Passeurs culturels en Espagne (1875-1914) 





in : D. Cooper-Richet, J-Y. Mollier, A. Silem (dir.), Passeurs culturels dans le monde des médias et de l’édition en Europe (XIXe et XXe siècles), Villeurbanne, Presses de l’enssib, 2005, p. 209-228.

 

 


 

            Dans l’Europe culturelle contemporaine, l’Espagne présente au XIXe siècle la situation d’une nation en voie de laborieuse construction où les transferts culturels de l’étranger –du Nord de l’Europe et de la France essentiellement- sont souvent rejetés, la plupart du temps subis et, plus rarement, maîtrisés.

Du rejet et de la méfiance sont révélateurs le cordon sanitaire naguère instauré et la législation protectrice ainsi que le discours dominant identitaire et nationaliste autarcique de repliement sur soi qui l’accompagne –sauf lorsque qu’il s’agit de bonnes lectures importées de Rome ou de chez Mame, pour prendre un exemple- et qui, hors convention de lies et passeries, a offert aux passeurs clandestins de livres et objets culturels –parfois les libraires eux-mêmes (cf. Marrast, 1989, Villar, 1993, 1994)- de quoi alimenter une activité sinon un commerce quasi continu, observable jusqu’à la fin du Franquisme.

Des transferts subis –de loin les plus importants- rend compte le volume des importations « officielles » de biens culturels matériels et immatériels quantifiés[1], qui impliquent de nombreux intermédiaires, et qui ont longtemps donné l’impression à l’Espagne d’être une « nation traduite », dépendante de la France[2], qui était la source ou un lieu de passage quasi obligés. Une conséquence de cela fut la recherche d’une hispanisation accrue et la diversification des emprunts (Botrel, 1997a), parfois dans le cadre d’un affrontement entre des intérêts extérieurs (ceux de la France et de l’Allemagne, par exemple-, et au total peu de mouvements de transferts de biens dans l’autre sens jusqu’à des dates récentes (Thion, 2003), mais, en revanche, une préoccupation ancienne pour le marché hispano-américain.

Quant à la dernière attitude, qui suppose une démarche de transfert actif et conscient de la part d'un appareil collectif de médiation ou d’individus attentifs à un circonstance non circonscrite à l'espace national, elle est incarnée en Espagne par quelques institutions comme l'Ateneo de Madrid[3], certaines revues, des maisons d'édition ou quelques êtres d’exception, journalistes ou éditeurs,  médiateurs ou passeurs, qui, par intérêt économique, vocation professionnelle ou conviction idéologique plus ou moins militante, ont plus que d'autres voulu et su chercher dans la pensée européenne –quitte à passer par la France- des éléments de progrès et d’européisation de leur patrie mais aussi les moyens adaptés à leur transmission, avec la conception de produits et/ou de discours adécuats.

L’examen de la fonction jouée par trois de ces derniers entre 1875 et 1914, qui renvoient à trois  modèles éditoriaux (l’initiative individuelle, le mécénat, le capital industriel), à trois moments cruciaux ou névralgiques (la Restauration, la crise fin-de-siècle, le sursum corda qui s'ensuit), et trois lieux d’exercice (Oviedo, Madrid et Barcelone), nous permettra d’en mieux saisir les enjeux et les modalités.

 

 

1. Clarín ou le passeur solitaire (1875-1901). Grâce à son œuvre journalistique[4], l'œuvre d’intermédiaire culturel ou de passeur de Leopoldo Alas alias "Clarín" (1852-1901) peut pratiquement être observée au fil des semaines, entre 1875 et 1901.

            Ce qui frappe d’emblée, c’est la précocité de son projet politico-culturel qui lui vient en partie de sa formation krausiste, en rupture avec une vision et une conception autarciques ou isolationnistes de l’Espagne[5]. Clarín pense que ce qui vient de l'extérieur -ce qui est classique et le meilleur du moderne- contribue à ce qu'il appelle la « prospérité intellectuelle » de l'Espagne, ce qui l'amène à assidument pratiquer mais aussi à théoriser l'échange intellectuel avec l'étranger, pour démolir "la muraille de Chine que notre ignorance, notre paresse, notre vanité ont dressée aux frontières de l'esprit national", dit-il. Il s'applique donc à "digérer cette partie de l'esprit européen susceptible de devenir un esprit propre à l'Espagne ». Pour le réformateur Clarín, "nous avons moins besoin d'être entendus et considérés par ceux de dehors que de faire cas des autres, de lire les autres, ce qui vient de certains peuples plus avancés plus particulièrement". Sans céder à la tentation, fréquente chez les nations qui sont restées à la queue en matière de culture,  de l’emprunt futile et automatique de ce qu’il y a de plus superficiel, l’imitation –« l’indigestion de la tête »- : « chez nous, rappelle-t-il, on ingurgite beaucoup mais on n’assimile presque rien », alors que sur le chemin du progrès, ce qui importe, c’est cette capacité d’assimilation, ce grand esprit d’assimilation qui caractérise aussi bien le Portugal, que l’Italie ou l’Allemagne.

 Etre attentif au mouvement intellectuel à l’étranger, réagir en écho intelligent à toutes les voix de la vie intellectuelle moderne, assimiler pour favoriser l’assimilation, voilà donc à quoi va s’attacher Clarín au fil de ses articles.

Depuis une conscience très claire de l’efficacité de la presse (et de la littérature) modernes. Pour lui, en effet, la presse n'est pas un simple medium mais a sa propre logique et une force due à l'impact de sa diffusion et à sa périodicité qui permet une expression récurrente, insistante et finalement cohérente, pour une sorte de traitement homéopathique d'un public plus captif et surtout plus nombreux que celui du roman; c'est une "grande tribune d'enseignement populaire", permettant un magistère modeste de la part d’une sorte de prédicateur laïque qui sait mettre en œuvre les moyens d’expression adéquats, légers s’il le faut. Depuis une conception éthique et un ensemble de fermes convictions, avec le souci de disposer des meilleures tribunes en nombre suffisant, sans toutefois risquer de perdre son indépendance…

Dans ce travail de  transfert d’idées, de valeurs, de modèles et non de recettes, de modes ou d’objets, il faut enfin que le passeur puisse s’appuyer sur une information authentique qui contribue d’ailleurs à sa formation initiale et continue et lui donne sa force dans un milieu hostile et plutôt futile : on ne trouvera donc chez Clarín que très peu d’informations de seconde main à partir d’articles de presse ou par ouï-dire, mais un accès direct aux textes eux-mêmes par la lecture[6] : l’étendue des connaissances de Clarín sur presque tout ce qui s’écrit et se pense en Europe, cette imprégnation et l’esprit d’assimilation qui l’anime et caractérise mériteraient en soi une étude[7].

