The book and Naturalism in Spain, Portugal and Latin America



in: Simon Eliot, Andrew Nash, Ian Willison (eds.), Literary Cultures and the Material Book, London, British Library, 2007, pp. 231-240.

 



Le livre  et le Naturalisme (Espagne, Portugal, Amérique Latine).

 

 

 

« Les révolutions littéraires sont comme les coups de mistral qui emportent et sèment la poignée de graines dans tous les champs d’alentour : selon le terrain, la plante se modifie, est la même en devenant une autre ; selon la nation, la littérature pousse des rameaux différents, emprunte au génie du peuple et de sa langue des fleurs d’un éclat original »

 

(Extrait d’une lettre du 15-X-1885 d’Emile Zola à Albert Savine, reproduite en prologue à Le papillon (Paris, E. Giraud, 1886), traduction française de La Papallona de Narcís Oller).

 

 

 

Cette vision à la Larousse (« je sème à tous vents ») du souffle naturaliste et des avatars nationaux d’un mouvement littéraire dont le temps et la dimension européenne et internationale ont été prédits et même organisés par Zola, invite à s’interroger plus particulièrement sur la nature des « graines » et la spécificité des « terrains » rencontrés dans la Péninsule ibérique et l’Amérique du Sud, pour des « fleurs » écloses  en espagnol ou portugais sans doute moins connues de l’histoire littéraire.

Pour celle-ci se pose, en particulier, la question des modalités de circulation et de production des textes traduits ou originaux, mais aussi des discours les accompagnant, et celle des conditions et spécificités de leur appropriation ou non, par les lecteurs et le canon littéraire: l’histoire du livre et de la presse, et plus généralement l’histoire culturelle, peuvent lui fournir de précieuses clefs.

En effet, observer et comprendre les stratégies éditoriales mises en œuvre et les produits ou pratiques qui en résultent en Espagne, au Portugal, en Argentine ou au Brésil sous forme de traductions, de publications de feuilletons ou de livres mais aussi d’adaptations pour le théâtre ou encore d’articles de presse, permet sans doute de mieux comprendre les processus de constitution d’un mouvement littéraire international via l’acclimatation ou l’appropriation nationale –ce qu’on appellera l’hispanisation ou la « lusisation », par référence aux langues d’expression, mais aussi aux attentes ou projets de chaque pays -, et leur incidence sur l’élaboration d’une esthétique durablement marquée par son origine étrangère - « parisienne » et zolienne- et finalement prise en compte, et parfois revendiquée, par le canon littéraire national. Un naturalisme en constitution et en situation, en quelque sorte, avant qu’il ne se fige comme abstraction dans un  chapitre ou paragraphe d’histoires de la littérature espagnole, portugaise, argentine ou brésilienne.

 

 

1. Flux naturaliste et mode de Paris.

Le flux naturaliste avec son alluvion de nouveauté –celle qui le plus souvent intéresse la critique ou , comme courant, l’histoire littéraire-, est évidemment à considérer par rapport à un stock et un socle d’ouvrages qui sont porteurs d’une offre permanente et/ou complémentaire. Ainsi parmi les quelque 13.000 titres publiées en Espagne entre 1878 y 1891 où l’on trouve des traductions de Darwin, Spencer ou Claude Bernard mais aussi d’ouvrages de Charcot, il y a bien 1 745 romans ou assimilés (13.43% des titres), mais plus de la moitié sont des traductions, pour l’essentiel du français (plus de 88%), et parmi eux on a du mal à repérer les titres des naturalistes quand ceux des feuilletonistes d’avant et d’après Sedan (Paul de Kock, Montépin) représentent plus d’un tiers et que prédominent les nouveaux romanciers « populaires » tels qu’ Ohnet, Gaboriau, Richebourg, etc. : pour 27 titres de Zola, on en compte 30 de Belot, « le Dupuytren de la littérature » selon l’abbé Bethléem (Botrel, 1989). N’oublions pas qu’au XIXe siècle, en Espagne, les romanciers historiques ont publié cinq fois plus de titres que les romanciers « réalistes » (Martí-López, 2001).

De la même façon, le naturalisme peut perdre de l’importance et même disparaître en tant que courant littéraire et demeurer vivant et disponible du point de vue éditorial et lectorial: c’est le cas des sept premiers titres des Rougon Macquart traduits à partir de 1886-1887  et de L’Assommoir ou Nana durablement inscrits au catalogue de l’éditeur espagnol, argentin et mexicain Maucci (Alaoui, 1991).

