et l'Año cristiano de " Juan " Croiset (39)  pour ce qui est des souscriptions. De l'avis de D. Vigues c'est la " série récréative " de la " Biblioteca ilustrada... " qui connait le plus de succès, un succès tout relatif on le voit. Quant à la Blibia (sic) un exemplaire du tome 1 est vendu tandis que  3 se trouvent en commission. Parmi les autres ventes, c'est de loin les missels "Diamantes" sous toutes leurs présentations ("économique", chagrin, etc.)  qui l'emportent, la présence de tel ou tel titre vendu à un ou deux exemplaires n'ayant qu'une signification bien limitée.

            Les quelques observations que l'on peut faire sur le prix de vente (par rapport au prix de base qui est celui de la valeur vénale en Espagne (un real la livraison) permet d'observer que le minimum est le doublement du prix,  mais aussi qu'il y a des problèmes liés à la fluctuation des taux de change... (40).

            Les lettres adressées par D. Vigues à ses associés permettent d'observer que la coutume est alors de vendre non relié ("en papel"), ce qui amène (le 3-2-1852) D. Vigues a demander un atelier de reliure, cette industrie étant prospère car "tous les livres, ils les préfèrent reliure pleine ou en demi-chagrin " (41) , que les moyens de promotion existent (le 1-2-1853 Vigues annonce, par exemple, à F. Real des affiches du Don Quijote),  qu'il existe un marché du livre d'occasion qui semble fortement intéresser l'ancien libraire (42).

            Pour quels résultats ? Etant donné le faible niveau des exportations de départ, il est relativement facile de percevoir dans les statistiques du commerce extérieur espagnolles effets de cette initiative : les exportations en direction de La Plata passent en 1852 et 1853 à 892/899 arrobes soit 10 000 kilos environ (plus de 10 fois plus qu'en 1851). Alors que Gaspar y Roig doivent mettre des " banderilles de feu " à leurs représentants de México qui pourtant " ont pris 2 000 exemplaires " de la "Biblioteca...", il semble qu'il leur faille réfréner ("tirar de las riendas") un D. Vigues qui est très optimiste (" de ce pays on peut tirer de juteux profits"  écrit-il le 3-11-1852  (43), la seule condition, selon lui, étant de s'assurer ce qu'il appelle le dominio , c'est à dire " un empire solide et absolu sans la moindre opposition " (44), manifestant ainsi sa détermination à faire place nette, en éliminant le principal concurrent (Fernández de los Ríos) représenté par B. Hortelano (45) , mais aussi la " Biblioteca económica " des nouveaux associés Boix et Oliveres ; il très ambitieux et euphorique (46), rien n'est trop beau, comme on l'a vu, pour la librairie... qui le 31-12 ... " se trouve dans la situation d'un navire mouillé par calme plat " (47) : il est vrai qu'en raison de la guerre civile qui fait rage et du blocus de Buenos-Aires par les forces de Lagos depuis le début décembre, la Douane se trouve encore fermée le 12 janvier (48) et que Vigues n'a donc tout simplement pas pu dédouaner le premier envoi. " Pour le moment je suis dans la m... sans un rond ni papier monnaie " (49) constate-t-il le 1er février, en reprochant, le 14 -2-1853, à F. Real de n'avoir "pas eu la moindre signe de vie de ses souscripteurs "  (50) et en lui recommandant d'être économe...