            L’exemple de ses rapports avec le naturalisme français nous aidera, peut-être, à mieux comprendre la démarche de ce passeur solitaire. Clarín, qui sera le principal théoricien du naturalisme en Espagne, n’est pas parmi les premiers en Espagne à découvrir ou à parler de Zola dont les œuvres ne commencent à être véritablement lues et traduites qu’après 1874. Il faut apparemment attendre 1879, pour qu’après la lecture de L’assommoir en février 1879, il fasse une première allusion à Zola, le 10-IX-1879,  à propos du roman-histoire. Il écrira ensuite un prologue anonyme à la première traduction de Nana (Saillard, 1995) . En 1881, viendront, à propos du roman d’Armando Palacio Valdés, El señorito Octavio, et du théâtre, jusqu’à sept références explicites à Zola, mais ce n’est qu’au début de 1882, à la faveur du débat sur le naturalisme organisé à l’Ateneo qu’il finira par apparaître comme le « le plus gran défenseur du naturalisme », avec le discours qu’il prononce, mais surtout la série de cinq articles intitulés « Del naturalismo », publiés dans La Diana entre février et juin, puis « Del estilo en la novela » (5 livraisons de juillet à décembre 1882) qui constituent, bien que restés épars, une véritable somme doctrinale, qui fait encore référence en Espagne. Il peut alors, en même temps, se permettre, en écho à ce qu’il lit dans la presse française, d’intervenir à propos de l’affaire Duverdy, le 2 février dans Gil Blas, puis, à la fois défendre et critiquer Pot-Bouille, dans El Progreso du 19 mai, en remarquant que tant que le roman n’est pas disponible il est trop tôt pour en parler au « grand public ». Une leçon de déontologie journalistique et critique. Mais l’acte quasiment final et certainement le plus exemplaire de « passage » par assimilation du naturalisme consistera à écrire et publier La Regenta (1884-1885), roman « naturaliste » à la façon de Clarín, c’est-à-dire totalement original et révolutionnaire, qui, partant, devra attendre longtemps pour accéder au canon littéraire espagnol et universel.        

On trouvera dans les deux fondamentales études d’Yvan Lissorgues (1983, 1989) d’autres  exemples aussi illustratifs d’une conception du transfert culturel particulièrement exigeante et sans doute originale on le voit, en tout cas pour l’Espagne[8]. Car si Clarín n’est évidemment pas le seul à jouer le rôle de  passeur -on pourrait s’intéresser à Juan Valera ou Emilia Pardo Bazán,  ou encore au début du XXe siècle, à Unamuno -, il est sans doute un des rares à s’être mis au service d’une mission sans se laisser instrumentaliser ni céder à la facilité de l’actualité, en appliquant son intelligence au jour le jour. Bref, en assimilant, pour pouvoir transférer et transmettre l’essentiel de façon maîtrisée et utile, y compris par l’exemple.

                                  

2. José Lázaro ou le passeur mécène (1889-1914). Richissime banquier et fondateur, propriétaire et directeur de la revue et maison d’édition « La España moderna », José Lázaro Galdiano (1862-1947)  peut être considéré comme un exemple de passeur mécène. Ce capitaliste particulièrement cultivé (il a reçu une solide formation juridique et littéraire), applique, en effet, une partie de ses revenus, sans préoccupation de rentabilité apparente[9], au rapprochement sélectif entre les élites espagnoles et hispanoaméricaine et la culture, européenne principalement, œuvre « quichottesque » d’un homme qu’Unamuno, pourtant peu enclin au compliment, n’hésitera pas à qualifier de « forgeur de culture » (Asún, 1991, 170).

            A travers une revue au titre programmatique, La España moderna, Revista ibero-americana , créée en 1889 sur le modèle de la Revue des Deux-Mondes[10], puis de la maison d’édition du même nom qui lui permet de prolonger son entreprise en lançant et alimentant jusqu’en 1914 quatre collections[11], Lázaro Galdiano témoigne de son projet « encyclopédique, européen, expression en Espagne d’une culture universelle » (Asún, 1991, 172) ; une culture qui se trouve ainsi introduite, mise à disposition et diffusée, avec des résultats qui du point de vue quantitatif et commercial peuvent sembler médiocres mais dont la portée peut se mesurer à long terme.

            Car c’est bien dans un temps long que se situe le passeur mécène dont la conception et la mise en œuvre de la fonction de passeur mérite d’être étudiée.           

C’est ainsi qu’on observera, par exemple, que les choix éditoriaux concernant la revue et les collections sont très dépendants de la qualité des collaborateurs qu'il a su s'attacher, par l'entremise au départ de son aimante égérie Emilia Pardo Bazán qui est son informatrice et intermédiaire auprès des intellectuels de l’époque, aussi bien pour des articles originaux que des traductions, présentations de livres, etc.

            Dans cette politique de recrutement, l’argent a certainement joué un grand rôle[12], mais tout autant nous semble-t-il la qualité réformiste et progressiste du projet global puisque parmi les collaborateurs sur lesquels Lázaro s’appuie et auxquels il donne d’une certaine façon un rayonnement national et international, on trouve beaucoup de krauso-positivistes qui partagent avec lui « un sens révérentiel de la culture, l’engagement face à une Espagne appauvrie et un désir de modernisation »  (Asún, 1991, 175). Lázaro s’attache, en tout cas, à trouver plutôt que des traducteurs mercenaires des spécialistes du domaine visé, capables de comprendre le code scientifique et de participer avec toute leur autorité à l’acclimatation par l’hispanisation des auteurs introduits[13]: c’est tout le sens de la traduction par A. Posada des Cuestions jurídicas de Ihering en 1894[14], ou du prologue à l’Historia de la literatura española de Fitzmaurice-Kelly par Menéndez Pelayo en 1901.