En tant que phénomène international, le naturalisme est à rapporter à un réel cosmopolitisme des hommes et des esprits, qui, bien que socialement limité, a pu,  dans les mondes hispanophones et lusophones, se traduire par une dépendance multiforme (Aymes, Fernández Sebastián, 1997), et, plus communément, par un intérêt ancien et soutenu pour la nouveauté/les nouveautés et la consommation des discours et  articles de Paris (Botrel, 2001) que traduisent la consommation régulière d’informations d’actualité en provenance de Paris à travers la presse et les correspondants, la lecture directe de textes en français en même temps que celle de la production autochtone et la circulation des individus comme ce fut le cas pour Eça de Queiroz, Eugenio Cambaceres, Albert Savine ou Madame Ratazzi. Comme le rappelle justement Y. Chevrel (1986, 18), dès la seconde moitié du XIXe siècle, tout événement littéraire ou non est « un événement mondial en puissance » et s’agissant du moment naturaliste il est facile de suivre, à travers les échos ou commentaires dans la presse espagnole ou argentine, par exemple, l’intérêt croissant pour le phénomène Zola et l’actualité naturaliste à partir de 1876 (cf. Davis, 1954 ; Alaoui, 1991 ; Cymerman, 1993 ), avec toutes les limites que comporte un simplement traitement de l’actualité : il n’y aura sans doute pas eu d’événement mondial plus attendu à l’époque que la représentation de la version dramatique de Nana (cf. Saillard, 1995, 74), et la plupart des articles sont écrits « with little information or thought » (Davis, 1954) par de "nombreux et appréciables critiques qui méprisent le naturalisme sans connaître ni ses œuvres ni ses doctrines", comme l’écrit le critique espagnol Clarín: selon lui, il ne s'agit que d'un écho d'un autre écho contrefait, car le critique répète ce que dit le correspondant, et le correspondant copie ce qu'écrivent Sarcey, Pierre Véron, Bigot, Caraquel, Valvert, Brunetière, etc[i] (Alas, 2003b, 876). Il faudra attendre 1882, pour qu’en Espagne, ait lieu un premier débat plus scientifique (González Herrán, 1989 ;  Sotelo, 2002), mais Le Roman expérimental de 1880 ne sera traduit qu’ en 1892. De ce fait, plus encore qu’en France, dans le monde ibérique la sémantisation du naturalisme et de l’œuvre de Zola se fait à partir de la production et consommation de discours très idéologiques qui sont pour l’essentiel de dénigrement mais aussi de revendication : entre la « mano sucia » -la « main sale », par référence au mouvement anarchiste dit « La main noire » (La mano negra) qui inquiète alors l’opinion dominante en Espagne (Saillard, 2001)-, et le nécessaire combat contre la réaction, promu par Clarín, entre l’école de l’avenir, « complément de la Révolution française », selon B. Lugones, et une école qui rabaisse l’homme au niveau des bêtes ou d’une machine dont les rouages sont, comme le prétend Cané en Argentine, « graissés au pus » (Cymerman, 1993).

Cette internationalisation de l’actualité naturaliste, avant même que les œuvres de Zola ou d’autres ne soient véritablement connues ou disponibles, se trouve spectaculairement accélérée et accentuée avec la parution en France de L’Assommoir (1876-1877) et de Nana (1879-1880), le scandale provoqué et ses répercussions internationales : c’est le véritable début des traductions en espagnol et portugais et si quelques grands romanciers, comme Eça de Queiroz au Portugal ou Pérez Galdós, puis Pardo Bazán et Alas, en Espagne, interprètent rapidement et magistralement l’esprit du naturalisme, d’autres plus nombreux  -faiseurs à faible conviction ou de médiocre talent- se laissent manifestement  porter par l’actualité et la mode (c’est, semble-t-il, le cas en Argentine) ou s’adonnent à une prosélytique et piètre imitation, comme López Bago en Espagne. Au Brésil le débat engagé en mai 1878 autour du « Basilismo », par référence au roman O primo Basílio d’Eça de Queiroz publié au Portugal en février 1878, sera prolongé par la publication, en 1881, de O Mulato d’Aluísio Azevedo qui s’affiche comme romancier « naturaliste » (Massa, 1968; Mérian, 1988).

Les « terrains » concernés sont évidemment plus ou moins préparés à recevoir ces « graines » de papier : on n’a pas manqué de remarquer que les introducteurs du naturalisme en Argentine étaient plutôt des médecins (Podestá et Sicardi) ou un franc-maçon d’origine française (Cambaceres) mais aussi que la « mentalité positive » alimentée par les articles de revues ou la publication de classiques traduits (Darwin, Comte, Spencer, etc.) comme au Brésil ou en Espagne pouvait s’accompagner d’usages originaux de la littérature physiologique et médicale, telle que La fille Elisa  ou La condesita, un roman dont son éditeur dit qu’il pourra aussi bien intéresser le médecin que l’homme du monde (Botrel, 1988).