            Entre les premières estimations de D. Vigues, il y a, en effet, un monde : il pensait pouvoir placer 100 exemplaires de l'Año cristiano malgré "le peu d'intérêt pour les œuvres religieuses qu'on observe dans la ville de Buenos Aires" (51), en prospectant les provinces de Córdoba, San Juan Tucumán et Santa Fe (où on ne connaît pas ce système de publication par livraisons) mais, à cause des mauvaises communications et parce qu'il lui faudrait " passer au milieu des indiens en caravanes", il a dû y renoncer. Il tablait sur 4 000 souscripteurs pour couvrir les factures et les frais mais à  Buenos Aires, même avec la Campaña et Montevideo, il n'y aura pas 500 souscripteurs. S'agissant de l' Historia, celle de Modesto Lafuente lui fait concurrence. La série scientifique est sans concurrente, mais " ce pays est peu porté sur les sciences ", même "complets" et reliés "jamais on n'arriverait pas à bout des 1 000 exemplaires". En revanche, il est persuadé que s'il avait emporté 4 000 exemplaires de la série récréative ils auraient été vendus" car "leur science, leur religion, leur histoire, il les mettent toutes dans le roman" (52). Pour stimuler les ventes, il pense même à mettre en place un système de loterie (avec 500 pesos fuertes de prix) et ne pas exiger d'avances. Entre octobre 1852 et juin 1853, il n'a "vendu" que pour 24 246 pesos (environ 6 500 pesetas) (53) d'œuvres de Gaspar y Roig pour un total de "ventes" de 29 045, alors que le capital engagé est apparemment de 14 000 duros (70 000 pesetas) dont 5 000 de frais de reliure, de frets et voyages. Le 2-4-1853, il doit se rendre à l'évidence : "(son) idée devait être source d'honorabilité, de crédit et de bons résultats, mais à présent elle n'est que cause de larmes " (54). L'affaire ne tournant évidemment pas comme il l'espérait, ni comme l'espéraient  Gaspar y Roig (55)-, D. Vigues décide apparemment de rentrer en Espagne et débarque à Barcelone en septembre. Bientôt, cependant, "les circonstances politiques ayant changé et ne devant pas affecter même si elles se répètent l'activité commerciale" (56), selon lui, d'un commun accord avec ses "amis" Gaspar y Roig, le 3 novembre, D. Vigues annonce, depuis Madrid,  à Manuel Ricardo Trelles, qui se trouve à Buenos Aires, qu'il va entreprendre à nouveau le voyage pour Buenos Aires. En fait, il semble plutôt qu'il y ait été renvoyé car au début décembre il se trouve encore à Barcelone où il se prépare à embarquer manifestement à contrecœur -finalement entre le 27 et le 31 (57)- avec des œuvres "utiles" acquises au marché aux puces (58). Il arrive le 18-3 et se rend directement à Montevideo pour constater "l'abandon et la décadence dans lesquels se trouve la librairie de Real", le 1-5-1854 (59).

            Entretemps, Gaspar y Roig auront procédé à de nouveaux envois, F. Real étant devenu leur représentant avec l'accord de Vigues, car ils ont le désir de "réparer le malheur qu'(ils ont) connu " . En effet, sans attendre le retour effectif de Vigues en Argentine, ils ont envoyé à F. Real 4 caisses (n° 75 à 78) d'une valeur de 18 912 réaux (selon eux, les Bibliothèques concurrentes de Angel de los Ríos et Mellado sont prêtes à couler...), puis le 30 novembre 1853 12 caisses (n° 79 à 90) d'une valeur de 57 792 réaux). Le 8 décembre 1854 ils procéderont à un nouvel envoi :  7 caisses (n° 91 à 97) contenant 5OO Diablo mundo à 2 réaux, 250 Genio del Cristinasmo à 8 réaux, 250 Atalá, René y Abencerraje à 3 réaux, etc., pour une valeur de 19 216 réaux plus 33 pesos fuertes de fret et 5 1/2 de connaissement.

            La fin de l'aventure sonne en juillet 1855 à un moment où le découvert de la librairie est de 3 500 à 4 500 pesos fuertes l'affaire est liquidée (60) : 36 caisses seront expédiées depuis Buenos Aires (24 à Gaspar y Roig, 8 à Llorens, 1 à Jaime Gaspar, 1 à Sauri) et 11 à Montevideo (9 de Gaspar y Roig, 1 de Llorens, 1 de Sauri). Au total, Gaspar y Roig auront "investi" entre octobre 1852 et décembre 1854 quelque 70 000 pesetas dont plus de 50 000 en livres, récupérées en partie seulement, pour un très maigre chiffre d'affaires et, par conséquent, un déficit qui n'a cessé de se creuser (61). La solution pour l'avenir sera apparemment le système du correspondant puisque les intérêts de Gaspar y Roig seront désormais défendus à Buenos Aires par un certain Rafael Casajenas, leur "correspondant exclusif".

            A cette date (1856) Gaspar y Roig est, selon les "syndics classificateurs", la librairie la plus importante de Madrid (en 1858 elle n'est plus qu'au quatrième rang après Bailly Baillière, Mellado et Calleja) et, en 1859-60, les deux associés figurent parmi les 3 ou 4 principaux imprimeurs madrilènes (avec Mellado, Rivadeneira et Emilio Córdoba).

            La vie de la librairie mexicaine Librería madrileña de Juan Buxó y Cía. Depósito de la Biblioteca ilustrada y librería de Gaspar y Roig site Portal del Aguila de Oro, 5, quant à elle, continue (62).