            Lázaro passe donc des commandes, mais il sait aussi recueillir des propositions et étudier des suggestions  dans les domaines pédagogique, juridique, sociologique, philosophique et économique. Son choix fait, il trouvera les moyens d’acquérir les droits de traduction des œuvres, en n’hésitant pas à payer le prix fort, comme pour Le Docteur Pascal de Zola ou l’Histoire de la littérature espagnole de Fitzmaurice Kelly (Asún, 1991, 172-173).

            Tout cela se traduit par un éclectisme éclairé dont témoigne sa production éditoriale, où l’on remarquera une tendance à privilégier les manuels et les usuels dont le marché est potentiellement plus grand même si la réponse des universités n’est manifestement pas à la hauteur de ses espérances, Lázaro se livrant ainsi à véritable équipement intellectuel de l’Espagne.

            Une autre caractéristique de ce passeur mécène est son souci d’originalité : traduire les textes pris dans leur langue originale et non dans une traduction française comme c’était l’usage, publier pour la première fois en Espagne et si possible avant la France étant pour lui un objectif[15] ;  il y aura trouvé une rémunération symbolique en quelque sorte. C’est ainsi que la mention « primera edición en España » figure chaque fois que cela est pertinent, comme argument publicitaire. Un examen plus attentif de la liste des œuvres publiées permettra de constater que le travail opéré consiste à rattraper un retard évident (cas de Schopenhauer) mais aussi de s’inscrire dans l’actualité, l’Espagne pouvant en l’occurrence, de ce point de vue, quelquefois se trouver en avance sur la France,par exemple lorsqu’il s’agit de traductions d’auteurs nord-américains, très représentés dans son catalogue.

            D’un point de vue strictement éditorial, nous intéressera l’étroite interrelation entre la/les revues et la politique d’édition : la plupart des titres qui paraissent  ont au préalable fait l’objet d’une publication au moins partielle dans l’une des revues pour un effet d’appel ; c’est le cas, par exemple, des criminalistes italiens (Asún, 1991, 173)[16].

            L’exemple des relations que Lázaro Galdiano entretient avec Miguel de Unamuno peut servir à comprendre la stratégie du passeur mécène et éclectique :  comme beaucoup d’universitaires à l’époque, Unamuno qui devait entretenir une nombreuse famille a besoin d'argent et demande à Lázaro des œuvres de histoire ou d’économie à traduire (Serrano , 1986, 586). Celui-ci lui demande de proposer également des titres de droit, domaine où il y a quelque vente,  en choisit deux dans sa liste et le Manual de derecho romano  de Hunter sera effectivement traduit. Unamuno traduira ainsi plusieurs manuels, mais on sait aussi que c’est pour le satisfaire que Lázaro accepte de publier certains titres de Spencer comme Resumen de filosofía (Serrano, 1986, 587), ce qui ne l’empêchera pas de refuser de publier en livre les essais qui constitueront, en 1902, En torno al casticismo (L’essence de l’Espagne) ou de se priver des services de Clarín, peu enclin à suivre les recommandations du mécène directeur.

Comme tout mécène,  José Lázaro –particulièrement constant et même obstiné puisqu’il poursuivra son effort jusqu’en 1914- a pu évidemment abriter des arrière-pensées : être un éditeur d’avant-garde, obtenir la reconnaissance des milieux culturels, acquérir des droits de traduction susceptibles de lui conférer du prestige auprès des élites espagnoles et européennes qu’il fréquentait de plus en plus en tant que financier et mécène » (Asún, 1991,182), tout cela pouvait donner des satisfactions personnelles à quelqu’un dont la situation économique n’était pas liée à ses  aventures éditoriales.

De cette entreprise de passage, on retiendra néanmoins, plus que les résultats commerciaux[17], la précocité pour l’Espagne d’une visée  depuis la « conscience des besoins imposés par la réalité intellectuele du pays et le désir affirmé d’actualiser l’art et lapensée de la communauté hispanique » (Asún, 1991, 173), la capacité à mobiliser autour d’un projet réformiste et finalement altruiste les intellectuels de l’époque, en s’efforçant d’équiper intellectuellement et scientifiquement les élites espagnoles et hispanoaméricaines.

D’autres entreprises, comme celle de « La Lectura » (Marco García) viendront, en rencontrant peut-être plus d’échos, au début du siècle, contribuer à ce sursum corda national initié en avance par ce passeur mécène.

 

 

3. Santiago Valentí Camp ou le passeur appointé (1902-1914).

Un autre modèle de passeur qui prend appui sur la puissante industrie éditoriale catalane, peut être trouvé avec Santiago Valentí Camp (1875-1934)[18], éditeur salarié de la maison Henrich y Cía[19], qui est à l’origine de cinq collections, dont trois au moins sont concernées par la problématique du passage[20], et, à partir de 1905, d’une revue (Labor nueva), pour un projet culturel global de « renaissance » littéraire et autre, s’adressant à un plus large public.

Plus que les résultats obtenus, nous intéressera d’abord la vision qu’a Valentí Camp de sa fonction de passeur et ses relations avec l’ingénieur Henrich, le directeur d’une entreprise d’édition qui a  bien d’autres activités à finalité plus commerciales.

Les confidences des éditeurs et des passeurs sur leurs états d’âme étant plutôt rares, attardons-nous un instant sur la définition qu’il donne en 1902 , à un des ses correspondants d’exception –Miguel de Unamuno- , sur un mode amer ou désabusé, de sa condition d’éditeur:  « au lieu d’être le producteur de ma propre œuvre -ce qui avait toujours été mon aspiration-, je me suis converti en diffuseur de la production d’autrui. Je ne sais si je pourrai résister longtemps à une tâche si rude et si obscure et méprisée de tous ceux qui ne connaissent pas de l’intérieur le métier de l’édition » (Vauthier, 2002, 485). C’est  « l’impératif catégorique du devoir » qui l’oblige « à réaliser une tâche éducative évidemment supérieure à (ses) forces. Mais, ajoute-t-il,  vu que personne parmi la jeune génération ne se sentait la hardiesse, la résolution, l’enthousiasme, l’allant ni l’esprit de sacrifice suffisant pour mener à bien une telle entreprise, moi qui suis sans doute celui qui a le moins de personnalité, en lisant et compulsant des livres, je me suis fait une culture ou du moins une érudition bibliographique qui me permettent d’aborder les problèmes religieux, juridiques et sociaux comme il est donné à peu de le faire » mais aussi de connaître les besoins et aspirations de l’époque présente.