Les choix  et les discours éditoriaux ne furent pas, en effet, sans incidence sur l’appréhension de ce qu’on appellait alors le naturalisme. 

 

2. Le naturalisme et le livre. Après L’Assommoir et Nana, la consommation des livres de Zola importés de France[ii], mais aussi, pour le Brésil, de romans portugais, comme O Primo Basílio, se trouve amplifiée par celle de traductions autochtones en espagnol ou portugais et de romans originaux qui souvent donnent lieu à leur tour à des exportations en Amérique. De l’étude détaillée qu’a consacré aux traductions espagnoles de Zola Setty Alaoui (1991), on retiendra qu’à partir de 1878, après une phase assez longue d’apparente ignorance, à la suite des premières traductions de L’Assommoir et de Nana, le raccourcissement des délais de traduction devient un véritable enjeu commercial évidemment lié à l’actualité et au succès médiatique de Zola :  de un à deux ans pour L’Assommoir, Pot-Bouille, Le Bonheur des Dames (4 ans pour La Joie de vivre) ,  le délai est réduit à moins d’un an pour Nana , phénomène constamment observable à partir de Germinal et après le climax de 1885-1886 (Botrel, 1989b), pour atteindre une quasi simultanéité, pour la traduction de Travail, par exemple (Saillard, 1989), y compris au Portugal, en Argentine ou au Chili, Zola imposant un léger différé. La même tendance peut être observée à propos de Daudet (Saillard, 1997) mais les Goncourt et Maupassant ne commencent à être traduits qu’après 1888. Quant aux sept premiers romans des Rougon Macquart, on sait déjàa qu’ils ne seront disponibles qu’après 1886-87 et les œuvres critiques après 1890.

            Une réflexion sur les textes résultant de ce travail de traduction qui relève grandement de la responsabilité éditoriale (choix du traducteur, imposition du calibre, censures, etc.) est indispensable à l’histoire littéraire. En effet, à quels textes se réfère-t-on en Espagne, au Brésil, etc. lorsqu’on parle de Zola après l’avoir lu ? Grâce aux études menées par Simone Saillard ou sous sa direction sur le cas espagnol (Saillard, 1989, 1995, 1997ab, 2001), on peut ainsi vérifier que la première traduction de L’Assommoir qui est une sorte de digest n’a pas grand chose à voir avec l’original non plus qu’avec la deuxième traduction publiée, qu’outre les variantes dues aux différents états du texte-source, celui-ci se trouve altéré par des coupures et des censures mais aussi par des extensions compensatoires ou explicatives, sans compter évidemment les réécritures, les contresens et faux-sens, etc. Bref, il est peu de dire que l’œuvre donnée à lire présente par rapport à l’original de substantielles « nuances » et il est plutôt rare que soit signalé comme pour la traduction de Nana au Portugal qu’il s’agit d’une "version libre" (Versão livre ): comme l’écrit Clarín « ceux qui ont lu Zola en castillan ne savent pas qui es Zola"[iii] (apud Saillard, 1995, 64-65).

Chez les quelque 20 éditeurs espagnols qui, entre 1878 et 1902, se sont disputés les droits de traduction des œuvres de Zola (Alaoui, 1991), il est difficile de discerner un projet éditorial strictement et consciemment  naturaliste : on pourra néanmoins  remarquer l’orientation délibérément contemporaine de la « Biblioteca recreativa contemporánea » de A. de Carlos Hierro[iv], ou de El Cosmos editorial, fondé en 1883, qui publie par ailleurs des œuvres médicales plus ou moins de vulgarisation, telles que El onanismo en la mujer ..., La espermatorrea, etc. (Botrel,1989a), pour des usages dont Simone Saillard (2002) a signalé le caractère pour le moins ambigu, le projet réformateur de La España Moderna qui publie les œuvres critiques de Zola mais aussi l’intérêt pour les œuvres « piquantes » de Lezcano y Cía ou Faquineto qui est le seul à afficher à son catalogue des « obras naturalistas » (Botrel, 1988, 185) et le caractère « populaire » des collections de Maucci où Zola figure, à partir de 1895, dans la « « Biblioteca de Autores Ilustres ». Cette variété de lignes est symptomatique de la diversité des perceptions du phénomène zolien plus que naturaliste sans doute, dont la dimension strictement commerciale n’est certainement pas absente.