 

3. Bilan. Au delà de l'échec de l'entreprise argentine ( " fatale expédition ") qui pourra certainement être mis sur le compte de l'incompétence de D. Vigues (meilleur libraire d'occasion sans doute), mais davantage sur celui des circonstances et de la conjoncture (cf.la chute génerale des exportations), les initiatives de Gaspar y Roig peuvent, dans l'attente d'éventuelles comparaisons avec d'autres initiatives (63), être considérées comme représentatives d'une tradition catalane d'exportation), et des difficultés limites du marché américain : s'additionnent en effet des problèmes d'organisation, de coûts du transport (64), de délais, de garanties, de dettes difficiles à recouvrer, de change (65),de la concurrence espagnole (66) et "étrangère", des contraintes liées au système de la production et commercialisation par livraisons (67), sans oublier le niveau d'attente des argentins en matière de livres (68), dans un moment d'illusion capitaliste.

            Observons néanmoins que les pertes ou les immobilisations n'entrainent pas de faillite de la maison d'édition qui lance en 1857 El Museo Universal auquel succédera en 1868 La Ilustración Española y Americana (de référence) (cf. Trenc (éd.), 1996) et semble pouvoir s'appuyer alors  sur un marché intérieur suffisant ou qui lui permette, en tout cas, de survivre (69).

            Cette entreprise volontariste non suivie de succès est symptomatique de l'esprit conquérant de cette bourgeoisie catalane présente à Madrid, lorsque cela est profitable, et prête à conquérir l'Amérique : il faudra néanmoinsattendre le XXe siècle bien commencé pour voir l'Espagne regagner, enfin, une partie de la place qu'elle avait perdue au début du XIXe.

 

 

J.-F. Botrel (Université Rennes 2/PILAR)

 

Notes :

 

1. José Gaspar né en 1816 ou 1817 et mort le 24-8-1879) était un "très bon xylograveur qui avait travaillé pour Antonio Bergnes de las Casas (Vélez, 1989, 43) ; en 1861, il possède les 2/5 du capital de la société. José Roig, libraire à Madrid avant son association avec José Gaspar, marié à Milagros Ferrer y Carbonell, meurt le 12-4-1862 (ou 1863, selon Dioniso Hidalgo) ; il possède alors les 2/5 du capital de la société. Le frère de José Gaspar, Fernando, né en 1833 ou 1834 et mort le 9-9-1879, a, en tant qu'imprimeur, travaillé dès le début au sein de la société, sa qualité d'associé n'étant officiellement reconnue que le 31-12-1859, pour 1/5 du capital de la société. Des portraits des trois associés sont reproduits dans La Librería en mars 1882, et on trouvera un portrait de José Roig (indûment prénommé Fernando), p. 459 de l'Historia del libro d'Hipólito Escolar (Madrid, Pirámide/Fundación Germán Sánchez Ruipérez, 1984).

 

2. Cabeza, 27 pour l'imprimerie, et Príncipe, 4 pour la librairie.

 

3. "producir barato para vender mucho".

 

4. Cf. Botrel, 1997a, 28-31.

 

5. Cf. graphique "Exportations espagnoles d'imprimés (1851-1876)".

 

6. L'essentiel des informations utilisées pour cette étude provient des archives municipales de Barcelone (Fondo comercial), en particulier les liasses B 613 (125 lettres), B 614 (lettres n° 47 a 96), B 615 (Livre de copie de factures n° 1 ), B 616 et B 617 qui pourraient certainement fairel'objet d'une exploitation plus approfondie.

 

7. C'est une période de création de banques, de développement de l'industrie et des équipements (chemins de fer) avec de nombreux investissements étrangers ; le deuxième désamortissement se produit en1855, et on constate une montée des prix considérable à partir de 1854 (cf. Artola, 1973).

 

8. Celle de Fernández de los Ríos ou celle de l'imprimeur Mellado (121 salariés en 1847) qui, entre 1844 et 1863, met sur le marché 233 tomes correspondant à 43 titres, sa production étant de 155 000 volumes en 1846 et de 182 723 en 1847 (Martínez Martín, 1994).

 

9. "hace 5 años la suscrición mayor a una obra no pasaba de 1 000 suscritores y creando la afición a la lectura con nuestra biblioteca hay 15 y 16 mil suscritores".

 

10. Les exportations se font manifestement à partir de Barcelone où les caisses sont envoyées depuis Madrid pour embarquement : il en coûte 1592, 15 réaux à Gaspar y Roig pour 13 caisses représentant un peu moins d'une tonne en octobre 1852, l'emballage de chaque caisse valant 32 réaux.