Il affiche,par ailleurs, un remarquable éclectisme:  il « sait et lit une peu de tout, sans parti-pris » : « J’ai la même estime, dit-il, pour tous les auteurs, sans que leur filiation m’importe vraiment. Je lis sans prévention tous les livres qui m’intéressent, sans me soucier de savoir s’il s’agit d’auteurs spiritualistes, idéalistes, dynamiques, métaphysiques ou déterministes (…). Je prends ce qui me semble bon avec plaisir et rejette et oublie ce que je juge médiocre. Vous aussi vous travaillez pour la galerie, plus ou moins délibéremment,  et on ne vous en estime pas moins » lance-t-il à Unamuno, spécialiste du dogmatisme de l’anti-dogmatisme, selon lui, et qui lui a reproché d’inclure des auteurs « alcanesques » (Vauthier, 2001, 516-517)[21]. De ces confidences, on retiendra le mode de préparation autodidacte, l’esprit de sacrifice –l’altruisme- et la fausse modestie de cet eclectique et progressiste éditeur qui ressent une évidente satisfaction à se considérer avec Dorado, comme le meilleur connaisseur du mouvement européeen en Espagne et à fréquenter les grands esprits  du moment, avec un sentiment de pouvoir (sur les auteurs) au service d’un projet de renaissance.

Voilà pour le profil intellectuel et professionnel de l’éditeur passeur qui  a su, par ailleurs, entendre des suggestions mais aussi résister avec une indéniable personnalité et autorité d’éditeur à Unamuno lui-même[22].

Examinons à présent le mode de réalisation du projet régénérationiste qui se dessine dans les années qui suivent immédiatement la crise et le traumatisme quasi national de 1898 en Espagne et en Catalogne.

D’abord, à travers le discours éditorial à l’œuvre dans la présentation de la « Biblioteca sociológica internacional » « où l’on donnera à connaître les livres les plus réputés des sociologues contemporains ». Si le prospectus publié  n’échappe pas aux lois du genre publicitaire,  il est intéressant  de remarquer qu’au delà des généralités de référence, avec l’éloge de la sociologie et de son opportunité comme science rédemptrice, en des termes quasiment messianiques, c’est « une vaste orientation vers le meilleur des la pensée contemporaine » qui est visée : en Espagne, comme le dit  A. Calderón, « nous avons besoin avant tout de cueillir et assimiler les fruits de la pensée des autres, non pour la convertir en axiomes indiscutables, mais pour nous servir d’eux comme d’un point de départ et aussi comme d’encouragements et d’aiguillon susceptibles de réveiller une pensée nationale assoupie », « avec le projet d’apporter quelque lumière dans ce chaos ».

Pour ce qui est des critères de choix des œuvres, c’est l’éclectisme qui est mis en avant :  l’éditeur qui se dit « totalement étranger à tout esprit d’école », affiche un « sens large de la tolérance et de l’impartialité » et  se contentera de retenir les auteurs qui ont connu le plus grand succès par l’originalité de leur doctrine et leurs tendances rénovatrices ». Avec le souci de « s’adresser au grand public », « aux masses populaires avides de savoir et désireuses de se libérer de l’ignorance qui les asservit et avillit », en faisant en sorte que « la diffusion des connaissances modernes soit réellement efficace auprès d’un public dont la préparation intellectuelle est si limitée et qui jusqu’à aujourd’hui a vécu d’une façon particulièrement insouciante, sans réaliser que l’existence sociale doit être consciente, réflexive, intentionnelle ». Selon l’éditeur, un des moyens  pour faire passer auprès de ce public des textes de « penseurs » sans doute a priori peu à sa portée, sera de choisir des livres  attirants par leur contenu (des « livres essentiellement scientifiques et philosophiques, mais aussi d’un évident intérêt littéraire et d’une palpitante actualité, mais toujours sous l’aspect sociologique et sans jamais nous écarter de la voie pédagogique »),  mais aussi par leur format (de poche) et par leur prix économique, dans un domaine où les livres étaient plutôt rares et chers, en essayant, sur le modèle des collections allemandes et anglaises similaires de fidéliser les lecteurs par la publication périodique de titres[23].

La « Biblioteca sociologica internacional » publiera au moins 33 titres avant 1906, vendus 0.75 peseta le volume de 150/250 pages[24] qui portent en fait sur les sciences sociales et humaines (la pédagogie, l’esthétique, la criminologie, l’histoire, l’économie, l’éthique, la philosophie[25].

D’un  point de vue qualitatif, l’ ouverture internationale est réelle :  selon le Catálogo del Patrimonio bibliográfico español, outre Carlyle,  on trouve des auteurs nord-américains (Baldwin, Emerson, Patten, James), belges (de Greef), allemands (Kautsky, Harnack), autrichiens (Reich), danois (Höffding), une suédoise (Ellen Key), un suisse (Thury), un certain nombre d’espagnols comme Pedro Dorado ou Edmundo Gonzalez Blanco, auteur d’un livre sur l’hylozoïsme,  pratiquement pas de français, et surtout  des italiens de l’école criminaliste : un tiers de l’échantillon[26].

Faute de pouvoir juger de la nature et de la qualité des traductions -dimension importante dans l’opération de passage et trop peu étudiée (Saillard, 1997)-, contentons-nous d’observer que la plupart des traducteurs n’ont pas la notoriété de ceux de « La España Moderna » –ils devaient être moins bien payés-, mais que certains sont connus comme Félix Limendoux et Miguel Domenge pour leur sympathie avec l’esprit des livres qu’ils traduisent et l’un d’eux pour son expérience de traducteur[27].

