-« Imprimés sans frontières au XIXe siècle (France/Espagne/ Amérique latine) »



en : Valéria Guimarães (dir.), Les transferts culturels. L’exemple de la presse en France et au Brésil, Paris, L’Harmattan, 2011, pp. 49-62 (versión en portugués:« Impressos sem fronteiras no século XIX  (França/Espanha/América Latina », en : Valéria Guimarães (org.), Transferênciais culturais. O exemplo da imprensa na França e no Brasil, Campinas, Edusp/Mercado de letras, 2012, pp. 55-72).

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On peut sans doute appliquer aux relations entre l'Europe et le Brésil ce que disait Christophe Charle (2002, 248-9) à propos de la dynamique intra-européenne qui, au cours du XIXe siècle, « trouve son origine dans les déphasages et transferts culturels permanents entre les petites et grandes nations ou les nations avancées et les nations retardataires».

         Dans ce cadre de relations culturelles internationales, ce qui d'un point de vue national a pu parfois être perçu comme un symptôme honteux de retard et dépendance, voire comme une invasion et une stratégie de domination, a donné lieu à une intense activité autoriale et éditoriale autour de textes, d'idées, de motifs, d'images, etc. visant à les rendre accessibles à défaut d'autres biens susceptibles de satisfaire une demande individuelle ou collective de plus en plus pressante, tout en suscitant de salutaires réactions.

         A une vision de repliement autarcique et national d’affirmation qui ignore ou disqualifie ce qui vient de l’extérieur (une méfiance quasi primitive en quelque sorte) ou qui concède l’importation et l’emprunt, il convient donc d'opposer une approche plus ouverte et cosmopolite, non impliquée et sans doute plus juste, qui observe que l’importation et l’emprunt sont certainement sources de frustration, mais ont aussi vertueuses et fécondes  conséquences ou effets, facteurs de développement et progrès du fait d’un choix effectué  et du travail opéré dans la durée

Plus généralement, cela invite à s'interroger sur la circulation au delà de toute frontière d'une grande quantité de textes mais aussi d'images, d'idées, de motifs artistiques y compris musicaux, qui sont rarement tenus pour ce qu'ils sont c'est-à-dire des appropriations dans d'autres langues, dans d'autres cadres et sous d'autres formes, par d'autres publics de contributions d'origine étrangères mais transitoirement ou structurellement constitutives, pour partie, d'une littérature et d'une culture à vocation nationale.

         Il convient donc d'observer et comprendre les stratégies éditoriales d'importation ou d'exportation appliquées à l'ensemble des imprimés (aux périodiques, aux livres et aux non-livres) et les pratiques ou produits qui en résultent en Espagne, au Portugal, en Argentine ou au Brésil, sous forme de traductions, de publications ou lectures de feuilletons, de livres, d'images, de partitions, etc.  mais aussi d’adaptations pour le théâtre ou d’articles de presse, afin de mieux comprendre les processus de constitution d’un mouvement littéraire international via l’acclimatation ou l’appropriation nationale –ce qu’on appellera l’hispanisation ou la lusisation, par référence aux langues d’expression mais aussi aux attentes ou projets de chaque pays, et leur incidence sur l’élaboration d’une esthétique durablement marquée par son origine étrangère et finalement prise en compte, et parfois revendiquée, par le canon littéraire national (Botrel, 2007).

         La presse (les journaux et les revues), comme appareil collectif de médiation actif au quotidien, régulièrement, avec une périodicité qui peut aussi être hebdomadaire, mensuelle et même annuelle, avec les almanachs (Dutra, 2005) et attentif à une circonstance non limitée à l’espace national a joué, plus sans doute que le livre, un rôle déterminant bien que non exclusif dans ces transferts de biens matériels ou immatériels dont il convient, à travers elle, d'essayer d'apprécier la réalité et les contenus, d'en caractériser les modalités et les perceptions qui les accompagnent pour mieux en percevoir les intentions et en mesurer les effets[1].

 

 

Réalités. Il faut partir d’une donnée fondamentale: jusqu'à la fin du XIXe siècle, la France est pour l'Espagne et l'Amérique latine, le référent privilégié et dans la presse le matériau référentiel français domine, qu'il s'agisse des principaux équipements pour l’impression des journaux, y compris les « ustensiles » et les bois préparés pour la gravure ou des produits finis en français ou en langue du pays (existant), tels quels ou traduits ou bien adaptés, comme pour l'édition scolaire(Brafman, 1996 ; Martínez, 2004), voire piratés mais aussi les commandes de publications faites à l’extérieur puis importées. Les statistiques fournissent à cet égard de précieuses indications (bien qu'en quintaux!) sur les évolutions qui se produisent tant pour les importations que pour les exportations (Botrel ). Derrière ces chiffres, il faut évidemment rechercher les initiatives prises et leurs acteurs : éditeurs, directeurs de journaux, libraires, journalistes, représentants, commis-voyageurs, correspondants, etc., autant d'intermédiaires culturels ou de passeurs qui souvent franchissent les frontières et dont il faudrait mieux connaître les intentions, les intérêts, mais aussi les réalisations, souvent malgré les dispositifs protectionniste et de contrôle ou de censure.

         Dans cette situation, il est d'autant plus intéressant d'observer comment d'autres référents européens et autres peuvent au fil des ans la concurrencer: l'Allemagne dès les années 1860 en Catalogne dans le domaine de la presse et de l'impression et jusqu'à la Première Guerre Mondiale en Catalogne (Castellano, 2000), Mainer, 1983, Gonzalez-Agapito, Vilanou, 2005) et après la défaite de Sedan au Chili (Ceballos, 2007ab, 2008, mais aussi l'Angleterre et bien sûr les Etats-Unis.