 

11. La "Biblioteca ilustrada de Gaspar y Roig publicada bajo la dirección de D. Eduardo Chao" "contiendra les œuvres remarquables du génie humain, anciennes et modernes, nationales et étrangères qui seront illustrées de très belles gravures et elle ne coûtera que un real la livraison in 4° composée sur deux colonnes qui contiendra un tome in 8° in extenso des éditions ordinaires" (cf. la reproduction de la première page du prospectus de 1850). Deux "séries" sont prévues : une série instructive et une série récréative. Pas moins de 40 titres sont annoncés dès 1850 dans la première série (la première œuvre doit paraître le 2O novembre 1850 et il s'agit de Vida y viajes de Cristóbal Colón de Washington Irving) et 50 dans la seconde (la première œuvre publiée à partir du 7 novembre 1850 sera Nuestra Señora de París , pour 4 reales, donc). Gaspar y Roig ne doutent pas de la supériorité de leur Bibliothèque notamment par rapport à celle de Fernández de los Ríos (cf. lettre du 20-XII-1852).

 

12. Cf. les quelque 540 titres en espagnol du catalogue Garnier en 1861 dont un Año cristiano o ejercicios devotos para todos los días del año  sans doute concurrent de celui de Gaspar y Roig (4 volumes de plus de 78O pages chacun !) en 1859 ; les 1 000 et quelque titres en espagnol de Rosa y Bouret en 1863 dont les collections sont pour certaines clairement orientées vers le marché américain (cf. "obras para el uso de los colegios de los estados americanos"). C'est l'époque (1851) où Dionisio Hidalgo envisage d'ouvrir une librairie à Paris pour servir de "centre au commerce entre l'Espagne et l'Amérique" et de fait, en 1853, il tient une Librería Universal Española à Paris (Botrel, 1997b, 291).

 

13. En 1845, une commission disait : " nous croyons que la consommation de livres européens au Mexique a été très supérieure à celui des nouvelles Républiques d'Amérique. Il n'est pas facile de calculer l'immense importance de cet article, mais nous pouvons assurer qu'elle a été si copieuse que la nation en est aujourd'hui saturée et nous ne la croyons susceptible de recevoir, pour un bon moment, d'autres livres que ceux de sciences naturelles et d'histoire moderne" ("creemos que el consumo de libros europeos en México ha sido muy superior al de las demás repúblicas nuevas de América. No es fácil calcular la inmensa importancia de este artículo, pero sí podemos asegurar que ha sido tan copiosa que por ahora está como saturada la nación y sólo la creemos susceptible de recibir por algún tiempo libros de ciencias naturales y de historia moderna") (apud Staples, 1988, 122).

 

14. "uno de los mayores obstáculos que tiene aquí los adelantos literarios es el costo enorme de las impresiones de libros, pues aun hoy que ha bajado tanto el precio de todo, cuesta la prensa tres o cuatro veces más que en París, fenómeno que puede explicarse por la razón que el número de ejemplares consumido es mucho menor aquí que en Francia" (apud Staples, 1988, 118).

 

15. On observera néanmoins, plus tard, que l'adaptation de produits espagnols aux besoins spécifiques de telle ou telle république sud-américaine sera encore longtemps une activité éditoriale (cf. Botrel, 1989a, 433-435).:

 

16. En 1863, 5 220 et 10 460 en 1873 (soit plus de 13 fois moins que la France) (Gutiérrez i Poch, 1994, 355). Pour donner une idée de ce que cela représente, en 1998, la consommation annuelle de papier du seul journal Le Monde (20 000 tonnes) était 4 fois supérieure à l'ensemble de la production espagnole de 1851...

 

17. Les exportations françaises atteignent 1 000 tonnes en 1841 et 2 000 tonnes en 1860 (dont 18% à destination de l'Amérique) (apud Barbier, 1981). On ne peut cependant exclure qu'une partie des exportations espagnoles passe alors par la France.

 

18. En 1870, par exemple, ces exportations de papier à cigarettes représentent plus de 6 fois plus en tonnage que les imprimés et 2.5 en valeur.

 

19 A cette époque (1860), Cuba compte 374 000 esclaves, 479 OOO hommes libres blancs et 172 500 de couleur et fait davantage de commerce avec les Etats Unis d'Amérique qu'avec l'Espagne. Il faudrait vérifier si La Havane ne sert pas de plate-forme pour l'Amérique Centrale, avec, par conséquent, des réexportations.

 

20 Une arrobe= 11, 5023 kilos. Les exportations en direction du Mexique, équivalentes en 1852, atteindront même 37 877 kilos en 1853.