Que Valentí Camp ait conçu une collection adaptée au public et à l’Espagne d’alors, même Unamuno,  malgré toutes ces acerbes réserves[28],  le reconnaît : il s’agit d’une « œuvre méritoire et bien comprise ». Peu importe, finalement, qu’elle comporte des auteurs comme Sergi, « parce que notre public se trouve à un niveau bien inférieur à eux et trouve en eux de quoi apprendre. Aussi triste que ce soit, peuvent être des maîtres en Espagne les Max Nordau, Haeckel, Ferri… et autres coryphées du nationalisme de pacotille et archisuperficiel. Ce serait folie que de leur proposer les autres, ceux qui sont subtils en même temps que profonds » (Vauthier, 2001, 504).

Son projet et son œuvre d’éditeur et de passeur salarié par l’entreprise qui le laisse choisir et agir[29], s’inscrivent dans la tradition catalane d’ouverture à l’étranger, avec la volonté d’être utile à l’Espagne, mais aussi aux pays hispanoaméricains et, partant, d’être présent sur le marché national et international, en regardant au delà de l’horizon habituel de la France et en s’efforçant –non sans quelque ingénuité- de populariser une science  rédemptrice importée et adaptée, hispanisée.

 

 

L’œuvre du passeur. D’autres passeurs et d’autres entreprises de passage pourraient évidemment être évoquées pour l’Espagne,  qui feraient apparaître, jusqu’à la IIe République, une préoccupation constante pour l’organisation et la maîtrise des transferts culturels de la part d’intellectuels en mesure d’inspirer des revues et des maisons d’édition :  Sempere et Blasco Ibáñezz  à Valence ou « La Lectura » et  J. Ortega  y Gasset, pour un projet globalement progressiste et patriotique, et plutôt réformiste[30].

S’agissant de l’Espagne, la figure du passeur, plus que tout autre composante du champ culturel, rappelle en tout cas aux historiens de la culture encore trop souvent enfermés dans un cadre national, qu’au delà des relais existants ou inexistants et des médiations, les mouvements organisés qui s’opèrent à travers la circulation de la pensée ne tiennent guère compte des frontières.

Retenons de cette première approche qu’il est évidemment plus facile d'apprécier les modalités du passage que ses effets et résultats… Sauf exception, le passeur à l’œuvre semble un être minoritaire et isolé, voué, pour ainsi dire, à prêcher ou éditer dans le désert... Au mieux, il sera suspecté de suivre l'air du temps depuis un éclectisme opportuniste avant d’être sans doute opportun… Il lui faut pourtant puiser dans la très grande bibliothèque des textes disponibles, opérer une sélection qui tienne compte des besoins du pays récepteur, des contraintes économiques, de l'état culturel du public potentiel : de ce point de vue des comparaisons entre les différents systèmes de passage entre les différentes nations pourraient être utiles.

Pour quelle rémunération symbolique d’une tâche ancillaire et obscure? La satisfaction toute intérieure d’être altruiste et visionnaire et, plus rarement, de fréquenter les sommets de l’esprit, de se sentir d’une certaine façon supérieur, comme une autorité? Remarquons, en effet, que si Clarín est aujourd’hui connu, c’est plutôt pour son roman La Régente, que c’est la collection de peintures de Lázaro Galdiano qui fait référence et que, sans ses relations avec Unamuno, Valentí Camp serait encore plus oublié qu’il ne l’est…

Pourtant tous ces passeurs ont bien une œuvre, au même titre que les architectes même s’il s’agit de constructions de paroles ou de monuments d’encre et de papier et, autant que leur rôle, c’est donc l’ensemble de leur œuvre qu’il convient de considérer.

           

Jean-François Botrel (Université Rennes 2).

 

Ouvrages et articles cités :

 

-Alas Clarín, Leopoldo, Obras Completas. V. Artículos (1875-1878). Edición de Jean-François Botrel e Yvan Lissorgues, Oviedo, Ediciones Nobel, 2002, 1 235 p.  (en colabración con Y. Lissorgues).

 

Aloui, Setty, Les éditions espagnoles de l'œuvre d'Emile Zola (l878-l902), Université Lumière-Lyon II. Thèse de doctorat de 3e cycle, 1991.

 

Asún Escartín, Raquel, "La editorial La España moderna", in :  Estudios y ensayos, Universidad de Alcalá de Henares, 1991, p. 167-217.

 

Blanquat, Josette, Botrel, Jean-François (ed.), Clarín y sus editores (65 cartas inéditas de Leopoldo Alas a Fernando Fe y Manuel Fernández Lasanta, 1884,-1893),  Université de Haute-Bretagne, 1981.

 

Botrel, Jean-François,  La Sociedad de ediciones literarias Ollendorff (Contribution à l'étude de l'édition en langue espagnole, à Paris, au début du XXème siècle), Talence, Institut d'Études Ibériques et Ibéro-américaines, 1970. Version espagnole in : Libros, prensa y lectura en la España del siglo XIX, Madrid, Fundación Germán Sánchez Ruipérez, 1993, p. 578 - 662.

 

---, "Les libraires français en Espagne (1840-1920", in : Histoire du livre et de l'édition dans les pays ibériques. La dépendance, Presses Universitaires de Bordeaux, 1986, p. 61-90 (Version espagnole in : Libros, prensa y lectura, op. cit., p.543-579).

 

---, "L'œuvre espagnole de Paul Féval. Éditions de Paul Féval en espagnol. Douze images févaliennes de l'Espagne", in : Paul Féval (1816-1887), Rennes, Bibliothèque municipale, 1987, p. 89-101 et 127-131.

 

---, La diffusion du livre en Espagne (1868-1914). Les libraires, Madrid, Casa de Velázquez, 1988.

 

---, "Le commerce des livres et imprimés entre l'Espagne et la France (1850-1920), in : L'Espagne, la France et la Communauté Européenne, Madrid, Casa de Velázquez, C.S.I.C. 1989, p. 115-133 (Version espagnole in :  Libros, prensa y lectura, op. cit., p. 578-601).