             Il faut chercher dans des maisons d’édition n’ayant pas publié de traductions de Zola les deux seuls projets au caractère réaliste ou naturaliste affirmé.

            La première est  Arte y Letras, fondée en 1882 et initialement  dirigée, ainsi que la revue homonyme, par le grand critique catalan J. Yxart, dont le projet était de propager « les idées les plus en consonnance avec les nouvelles théories dans le domaine des arts et de la littérature avec le remarquable mouvement littéraire et artistique qui depuis quelques années se produit lentement dans notre pays » (apud Bensoussan, 1982). Elle publie El Nabab (1882) et La razón social de Fromont y Risler (1883) et surtout une bonne part des œuvres représentatives du "grand réalisme" espagnol telles que Marta y María d'A. Palacio Valdés, La Regenta de Leopoldo Alas, des œuvres de J. M. de Pereda, de N. Oller (La Mariposa (1886) dont la traduction française bénéficiera –rare privilège- d’une préface de Zola) et de E. Pardo Bazán qui publiera dans la nouvelle "Biblioteca de Novelistas Españoles Contemporáneos" Los pazos de Ulloa (1886) puis La Madre Naturaleza (1887). La « Biblioteca Arte y letras » qui malgré son prix modéré, est une bibliothèque de luxe, a l’originalité d’offrir des œuvres illustrées, ce qui, par le simple effet analogique du discours iconique, a pu servir à renforcer accentuer l’effet de réalisme, comme c’est le cas pour la première édition de La Regenta (Botrel, 1998ab), à la différence des illustrations des romans par livraisons qui continuaient de privilégier la dimension dramatique.

L’autre est la « Biblioteca del Renacimiento Literario », fondée en 1884, par Juan Muñoz Sánchez (Fernández, 1995, 36), qui accueille les œuvres représentatives de ce qu’on a appelle le « naturalisme radical » (celles de López Bago (15 au total y compris la traduction de Sapho  de Daudet), de Zahonero, Vega Armentero, Sawa, etc.) et qui se distingue clairement de la collection antérieure où continuent d’être publiées par livraisons des romans historiques, des romans de mœurs, des romans historico-religieux (25 titres).

            Que ces éditeurs et d’autres aient sans doute été liés aux milieux républicains, progressistes, voire franc-maçons, cela est probable (Pura Fernández, 1995) et d’une certaine façon Blasco Ibañez poursuivra dans cette ligne. On remarquera que si la diversité de l’offre, du livre le plus austère et économique au livre le plus luxueux, et à tous les prix ( de 4 réaux à 40, sans toutefois que le système de vente par livraisons soit concerné), va au total dans le sens indiqué par Yves Chevrel (1986, 15), les pratiques éditoriales semblent au départ  viser un public particulier ou ne pas faire la différence avec les autres romanciers : il faut attendre la fin du siècle pour que les romans de Zola soient potentiellement « universels » au regard de critères sociologiques.

En revanche, le discours éditorial a su très tôt faire appel à l’autorité du « pape du naturalisme » pour la publicité de ses produits, en faisant observer, par exemple, que dans O Primo Basílio , « il y a des chapitres qui paraissent écrits par A. Daudet et des descriptions et analyses qu'on dirait sorties de la plume de Zola"[v] (Botrel, 1989a). De même, l’analyse du para-texte fait apparaître dans les titres et les sous-titres[vi], mais aussi dans l’appareil qui accompagne le texte des constantes qui peuvent finir par caractériser une ligne éditoriale : une lettre de Zola reproduite dans l'édition deLa  Mariposa en 1886, une « fausse lettre de Daudet pour Safo. Costumbres de París (Fernández, 1995, 40), des préfaces explicatives ou justificatives, comme celle d'Antonio de Nait à Teresa Raquin ou de Clarín à Nana  ou à Trabajo (Saillard, 1995, 1989), les appendices quasi systématiques, avec la reproduction de textes de Zola, de jugements, qui n’ont pas pour seule fonction de donner du corps au volume mais l’accompagne d’un discours théorique ou de preuves (des « pièces ») à des fins de popularisation des dimensions doctrinales de l’école naturaliste mais aussi d’autopromotion de l'auteur ( Fernández, 1995).

L’exemple le plus intéressant à cet égard est certainement celui de López Bago dont les œuvres sont publiées dans la « Biblioteca del Renacimiento Literario » avec une couverture grise muette sur laquelle figure en cartouche une citation de Claude Bernard (La moral moderna consiste en buscar la causa de los males sociales, analizándolos y sometiéndolos al experimento), avec des titres et sous-titres particulièrement explicites et, en appendice, la reproduction de textes de Zola, comme "La moral del naturalismo" dans La Buscona , ou d’extraits du jugement en condamnation de deux de ses œuvres, le fait d’avoir été poursuivi et condamné devenant un argument publicitaire (Fernández, 1995).