 

21. On ne peut en effet -l'expérience le prouve- donner pour acquise l'absence de documentation sur les éditeurs espagnols du XIXe siècle et des recherches au Mexique sont encore à faire qui peuvent réserver des surprises... Rappelons simplement avec Jacqueline Covo (1982) qu'à cette époque (1854), au Mexique, les presses et le matériel typographique sont importés des Etats Unis, que le papier est rare, que le livre est un produit de luxe (un livre à 3 pesos comme Nuestra Señora de París , c'est à peine moins que le salaire mensuel d'un journalier (ibid., 470)), qu'on peut constater une . prédominance de la littérature française,  mais qu'est déjà revendiquée une littérature nationale (ibid., 466). En 1861, sur les huit millions de Mexicains six au moins de reçoivent aucune éducation (ibid., 410).

            La période 1845-1860 n'est, par ailleurs, guère propice au développement des affaires puisqu'elle se situe entre l'invasion américaine de 1847-48 et l'expédition maximilienne (avec participation de l'Espagne) de 1861, le Mexique étant coupé en deux à partir de 1858 : les exportations en direction de México qui continuent de s'effectuer à un niveau soutenu (pour l'Espagne) jusqu'en 1856-57 (14 tonnes/an approximativement) chutent brusquement à 3, 7 tonnes en 1858 et à moins de 1 tonne entre 1860 et 1862 (138 kilos en 1860 !).

 

22. Les relations entre Gaspar y Roig et Vigues sont juridiquement celles d'une société puisque Vigues ( en tant que commandité) est associé aux profits et aux pertes, mais de la correspondance entre Gaspar y Roig et Vigues, il est facile de comprendre la hiérarchie existante (Vigues est un émissaire, il est simple libraire d'occasion sans grande formation et sans capital (" vous saviez que je n'avais pas de capital et que par conséquent vous ne pourriez pas exiger de moi, commandité, ce qui revient de droit aux commanditaires " (" Vds sabían que no tenía capital y que no podrían por lo mismo exigir de mí, socio industrial, lo que de derecho corresponde a los socios capitalistas " ( lettre du 21-8-1855)). A partir de mars 1853, Gaspar y Roig souhaitent que la correspondance avec Barcelone se fasse par leur intermédiaire (cf. lettre du 3-3-1853) et considèrent D. Vigues comme "dépensier" ("je suis de votre avis pour ce qui est des économies mais je ne veux pas non plus dans la mesure du possible manquer de ce qui est nécessaire et encore moins être ridicule " fait observer Vigues (" soy de vuestro parecer respecto a economías pero tampoco en lo posible quiero carecer de los necesario ni menos ser ridículo "). On sent rapidement dans les propos de Vigues une sourde hostilité à l'égard de ses "associés" (cf. par exemple sa lettre à Llorens Hnos du 1-1-1855).

 

23. Le 2-4-1853, il écrit : "si mes amis m'abandonnent, je reviendrai à mes livres d'occasion " ("  si mis amigos me desamparan, volveré a los libros viejos" )

 

24. Il s'agit de12 caisses de livres de 176 kilos en moyenne (et d'une d'encre d'imprimerie) contenant 48 000 livraisons de 50 grammes en moyenne, de l' Historia general de España (de Mariana, de Los tres reinos de la naturaleza... de Buffon, de l'Año cristiano de "Juan Croisset", de l'Araucana de Ercilla (1000 exemplaires de chacune des 6 livraisons, par exemple), soit quasiment 1/4 du total des exportations d'imprimés en direction de l'Argentine en 1852...

            A en juger par la nature des envois et le numéro des caisses, d'autres envois ont dû précéder concernant par exemple l'Historia ...(livraisons 1 à 18 du tome I) ou  l'Año cristiano "azul" (livraisons 1 à 17 du t. I). D'ailleurs une des premières tâches confiées à Vigues semble avoir été de recouvrer des créances...

 

25. D. Vigues s'était provisoirement installé dans une boutique louée pour 1 500 pesetas.

 

26. " El establecimiento que voy a inaugurar será único en su clase en este país. La hermosa tienda que se va trabajando tiene 23 pies en cuadro y comunica al espacioso almacen que también está a la vista del público por otra puerta frente la principal de 16 de ancho 2O de alto el almacen tiene un fondo de 200 pies y para alumbrarse necesitará un quinqué para cada serie de la Biblioteca que por obras y entregas ocuparán su armazón. El presupuesto calculado no bajará de 42 000 reales. Esta será la parte sentimental que más os aflija "). La description de cette installation est reproduite par Botrel (1985, 467).

 

27. Lettre du 3-11-1852. La remise faite a Vigues par Llorens Hermanos est de 20% sur une des nouvelles oeuvres qu'ils vont publier. Il semble que l'œuvre les Frailes fasse l'objet d'une attention particulière (tirage à Barcelone d'un prospectus spécial  pour l'Argentine). Le 5-11-1853 Vigues leur commandera 222 missels...