 

---, "El Cosmos Editorial (1883-1900)", in : Homenaje al Profesor Antonio Vilanova, Barcelona, PPU, 1989, t. II., p. 89-99. (Reproduit in : Libros, prensa y lectura, op. cit., p. 522-537).

 

---, "Le roman en Espagne au temps de La Regenta : tendances et statistiques », Co-textes, n°18, 1989, p. 5-22

 

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---, Libros, prensa y lectura en la España del siglo XIX, Madrid, Fundación Germán Sánchez Ruipérez, Ed. Pirámide, 1993,  692 p. (Biblioteca del libro, 53).

 

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Waquet, Françoise, Parler comme un livre. L’oralité et le savoir (XVIe-XXe siècle), Paris, Albin Michel, 2003.

 



[1] Qu'il s'agisse de traductions (cf. Alaoui, 1991, Botrel, 1987, 1989ac, 1992, 2003, Saillard, 1997), de modèles éditoriaux (cf. Botrel, 1989d, 1997b, Trenc, 1996), d'images, d'adaptations d'œuvres dramatiques, de matériel typographique (Trenc, 1996), sans oublier la presse, les déplacements physiques ni la mode.

 

[2] En particulier les libraires et les éditeurs (Botrel, 1989, 1993), les libraires importateurs et exportateurs (Botrel, 1986, 1997a), les libraires espagnols (Botrel, 1988, 2001b) mais aussi des maisons d'éditions espagnoles (Botrel, 1989a) ou françaises (Botrel, 1970, 1993, 1997b, 2001c) et quelquefois aussi de simples courtiers, comme Ruiz Contreras (Botrel, 1970).

 

[3] Les modalités de passage à travers la parole pratiquées dans cette institution seraient évidemment à prendre en compte ; mais il s’agit d’un étude en soi (cf. Waquet, 2003).

 

[4] Clarín est l’auteur d’environ 2 300 articles dans plus de 60 publications périodiques espagnoles et étrangères, qui font l’objet d’une édition dans le cadre  de ses œuvres complètes (cf.  Alas, 2002, 2003), 4 autres tomes restant à publier.

 

[5] Dans son article « Un buen propósito » ( El Porvenir, 7-IX-1882), Clarín  dénonce en Espagne ceux qui « croient que l’Espagne se suffit à elle même, en s’inspirant de son histoire, de son ciel bleu, de sa guerre de huit siècles, de sa grandeur passée, sur les territoires de laquelle jamais le soleil ne se couchait, etc., etc. ; (où) tous, ou beaucoup, pensent que l’originalité exige une ignorance de troglodyte ». Pour lui, la littérature étrangère est, au contraire, un aliment nécessaire à la littérature de son propre pays et le système de « prohibition » en matière de littérature est absurde. Cela l’amène à se féliciter, en particulier, de ce qu’on traduise d’autres textes que ceux de la littérature française.

 

[6] On pourrait, avec profit, s’attarder sur les réserves manifestées par Clarín à l’égard de la traduction comme modalité de transfert "brut" et  souvent "adultéré", lorsqu'il s'agit, comme dans la plupart des cas alors, de mauvaises traductions, et il est intéressant de constater que cette même inquiétude est présente chez Kautsky qui, pour la  traduction de sa Cuestión agraria par l’éditeur Rodríguez Serra, exige que la traduction « autorisée » par Quejido ou Pablo Iglesias ; c’est Unamuno qui sera chargé par celui-ci de la révision de la traduction de Ciro Bayo (cf. Serrano, 1986). Pour Clarín, soucieux du progrès de la littérature espagnole, mieux vaut dans tous les cas une lecture dans la version originale et/ou la médiation de la critique éclairée ou, mieux encore, celle d'un véritable écrivain-traducteur.

 

[7] Lui même, qui est par ailleurs, passeur de modèles éditoriaux, avait eu le projet d’une « Biblioteca anglo-alemana », où il envisageait de publier, traduit directement de l’anglais, outre Carlyle, O. Wilde (Blanquat, Botrel, 1981).

 

[8] Sur ce point, voir Charle, 2002.

 

[9] C’est une « mauvaise affaire, écrit-il, le 9 novembre 1898, mais je me considérerai heureux si j’arrive à propager la culture parmi les individus de ma race » (Asún, 1991 169) . Unamuno saluera cette œuvre « quichottesque » d’un homme de culture sans visée économiquement intéressée, à comparer à d’autres entreprises parrallèles,  de la part d’hommes sans doute sans culture mais intéressés par le négoce…

 

[10] Au total, entre 1889 et 1914, la revue, caractérisée par sa qualité, son actualité et son aménité, publiera 313 tomes de 200 à 375 pages pages imprimées sur deux colonnes, tirés à 4 000 exemplaires  environ en 1889, un peu plus de 2 000 en 1891-1892 et entre 5 et 6 000 et même plus, à l’époque de maturité (Villapadierna, 1980). Après 1914,  la collection était vendue pour  600 pesetas. Lázaro publiera trois autres revues :  La Nueva ciencia jurídica (à partir de 1892),  la Revista internacional (à partir de 1894)  et la Revista de derecho y sociología (à partir de 1895).

 

[11] Il s’agit de la  « Colección de personajes ilustres », de la « Colección de libros escogidos » (147 titres entre 1891 et 1895, vendus 3 pesetas le tome, qui sont, pour la quasi totalité des traductions d’auteurs recommandés par E. Pardo Bazán,  non connus en Espagne ou déjà connus, mais dont ne sont retenues que des œuvres n’ayant pas été traduites en Espagne (comme Tolstoï (23 titres entre 1891 et 1894), Turguenev, Dostoiewski, Zola, Baudelaire, Ibsen, Barbey d’Aureyvilly (El cabecilla Destuches, 1891), mais aussi Taine (14 titres), Spencer (17 titres) , Schopenhauer (El mundo como voluntad y como representación (3 tomes 1894-1902), Nietsche (Así habalaba Zaratustra, en 1900), Fouillée, E. Caro « de l’Académie française ». Les deux autres collections sont : « Obras de derecho » et la « Biblioteca de Jurisprudencia, Filosofía e Historia » (434 « œuvres »). En 1914, les droits de ces collections seront cédés à la maison d’édition  Renacimiento. Un étude comparée de cette entreprise avec d’autres entreprises similaires en Europe, permettrait de mieux apprécier l’originalité de ce projet de modernisation de l’Espagne avec « l’introduction de la littérature et de la science européennes depuis des présupposés encyclopédiques et européens » (Asun, 1991).