Finalement, ce qui frappe les historiens du livre c’est la prégnance du modèle éditorial zolien, anlaysé par J.-Y. Mollier  (1989, 1993) et H. Mitterand (2001), avec cette rigoureuse mise en scène nationale et internationale à laquelle ses œuvres donnent lieu: la polémique avant la publication, le recours à l’affichage, la publication en feuilleton puis en livre, avec une publication simultanée dans divers pays, l’exploitation éventuelle du procès, l’adaptation théâtrale (pour une force d’impact qu’il convient de ne pas négliger dans la perception immédiate de ce qui est alors considéré comme naturaliste, même si le théâtre zolien n’est pas vraiment naturaliste ni représentatif du théâtre naturaliste), etc., tout cela est quoique à une autre échelle, peu ou prou observable en Espagne, avec López Bago (Fernández, 1995), ou à propos de O Mulato d' Aluísio Azevedo, au Brésil (Mérian, 1988), pour donner deux exemples[vii].

            Pour quel succès au total ?  On ne dispose pas d’informations aussi précises que sur les tirages de Zola en France, mais le nombre des éditions déclarées permet, par comparaison, d’apprécier la fortune éditoriale de certains titres comme Nana  et Sapho  ou bien encore La prostituta ou La querida, de López Bago (Fernández, 1995). Pourtant, si l’évolution à la hausse de la valeur des droits de traduction des œuvres de Zola est symptomatique des effets de la concurrence et de son succès, il serait exagéré de penser que ces romans ou ceux du "grand réalisme" ont connu un succès massif dans aucun des pays concernés[viii], a fortiori si on se souvient de ce qu’une grande partie de la production espagnole est exportée en Amérique Latine (Botrel, 2001)[ix].

Le succès d’édition le plus spectaculaire à l'époque, en Espagne, celui du roman Pequeñeces du père Coloma S. J. (quelque 30.000 exemplaires en un an - beaucoup plus que les ventes totalisées de Nana ) semble avoir été dû, moins à une adhésion à une mimétique façon « naturaliste », qu’à un intéressant quid pro quo (Botrel, 1999).

             Plus intéressante, sans doute, est en écho à ce qui a été rappelé au début sur les rapports entre le flux et le stock en littérature, la permanence d’une offre d’œuvres de Zola, et de quelques rares auteurs nationaux, dans les catalogues des éditeurs pour une offre diversifiée (dans la « Biblioteca de autores ilustres » de Maucci en 1895, Teresa Raquin figure, par exemple, aux côtés d'œuvres de Chateaubriand, Hugo ou Tolstoy), ou dans certaines bibliothèques, notamment ouvrières, permettent de nouvelles appropriations qui donnent a posteriori et durablement aux textes un sens une signification dont les œuvres "naturalistes" n’ont pas d’emblée été bénéficiaires. C’est l’effet « retard » dont les histoires non culturelles de la littérature ont du mal à rendre compte.

 

Conclusion . Peut-on dire que le projet zolien de Bibliothèque internationale du naturalisme resté sans suite s’est trouvé réalisé de fait ? Les réserves exprimées par Zola lui-même à propos, par exemple, d’Emilia Pardo Bazán (apud González Herrán, 1989, 121-122) ou de La Papallona d’Oller dans sa lettre à Savine du 15-X-1885, ne semblent pas aller dans ce sens et il n’est pas sûr que les tenants espagnols du "naturalisme radical" eussent été reconnus par lui, s’il avait daigné les lire.

Du point de vue éditorial, on peut, cependant, parler d’une mondialisation du marché littéraire restreint ici à un mouvement et à quelques pays, qui passe par la mise en circulation de l’œuvre de Zola dont le rôle d’incitateur, rassembleur, catalyseur et organisateur est évidemment majeur  (Chevrel, 1986, 16), et, de façon plus ou moins décalée ou simultanée, de biens immatériels ou matériels patentés ou franchisés, mais aussi originaux qui à leur tour peuvent faire l’objet d’exportations ou de traductions d’une langue et d’un pays à l’autre : de la France vers tous les pays, mais aussi de l’Espagne vers l’Amérique hispanique et même la France et l'Allemagne[x], du Portugal vers le Brésil et l’Espagne, etc.