 

28. "del hermano de Roig aun no he adquirido nada ".

 

29. " los cajones de Serra vienen ya con la barca Rosa ".

 

30. Cf. la commande du 1-2-1853 et la lettre du 3-11-1853 : "les envois que j'ai coutume de recevoir sont d'un volume assez important et notre entreprise est préférable aux mesquineries d'autres librairies " (" las remesas que acostumbro recibir son de alguna importancia y nuestra empresa es preferible a las mesquindades de otras librerías").

 

31. A propos de Saurí, Vigues écrit le 8-1-1853 : " la situation des affaires de notre ami Manuel Saurí est des plus compliquées qu'on puisse imaginer" ("el estado de los negocios de nuestro amigo Manuel Saurí están lo más embrollados que pueden verse").

 

32. F. Real semble être parti d'Espagne pour Montevideo à peu près en même temps que D. Vigues ; on ignore dans quelles conditions, mais les liens avec Vigues et Gaspar y Roig semblent évidents. Le 17-2-1853 , D. Vigues lui dit lui avoir envoyé 4 caisses à bord du vapeur anglais Price, puis une autre (le 14-2).

 

33. Les ventes au détail représentente 3 741 pesos entre novembre et avril.

 

34. Cf. Hortelano (1936). Il achètera à D. Vigues pour 3 311 pesos de livres, y compris des livraisons de la "Biblioteca ilustrada..." entre octobre 1852 et juin 1853.

 

35. 12 exemplaires (dont 2 gratuits) à 6 pesos, tandis que de l'Araucana d'Ercilla sont vendus 9 exemplaires à 18 pesos. Il faut évidemment rapporter ces ventes aux 1 000 exemplaires adressés en octobre 1852 !

 

36. 7 exemplaires (dont 1 gratuit) à 12 pesos.

 

37. Editée en 1852-1853 et qui fera 3 volumes en grand in 4°, avec 250 illustrations.

 

38. Editée en 1852 (9 volumes en grand in 4°).

 

39. Publié entre 1852 et 1853 (5 volumes en grand in 4°, avec 400 illustrations).

 

40. En janvier 1853, les livraisons par souscription sont vendues entre 3 et 4 réaux en monnaie courante à Buenos Aires ou bien 1 real 3/4 fuerte plata efectiva.. En février 1853, l'once d'or était à 168 pesos papier ce qui donnait 31 cuartos espagnols, mais elle peut monter jusqu'à 400 pesos papier. Vigues dit que s'il vendait les livraisons 2 pesos (comme celles de Fernández de los Ríos et comme F. Real), cela ferait 11 cuartos espagnols. Le 3-9-1853, Gaspar y Roig lui recommandent de ne pas faire monter le prix des livraisons a 2 pesos 1/2.

 

41. Lettre du 3-3-1853. Cf. également la lettre du 5-11-1853.

 

42. Cf. lettre du 3-3-1853 . Il suggère pour l'avenir de proposer " barato a 1/2 de precio buenas gangas a 70 o 80% de rebajas " et suggère de " reunir todas las obritas buenas y baratas de Barcelona, 4 o 6 ejemplares de cada clase". Ce n'est évidemment plus le même type de commerce...

 

43. "de este país se puede sacar jugo ".

 

44. "el imperio solido y absoluto sin rasa de oposición".

 

45." il faut que vous le couliez et qu'il fasse une faillite scandaleuse" (" es preciso que lo echéis a pique y que haga una quiebra escandalosa").

 

46. Cf. l' invitation faite à Llorens Hermanos de doubler leur envoi si celui ci ne dépasse pas 8-10 000 réaux (D. Vigues souhaite qu'il ne s'agisse que de leur propre production).

 

47. "ha quedado como un buque fondeado en calma".

 

48. "...la Aduana está cerrada, todo el comercio detenido, los labradores y artesanos se han quedado sin trabajo, las provisiones son exorbitantemente caras", écrit R. Gore "chargé des affaires de la Grande Bretagne, à Malmesburry le 25-12-1852 et, bien que le blocus ne soit pas total, le nombre des bateaux d'Outremer tombe de 40 en janvier-février à 8 en mai (cf. Scobie, 1964, 76 et 86). Cette situation se prolongera jusqu'en juin. Cela oblige D. Vigues (cf. lettre du 26-4-1853) à partir pour Montevideo où il reste jusqu'au début mai, moment de son retour à Buenos Aires qu'il quitte en juin. Les effets de cette crise sont perceptibles dans la chute des exportations qui en 1854-59 ne représentent plus que moins de 3 5OO kilos en direction du Río de la Plata.