 

[12] Pour les professeurs d’université de l’époque, affectés par des difficultés pécuniaires chroniques, le fait de voir acheter leur compétences à des prix suffisamment rémunérateurs leur permettait de se détourner d’autres activités alimentaires (à titre d’exemple, Unamuno touche 200 pesetas pour la traduction des 207 pages de La beneficiencia de Spencer , vendu 4 pesetas). Dans ce cas, cependant, Carlos Serrano met en relation cette intense activité de traduction avec le souci de celui qui est alors membre du Parti Socialiste Espagnol, de  « connaître les lois de l’évolution des sociétés modernes, en particulier les lois économiques, dans le but de faire évoluer la société espagnole », besoins partagés par une partie de la société espagnole, y compris le mouvement ouvrier (Serrano, 1986, 588-590). Unamuno sera d’ailleurs un traducteur militant, pour le compte du Parti Socialiste, auquel il proposera ses « livres populaires de propagande socialiste ». On ne peut évidemment exclure qu’il en ait été de même pour d’autres. 

 

[13] Cela ne l’empêche pas, lorsqu’il a le choix, de préférer recruter des professeurs d’universités de province qui traduisent « à un prix incroyablement bas. C’est pourquoi, dit-il, j’ai intérêt à leur confier les traductions ».

 

[14] Un prologue de Clarín avait apparemment été annoncé qui ne figure pas dans l’édition définitive (cf. Asún 1991, 201, nota 201).

 

[15] « Je tiens à ce que cette œuvre voie le jour en espagnol avant qu’elle ne paraisse en français », dit-il à Unamuno,  à propos de La beneficencia de Spencer,  publié «il y a longtemps»  en anglais mais pas encore en français (Serrano, 1986, 586).

 

[16] Après 1896-1902, les orientations de la maison d’édition se feront plus élitistes et elle publiera moins de littérature; par la suite, seuls seront publiées en livre les textes déjà acquis pour la revue et  des créateurs repésentant le mieux leurs pays respectifs ; c’est sans doute le sens de l’édition des prix Nobel de littérature.

 

[17] Ce n’est pas le lieu ici d’analyser le profil des collections ni de présenter par le menu les résultats obtenus avec ces 600 volumes et plus, correspondant à 250 auteurs. Il suffit de savoir que selon Lázaro lui-même il n’y a jamais eu  500 acquéreurs pour ses livres, que les professeurs d’université ne faisaient pas acheter ses manuels, et que « La España moderna » dont les livres étaient vendus 3 pesetas et plus, a pu souffrir de la concurrence, par exemple de la collection de Sempere publiée à Valence et près de 6 fois moins chère. En 1914, sur les 580 et quelques volumes publiés, avec des tirages variant entre 500 et 1000 exemplaires, seuls 60 étaient épuisés (Asún, 1991, 169), et il n’est pas rare encore aujourd’hui d’en trouver sur le marché de l’occasion, à l’état neuf.

 

[18] Sociologue, ami des krausistes –l’ombre de Giner de los Ríos plane sur lui- et républicain membre du Partido republicano radical, S. Valentí Camp est l’auteur de Atisbos y disquisiciones, de Ideólogos, teorizantes y videntes, Premoniciones y reminiscencias, etc. et également traducteur de nombreux ouvrages.

 

[19] Cette imprimerie et maison d’édition, qui avait repris la raison sociale de Ramírez y Cía, était, à l’époque, une des plus importantes de Barcelone (Vélez, 1989, 46).

 

[20] La « Biblioteca contemporánea de ciencias sociales » (publicada bajo la dirección de Alfredo Calderón y  S. Valentí Camp) ouverte avec La decadencia de las naciones latinas de Giuseppe Sergi (1901), la « Biblioteca de novelistas del siglo XX », la « Biblioteca sociológica internacional », dont il sera plus amplement question plus bas, et plus tardivement la « Biblioteca moderna de ciencias sociales », qui toutes répondent à un projet de régénération de l’Espagne.

 

[21] Après la « Bibliothèque de philosophie » créée par Gustave Germer-Baillière en 1863, la « Bibliothèque scientifique internationale » est crée par Félix Alcan, en association avec Gustave Germer. En 1900, la maison d’édition a 1 200 titres à son catalogue, rien qu’en ouvrages universitaires, mais publie aussi des manuels scolaires du secondaire et des petites collections de vulgarisation (Martin, Chartier, 1985,  227). Dans la « Biblioteca sociológica internacional »,  on ne trouvera néanmoins pas d’œuvres de Bergson ou Durkheim qui ne seront traduits qu’ à partir de 1910.

 

[22] Ses échanges épistolaires avec Unamuno nous permettent de comprendre comment il peut capter et traduire ou non en livre les suggestions d’un auteur qui est aussi une autorité, du genre : « De Greef n’est pas autre chose qu’un honnête vulgarisateur. Pourquoi ne traduisez-vous pas W. James, quelque chose de ses Essais ? C’est le penseur moderne qui m’attire le plus. Je ne vous cacherai pas que je résiste mal aux Novicow, Max Nordau, Sergi, etc. Je les trouve lourds,  sans finesse, enfin sans  esprit. Emerson, en revanche, c’est un enchantement ». Si Los ideales de la vida de James est bien présenté comme étant en préparation, la liste des auteurs publiées par Valentí Camp montre qu’il a su aussi résister et s’opposer à Unamuno…  (Vauthier, 2001, 494).