Autant que l’effet du moment, le caractère durable de l’offre éditoriale a permis à l’ œuvre de Zola et, dans une moindre mesure,  au naturalisme de prendre des sens successifs par des évolutions dans l’appropriation, grâce aux changements de circuits et de public que permet le feuilleton ou le livre, y compris dans la critique et l’histoire littéraire[xi].  Tout en confirmant la validité globale pour l’Espagne, le Portugal, l’Argentine et le Brésil de la périodisation proposée par Y. Chevrel pour le naturalisme international, l’histoire du livre et de la presse permet cependant d’observer que l’histoire de la littérature conventionnelle a été durablement déterminée par la circonstance historique moins de l’émergence que de la révélation d’un certain naturalisme (le « Nanaturalisme ») qui coïncide au moins en Espagne avec le « boom » du roman (Botrel, 1989b).

Il s’agit d’un courant perçu comme étranger, doublement, parce qu’il vient d’ailleurs (de France) –il est réputé être « imitation »- et que par ses « exagérations » extrêmes , il est déni d’un génie supposément propre à la nation d’accueil[xii]

Mais l’histoire de la littérature est aussi tributaire de sa dimension nationale, ce qui la conduit a posteriori, et parfois contre l’évidence factuelle, soit à affirmer l’antériorité, l'originalité et la supériorité de la production nationale , soit, en revendiquant, au prix de conceptions particulièrement larges,  l’existence effective , même tardivement, de l’expression esthétique naturaliste dans la littérature concernée : c’est le cas de l’Argentine (Ara, 1965) et ponctuellement du Mexique[xiii], mais aussi d’autres pays , pour une sorte de mise en conformité avec le temps européen, et souvent les deux à la fois.

Plus que les livres qui même s’ils ont assuré une mondialisation durable du naturalisme zolien furent sans doute insufisamment lus et sous des formes douteuses, c’est donc le traitement événementiel et superficiel par la presse et la critique, sur le mode du scandale et de la vertu morale offensée qui a le plus décisivement influencé la perception de ce qui apparaît aujourd’hui comme un courant profond et un phénomène littéraire et culturel majeur. Les histoires littéraires espagnoles, et sans doute argentines, portugaises, brésiliennes, etc. en ont longtemps et paradoxalement été victimes, en en surestimant l’importance ou en ne sachant pas en reconnaître ses décisifs apports dans l’émergence du « grand réalisme » et des grandes œuvres que le canon littéraire a tardé à admettre.

Mais c'est aussi le livre qui, en permettant la mise à disposition durable de textes, fait que les œuvres et les auteurs -les courants sont une autre affaire qui n'intéressent guère les lecteurs- échappent parfois aux dictacts et aux effets parfois destructeurs du canon littéraire.

Le « nouvel esprit d’observation et d’expérimentation »  dont parlait Zola à Savine, le traducteur de La Papallona de Narcis Oller, le 15-X-1885, et que l’histoire culturelle, à sa façon reprend, n’a sans doute pas fini de s’appliquer à l'histoire littéraire…

 

Jean-François Botrel (Université Rennes 2 Haute Bretagne)

 

 

Ouvrages et articles cités :

 

ALAOUI, Setty, Les éditions espagnoles de l’œuvre d’E. Zola. 1878-1902, Université Lumière Lyon II, 593+350 p.

 

ARA, Guillermo, La novela naturalista hispanoamericana, Buenos Aires, 1965.

 

AYMES, Jean-René, FERNÁNDEZ SEBASTIÁN, J. (eds.), La imagen de Francia en España (18O8-1850), Bilbao, Univ. del País Vasco/Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1997.

 

BENSOUSSAN, Albert, A. Bensoussan, Narcís Oller et son temps, Lille, ANRT, 1982.

 

BOTREL, Jean-François, "España, l880-l890 : el naturalismo en situación", in : Realismo y naturalismo en España en la segunda mitad del siglo XIX, Barcelona, Anthropos, l988, p. l83-l97.

 

----, "El Cosmos Editorial (1883-1900)", in : Homenaje al Profesor Antonio Vilanova, Barcelona, PPU, 1989, t. II., p. 89-99. (Reproduit in : Libros, prensa y lectura, op. cit., p. 522-537)

 

----, "Le roman en Espagne au temps de La Regenta : tendances et statistiques », Co-textes, n°18, 1989, p. 5-22.

 

----, Zola, l'argent et la condition de l'écrivain en Espagne", in  S. Saillard & A. Sotelo Vázquez (eds), Zola y España. Actas del coloquio internacional, Lyon (Septiembre 1996), Barcelona, Universitat de Barcelona, 1997, p. 35-43.