 

49. " Por ahora me hallo j... sin blanca ni papel moneda".

 

50. "de sus suscritores ni el pelo de uno se ha visto".

 

51. "poca afición a las obras religiosas que hay dentro de Buenos Aires".

 

52. " nunca agotaría los 1000 ejemplares. De la sección recreativa, amigos, si traigo 4 000 estos se hubieran vendido" ; "su ciencia, religión, historia, todo lo reúnen a la novela".

 

53. Rappelons qu'une livraison de la " Biblioteca ilustrada... " est vendue en moyenne 2 réaux.

 

54. "Mi pensamiento debía producir honra, crédito y buenos resultados pero ahora no produce más que lágrimas"

 

55. Dans une lettre du 3-2-1853, Gaspar y Roig déclarent que " les deux maisons d'Amérique (leur) ont fait faire de considérables sacrifices " et, après avoir envisagé de rapatrier leurs livres en Espagne, ils en viennent, le 3-5-1853, à la consigne suivante : "à présent, ce qu'il faut c'est vendre même au prix de forts rabais" ("ahora lo que conviene es vender aunque sea a grandes rebajas"), après avoir envisagé de rapatrier leurs livres en Espagne... " Si le capital de la maison consistait uniquement en livres brochés ou en livraisons de la Bibliothèque, la situation ne serait pas aussi délicate, mais comme tu le sais il y a 5 000 duros de frais de reliure, frets et voyages, etc. ("si el capital de la casa consistiera únicamente con libros en rústica o entregas de la Biblioteca, sería menos sensible pero como tu sabes hay unos 5 000 duros de gastos de encuadernación, fletes, viajes, etc."). La librairie est donc vendue et les livres expédiés à México. En fait ce sera F. Real qui sera chargé de cette quasi liquidation (cf. note suivante).

 

56. Il est parti de Buenos Aires le 23 juin. Gaspar y Roig ont demandé à F. Real d'expédier 800 exemplaires de l' Historia, de l'Año Cristiano et de l'Historia natural pour Veracruz ou La Havane (sans doute pour la librairie de México).

 

57. " si vous croyez que je peux y aller à la nage comme les poissons, vous vous trompez " ("si os parece que puedo ir nadando como pescado os equivocáis).

 

58. Il propose à Gaspar y Roig de faire passer son budget de 5 500 réaux à 7 000 et regrette d'avoir raté une occasion chez Oliveres pour 2 ou 3 000 réaux... qu'il n'avait manifestement pas.

 

59. C'est également pour lui l'occasion de dénoncer les "atrocités d'Hortelano qui contribuent passablement au discrédit de la Librairie espagnole, en particulier, en raison des magouilles auxquelles il se livre pour abuser la confiance publique" (cf. infra, la note 62).

 

60. Dans une lettre du 1-1-1855 à Llorens Hermanos, D. Vigues assure que Gaspar y Roig ont dépensé 80 000 réaux pour monter, détruire et remonter (leur) maison avec des frais qui s'élèvent approximativement à 170 000 " (" para plantear, destruir y volver a plantear (su) casa cuyos gastos ascienden hoy aproximadamente 170 000 ! ).

 

61. Dans sa lettre du 21-8-1855, D. Vigues attribuera à ses "associés" la totale responsabilité de ce "découvert plus que moyen": "car sourds à mes plaintes répétées, vous vous êtes obstinés à ce que je fasse ce second voyage et, plus tard, à ce que je reste dans une capitale qui en raison des circonstances critiques m'amenait à consommer les capitaux qu'on m'avait confiés" ("pues sordos a mis continuas quejas se empeñaron en que hiciera mi segundo viaje y más tarde en que siguiera residiendo en una capital que por sus críticas circunstancias me hacía consumir los capitales que se me habían confiado").

 

62. Avec une participation de J. Buxó de 102 702 réaux (celui-ci touchant un maximum de 1500 pesos de salaire plus 1/3 des bénéfices) , un contrôle plus strict qui en 1860 oblige, par exemple, Buxó à rendre des comptes mensuellement ainsi que pour toute opération dépassant 250 duros (1250 pesetas), et au prix d'investissements importants (cf. le niveau des immobilisations) : en 1861, le capital de la société s'élève à 8 O25 679 réaux, dont 2 767 701 pour la seule librairie de México (cf. Protocolos n° 27 619. Acte n° 323 du 13-12-1861 d'Eulogio Marcilla Sánchez). Si l'on ajoute les "crédits en faveur de pays d'Outremer " (322 642) et ceux en faveur de Juan Buxó (60 490), c'est près de 40 % du capital qui se trouve ainsi "dehors", en Amérique pour l'essentiel. La librairie de México est encore, en 1872, considérée comme une "affaire si compliquée en soi qu'il conviendrait que les deux frères Gaspar vendent la part qu'ils y possèdent" ("es de suyo tan complicado el negocio que convendría vender la parte que corresponde en ella a los dos hermanos").