 

[23] Dans le prospectus sont annoncés : R. U. Emerson « célebre filósofo norteamericano », Siete ensayos, 2 vol. (1904) ; G. de Greef  « ilustre profesor de la Universidad nueva de Bruselas », Las leyes sociológicas (1904) ; En prensa : Aquiles  Loria  « gran economista italiano » Problemas sociales contemporáneos ; A. Carlos Kautsky, La defensa de los trabajadores y la jornada de ocho horas (publié en 1904) ; F. Giner de los Ríos « eximio catedrático de la Universidad central », Filosofía y Sociología. En preparación : G. de Azcárate ; Haroldo Höffing « eminente profesor de la Universidad de Copenhague, La Moral ; Harnak, La esencia del Cristianismo ; W. James « famoso psicólogo norteamericano », Los ideales de la vida. Sont évoqués les noms de E. Durkheim « el docto profesor de Burdeos » et « d’autres penseurs de mérite aussi reconnu que Ziegler, Roberty, Sully, Bordier, Sales y Ferré, Buylla, Posada, Henle, A. Calderón, Herckenrath, Dorado, Spir, Sombarth, etc. ».

D’après le Catálogo colectivo del Patrimonio Bibliográfico Español qui attribue parfois des dates douteuses aux différentes éditions, en plus des œuvres mentionnées dans le prospectus, Valentí Camp a effectivement publié des œuvres de James, Mark Baldwin, Thomas Carlyle (Los héroes (1907), Sarto resartus (1905), qu’Unamuno avait proposé à Lázaro, mais que celui-ci n’avait pas publié (Asún, 1991, 190), Ellen Key, Juan Caballero Rodríguez (1909), G. Cimbali (1906), Lino Ferriani, Edmundo González Blanco (1915), Simón N. Patten, Alfredo Niceforo (1907), Alvaro de Albornoz, A. Chiappelli (1908), Emilio Reich (1907), G. Sergi, G. Greef (La evolución de las creencias y de las doctrinas políticas), M. Thury,  Chiappelli (El socialismo y el pensamiento moderno, traduit de la 2e ed. italienne), Angel Vaccaro, E. Cicotti, Emilio Laurent (La antroplogía criminal…), I. Valentí Vivó (1841-1924), médecin et publiciste, professeur de médecine légale et de toxicologie à l’université de Barcelone, etc.

 

[24] C’est-à-dire quatre fois moins cher qu'un roman, hors collections populaires.

 

[25] Il en difficile de se prononcer sur le succès de la « Biblioteca Sociológica Internacional ». Contentons-nous d’observer qu’elle a duré au moins jusqu’en 1915, en publiant de nouveaux titres dont la liste complète est à établir.

 

[26] Il s’agit, rapidement et imparfaitement caractérisés, d’Achille Loria (1857-1943), économiste et sociologue, auteur d’un livre sur Marx, de Giuseppe Sergi (1841-), anthropologue positiviste, professeur à l’université de Rome entre 1884 et1916), d’Alfredo Nicéforo, pénaliste et sociologue dont l’ouvrage Fuerza y riqueza fait l’objet d’un long développement dans l’Enciclopedia Espasa Calpe, d’Alessandro Chiapelli (1857-1931) néokantien, de N. Colajanni (1847-1921), homme politique, médecin, républicain garibaldien, professeur de statistiques à l’université de Naples (Latini e Anglo-Sassoni (2e ed. Roma, 1906)/ Razas superiores y razas inferiores o Latinos y anglo-sajones (1904), Giuseppe Cimbali ,d’inspiration positiviste, darwiniste de la fin du XIXe, Lino Ferriani, sociologue et magistrat (1852-1921) (Deliquenti scaltri e fortunati (1897)/ Delicuentes, astutos y afortunados (1908-9), Pascual Rossi, sociologue (1867-1905)( I suggestinatori e la folla (1902)/ Los sugestionadores y la muchedumbre (1906), Angel Vaccaro (1854-), darwiniste, spécialiste de sociologie juridique (Genesi e funzioni delle leggiu penali (1899)/Génesis y función de las leyes penales (1907), Ernesto Ciccotti, juriste. Il faudrait chercher dans telle ou telle colection italienne la raison de leur publication dans la « Biblioteca sociológica internacional », peut-être dans la « Biblioteca di scienze moderne », la « Piccola Biblioteca di Scienze Moderne » ou la « Biblioteca di scienze sociali » (1900-1914), fondées par Giuseppe Fratelli Bocca jr. (Turi, 1997,  248).

 

[27] Traduisent de l’italien, Valentí Camp lui-même, José Buixó Moncerdá, Miguel Domenge Mir (qui traduit également Ellen Kay…), Félix Limendoux ; du français, de l’anglais et de allemand, Pedro Umbert.

 

[28] A titre d’exemple, ce que lui suggère la lecture de Colofanni et Sergi : « J’ai dans ma poche El destino del hombre de John (pourquoi pas Juan ?, pourquoi ne pas traduire les noms propres ?) Fiske. Je pense le lire et qu’il me dédommage de Colofanni. Que j’ai essayé de lire et que j’ai dû laisser. On dirait une série d’articles de journaux, d’une superficialité accablante. Pleins d’information alcanesque et de trivialités du courant dominant. Il m’est aussi insupportable que le très insupportable et archisuperficiel Sergi » (Vauthier, 2002, 511).

 

[29] Tout comme l’invitation faite à Unamuno d’ajouter du texte à son œuvre Amor y Pedagogía, le différend avec Unamuno à propos d’une introduction irrévérencieuse à l’égard des érudits écrit pour un livre de fac-similés  des éditions du Quichotte, et réglé par sa non publication (Vauthier, 2002, 509), montre que si Santiago Valentí Camp savait imposer son point de vue, il pouvait être aussi le strict interprète de son patron… Ce qui est le signe a contrario de l’autonomie éditoriale dont il jouit la plupart du temps.

 

[30] Sauf quelques hispanistes (Niño, 1988), les rares passeurs dans l’autre sens sont symptomatiquement d’origine étrangère : A. Savine, B. de Tannenberg, I. Pavlovsky, à une époque où les transferts de l’Espagne en direction de l’Amérique hispanophone ne cessent de croître, de même qu’une sensibilité, de plus en plus exacerbée, face à cette ignorance. Clarín lui-même aura une seule occasion de s’adresser au public français, dans un numéro spécial de la Nouvelle Revue Internationale consacré à l’Espagne, en 1900, un an avant sa mort…