 

----, "La Regenta mise en livre", J. Poulet (éd.), in : Hommage à Simone Saillard, Textures. Cahiers du CEMIA, Univ. Lyon II, 1998, p. 11-23.

 

----, "Novela e ilustración : La Regenta leída y vista por Juan Llimona, Francisco Gómez Soler y demás (1884-1885)", in : L.-F. Díaz Larios, E. Miralles (eds.), Actas del I Coloquio de la Sociedad de Literatura Española del Siglo XIX. Del Romanticismo al Realismo, Barcelona, Universitat de Barcelona, 1998, p. 471-486 + 3 p. de ilustraciones.

 

----, " La recepción de Pequeñeces del Padre Luis Coloma ", in : Anthony H. Clarke (ed.), A further range. Studies in Modern Spanish Literature from Galdós to Unamuno. In Memoriam Maurice Hemingway, Exeter, University of Exeter Press, 1999, p. 205-218.

 

----, "La recepción de la obra de V. Blasco Ibáñez en Francia (1902-1938)", in : J. Oleza, J. Lluch (eds.), Vicente Blasco Ibáñez : 1898-1998. La vuelta al siglo de un novelista. Actas del Congreso Internacional celebrado en Valencia del 23 al 27 de noviembre de 1998, Valencia, Generalitat Valenciana, 2000, p. 967-976.

 

----, "L'exportation des livres et des modèles éditoriaux français en Espagne et en Amérique Latine (1814-1914), in : J. Michon, J.-Y. Mollier (dir.), Les mutations du livre et de l'édition dans le monde du XVIIIe siècle à l'an 2000, Saint-Nicolas/Paris, Les Presses de l'Université Laval/L'Harmattan, 2001, p. 219-240.

 

CHEVREL, Yves « Peut-on proposer une périodisation du naturalisme en tant que mouvement international ? », in : Le naturalisme en question, Paris, Presses de l’Université Paris Sorbonne, 1986, p. 9-20.

 

CYMERMAN, Claude, Diez estudios cambacerianos, (Mont-Saint-Aignan, Publications de l’Université de Rouen, 1993.

 

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MOLLIER, Jean-Yves, L’argent et les lettres, Paris, Fayard, 1989.

 

MOLLIER, Jean-Yves, « Emile Zola et le système éditorial français », Les Cahiers naturalistes, n° 67, 1993, p. 245-262.

 

SAILLARD, Simone, « Pour une histoire de la traduction moderne. A propos de Travail/Trabajo, Zola/Clarín, 1901 », in : J. Canavaggio, B. Darbord (eds.), La Traduction. Actes du XXIIIe congrès de la Société des Hispanistes Français. Caen, 13-15 mars 1987, Caen, Centre de publications de l’université de Caen, 1989, p. 35-57.

 

SAILLARD, Simone, « Leopoldo Alas, Clarín et la préface de Nana », Textures. Cahiers du CEMIA, Université Lumière-Lyon 2, n° 1, 1995, p. 57-75.

 

SAILLARD, Simone, "Daudet en Espagne ", in : C. Becker (ed.), Permanence d'Alphonse Daudet, Paris, Université Paris X, 1997, p. 265-285.

 

SAILLARD, Simone, "Les textes traduits de Zola : bilan et perspectives de recherches", in : S. Saillard, A. Sotelo Vázquez (ed.), Zola y España. Actas del coloquio internacional. Lyon (Septiembre, 1996), Barcelona, Universitat de Barcelona, 1997, p. 99-126.

 

SAILLARD,  Simone (ed.), .), Leopoldo Alas "Clarín", El hambre en Andalucía. Edición crítica. Estudio preliminar y notas de Simone Saillard, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2001.

 

 

 SAILLARD, Simone, 2001, "La première traduction espagnole de Germinal (Madrid, 1885, El Cosmos Editorial)", Les Cahiers naturalistes, 75, 2001, p. 217-242.

 

SAILLARD,  Simone, « La littérature médicale dans l’Espagne des années 1880 : écrivains, éditeurs, traducteurs et lecteurs », Solange Hibbs Lissorgues, Jacques Ballesté (ed.), Les maux du corps, Carlières-Morlanwelz, Lansman, 2002, p. 59-80

 

 SOTELO VÁZQUEZ, Adolfo, El naturalismo en España : crítica y novela, Salamanca, Ed. Almar, 2002.

 

 

 

 



[i] «muchos apreciables revisteros, que desprecian el naturalismo sin conocer ni sus obras ni sus doctrinas » ; « no es más que eco de otro eco contrahecho, ya que el revistero repite lo que dice el corresponsal, y el corresponsal copia lo que escriben Sarcey, Pierre Véron, Bigot, Caraquel, Valvert, Brunetière, etc. ».