 

63. A ce sujet quel crédit accorder aux rocambolesques Memorias (p. 187 et sq.) de B. Hortelano (1936)? Celui-ci est arrivé le 31-12-1849 à Buenos Aires et assure avoir réuni en peu de jours 4 000 patacones représentant des avances nécessaires à la souscription de la "Biblioteca Universal" de Fernández de los Ríos ; plus tard, il entreprend la publication de la Historia de España por Modesto Lafuente, obtient 480 souscripteurs à 40 pesos papel le tome (soit deux duros) qui tomberont à 150 puis 100 début 1852. Fernández de los Ríos lui adresse 42 grandes caisses (plus de 500 arrobes qui avec les199 arrobes des 13 caisses adressées par Gaspar y Roig en octobre 1852 feraient la quasi totalité des exportations de cette année là). La nouvelle tarde à lui arriver et après une campagne de presse contre lui, il se trouve obligé de rendre l'argent ... qu'il a adressé à Madrid ! Fin janvier 1852 les caisses arrivent enfin, mais Hortelano qui avait demandé 1 000 exemplaires, n'en reçoit que 430. Le second envoi met 8 mois à arriver avec seulement 300 exemplaires ; il se trouve finalement à la tête de 300 000 livraisons mais avec des œuvres de médecine, la Bible, l'Historia natural qui n'ont pas de clientèle (manifestement on lui envoyait les surplus), quand survient l'épisode du siège de Buenos Aires par Lagos... Il avait par ailleurs fait venir 20 000 tomes d'une collection de petits romans de Séville qu'il vend presque en totalité en trois mois, à trois pesos le tome. Ce qui est sûr c'est que le commerce du livre à l'étranger n'est pas simple alors et que, comme l'édition, cela semble parfois être un métier pour aventurier...

 

64. Selon Bairoch (1976, 253), Madrid était la capitale d'Europe où les coûts de transports jusqu'à la mer devaient être les plus élevés

 

65. Remarquons avec F. Barbier (1985, 279-180) l'alternance des années de fort développement des exportations avec, ensuite, une période de ressac qui "semble caractériser une activité à la fois secondaire par rapport au marché intérieur et spéculative -comme s'il s'agissait de chercher à écouler vers le marché étranger un trop-plein de la production intérieure, avant d'attendre que les stocks disponibles soient épuisés... "et aussi que "l'importance des retours nous demeurent inconnue".

 

66. Au Mexique, il y en a " 5 ou 6 qui sont meilleur marché que la nôtre" disent Gaspar y Roig " (3-2-1853).

 

67. Le traitement pour la vente en commission de Vida y viajes de Cristóbal Colón ("El Colón") auprès de 7 correspondants montre la complexité du système en termes de gestion: 103 livraisons et un volume, 152 livraisons, 11 livraisons, 1 volume, 5 livraisons, 107 livraisons, 200 livraisons, plus une rubrique "débiteurs" avec 10 livraisons...

 

68. "Ils n'aiment pas les œuvres religieuses ni les œuvres longues..." ; "personne n'a de bibliothèque particulière et les livres se passent d'une famille à une autre ", une fois lus (" nadie tiene una Biblioteca particular y los libros son trasmisibles de una a otra familia ") ; ils ne sont pas habitués aux œuvres par livraisons et sont somme toute assez volages : "son gente que luego se cansan de una cosa, son volubles y se fastidian de todo y solo viven por encanto" assure D. Vigues le 3-3-1853. Quant au commerce avec le Pérou, le Chili et le Paraguay, il est encore plus difficile...

 

69. La maison Gaspar y Roig continuera ses activités sous le nom de Gaspar Hermanos, puis Gaspar Editores.

 

 

Etudes citées :

 

Artola, Miguel, La burguesía revolucionaria (1808-1869), Madrid, Alianza Editorial, 1973 (Historia de España Alfaguara, V).

 

Bairoch, Paul, Commerce extérieur et développement économique de l'Europe au XIXe siècle, Paris, La Haye, Mouton, EHESS, 1976.

 

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Botrel, Jean-François, "Les libraires et la diffusion du livre (1868-1914)" in : J.-F. Botrel, Pour une histoire littéraire de l'Espagne (1868-1914), Lille, ANRT, 1985.

 

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