 

[ii] La presse argentine parle de 1 500 exemplaires de Nana puis de Pot-Bouille consommés dès leur arrivée à Buenos Aires (Cymermann, 1993). Le 16 juillet 1896, à Oviedo (Espagne), le libraire Martínez commande encore trois exemplaires de Rome au libraire parisien Borrani, etc.

 

[iii] « los que han leído a Zola en castellano no saben quién es Zola ».

 

[iv] En 1882, parmi les 19 volumes publiés, 5 correspondent à des œuvres de Zola et 5 à des œuvres de Daudet, la part des romanciers espagnols étant plus modeste : 2 titres d'Ortega Munilla, 3 de Salvany, etc.

 

[v] « hay capítulos que parecen escritos por A. Daudet y descripciones y análisis que se dirían salidas de la pluma de Zola » (El Cosmos editorial, IX-1884).

 

[vi] Sans parler de la traduction de Madame Bovary par ¡¡ Adúltera !! en 1875, La prostituta, La Manceba. Páginas de la deshonra y vicios sociales, El Fango del boudoir (doble adulterio), El Confesionario (satiriasis) ou la qualification de roman médico-social, ou social peuvent servir d'exemples. Sans parler de Los Rougon Macquart : historia natural y social de una familia vajo el Segundo Imperio qui, selon une référence de la Bibliothèque Nationale du Chili, renverrait à un seul tome de 416 pages, publié à Montevideo en  1882…

 

[vii] L'impact de Zola sur l'évolution de la conscience même d'être écrivain et la revendication d'un statut, perceptible à travers les exemples de Leopoldo Alas Clarín (Botrel, 1997), López Bago (Fernández, 1995) ou Aluísio Azevedo (Mérian, 1988) ne saurait, par ailleurs, être oublié.

 

[viii] Ainsi à Oviedo, pour 28 exemplaires de la traduction espagnole de Rome publiée à Barcelone par Maucci, c'est 42 exemplaires des Mille et une nuits et 100 de divers romans de Ponson du Terrail que le libraire Martínez commande au même éditeur en 1896-1898. Il conviendrait néanmoins de pouvoir correctement cerner l'importance des traductions en feuilletons dans la presse, pour l'instant simplement attestée par S. Alaoui (1991), pour l'Espagne, et J.-Y. Mérian (1988) pour le Brésil.

 

[ix]  Les éditeurs français spécialisés dans l’édition en langue espagnole, connaisseurs du marché,  ne s’y sont d’ailleurs pas risqués. Il existe néanmoins quelques contre-exemples: celui de la publication à Paris, en 1883, de la nouvelle édition -corrigée-  de Pot-pourri et, en 1884, chez Denné, de Música sentimental du romancier argentin Cambaceres ou de Quilito de Carlos María Ocantos, en 1891.

 

[x] C'est le cas, par exemple, de La Papallona de Narcís Oller, écrite en catalan et traduite d'abord en français puis en castillan, ou du projet de traduction en allemand, dans la Bibliothèque de la Spanish-Deutsche Revue , de El Cura de López Bago (Fernández, 1995,47), mais il faudra attendre le XXe siècle pour qu'un naturaliste attardé, Vicente Blasco Ibañez, connaisse le succès en France (Botrel, 2000).

 

[xi] L'utilisation emblématique de titres de Zola dans la littérature latino-américaine notamment est, à cet égard symptomatique: ainsi dans La calandria du mexicain Rafael Delgado (1891) on peut voir un curé français "placidement plongé" dans la lecture de Naná (sic) et le protagoniste de Los inmorales  du cubain Carlos Loveira (1919) est lecteur de Zola et de la Bible... (Ara, 1965).

 

[xii] C'est que fait, par exemple, G. García (1952) en pointant les aspects anecdotiques du naturalisme pour ensuite légitimer l'existence d'un courant naturaliste argentin, dans des chapitres aux titres symptomatiques : "Le microbe naturaliste fait son arrivée" (pp. 39-54), "Le règne de Zola" (pp. 55-71).

 

[xiii] L'application du qualificatif de "naturaliste" au roman Santa de Federico Gamboa (1900), ne peut -semble-t-il- renvoyer à aucun véritable courant d'expression ni d'intérêt naturaliste au Mexique, ainsi qu'il résulte des quelques recherches menées, à la suggestion de Jacqueline Covo, par Cathy Fourez sur les traductions de Zola dans ce pays.