         Au sein de cette ensemble, la presse périodique en raison de sa présence et de sa réactivité, joue un rôle essentiel et particulier, en délivrant des informations sur l'actualité dramatique ou littéraire, souvent bien avant que les textes eux-mêmes ne soient rendus accessibles et vus ou lus par le public: c'est le cas, par exemple, pour le naturalisme (Botrel, 2007a). C’est ainsi qu’au Brésil le débat engagé dans la presse, en mai 1878 autour du « Basilismo », par référence au roman O primo Basílio d’Eça de Queiroz publié au Portugal en février 1878 (Massa, 1968), sera prolongé par la publication, en 1881, de O Mulato d’Aluísio Azevedo qui s’affiche comme romancier « naturaliste » (Mérian, 1988), mais il conviendrait, comme en Espagne (Alaoui, 1991), de pouvoir précisément cerner l'importance des traductions en feuilletons dans la presse, pour l'instant simplement attestée par J.-Y. Mérian (1988).

Les correspondants à Paris, mais aussi d'autres passeurs plus conscients des enjeux culturels et économiques, journalistes ou éditeurs, utilisent, en effet, la presse pour transférer de façon plus ou moins organisée et efficace ce qui leur semble pertinent pour le développement de leur pays.

En effet, si une bonne partie de l’information peut être puisée dans la presse publiée en France, en français ou en espagnol, et directement consommée sur tout le territoire espagnol, c’est principalement par imitation,  acclimatation ou assimilation que se produisent les transferts.

Une étude comparative des modèles éditoriaux pour la presse (qu'il s'agisse des simples titres, de la morphologie ou de genres) et pour les autres imprimés (Trenc, 1996, Botrel, 1997, 2001, Dutra, 2005), pourrait être réalisée sur davantage de pays.

         Quant aux contenus, outre le phénomène bien connu des feuilletons  (Meyer, 1996, 281-318 ; Botrel, 2006b,) et, plus tard, des contes, traduits du français, on peut remarquer qu’à travers les nouvelles de Paris, la critique théâtrale peut être très « parisienne », et que beaucoup d’éléments iconographiques –patrons de mode ou illustrations- sont directement importés de France.

        

Modalités. Plus intéressantes que les réalités elles-mêmes sont les modalités d’importation ou de transfert  qui concernent la morphologie mais surtout les contenus et qui renvoient au caractère fondamentalement composite du périodique, comme produit d’assemblage, parfois fait de bric et de broc, avec des ciseaux[2]

Dans les pratiques rédactionnelles, on peut effet assez facilement observer les traitements appliqués aux éléments importés et empruntés :  par incorporation directe dans le cas des patrons ou des images[3], qui peuvent aussi être décalquées, après traduction (hispanisation)  pour les dépêches reproduites ou les informations tirées de la presse étrangère, avec ou non réélaboration, et qui peuvent donner lieu à de simples échos, mais aussi à des imitations, variations, etc. Car pour tel emprunt repéré, combien d’autres nous échappent ? « Nous sommes nés copieurs » disait en 1839 le journal espagnol El Panorama en qui vivait  "aux dépens de périodiques étrangers » (Fernández Sánchez, 1997, 290; Le Gentil, 1909, 93) et dans une Espagne habitée par la « fureur de traduire » (Fernández Sánchez 1997), telle revue, comme la Revista Europea,se contentera de choisir, de traduire ou de résumer les meilleurs articles des revues européennes (Le Gentil, 1909, 76). Dès lors c’est le travail de sélection qui intéresse[4], de même que les effets de la traduction avec toutes les libertés prises à l’égard de la source, parfois insensées mais souvent aussi riches de sens.

Certaines publications, soucieuses de contrebalancer une influence française et de diversifier, somme toute, ce qui est ressenti comme une dépendance, appliquent les même modalités à la presse d'autres pays: comme La Abeja (L'Abeille), qui affiche son projet de butinage et fait son miel des informations extraites de la presse allemande (Kronik, 2000).

         Existe-t-il dans certaines publications brésiliennes, comme en Espagne, un parti-pris d’ignorance systématique de l’étranger ? L'analyse de telles réactions de sursaut patriotique -de leur justification et modalités-  serait également significative.

         Reste qu’il est difficile de rendre compte ainsi de ce qui est souvent immatériel et toujours en construction et que c’est sans doute la démarche d’hispanisation ou de lusisation à l’œuvre dans la presse, en particulier, et tout le processus de traduction ou d’adaptation, par métissage y compris linguistique qu’elle implique, qui intéresse in fine.

Dans tous les cas, il conviendrait certainement de mieux pouvoir mesurer, plus que le degré de dépendance, le niveau d’acclimatation et son inscription, avec un décalage plus ou moins grand, dans le temps commun européen ou latino-américain. Peut y aider l’examen des perceptions mais aussi des intentions contemporaines d’une démarche plus que séculaire qui, au delà de l’emprunt et de la consommation symbolique du modèle -les articles et la mode de Paris, par exemple-, acclimate des textes et les images mais aussi les idées.

 

Perceptions. Trouve-t-on au Brésil des réflexions similaires à celles de la presse espagnole qui reconnaît que la référence française est « incontournable quand on parle de littérature»  (Fernández Sánchez, 1997, 288), mais qui exprime aussi une certaine volonté de réagir devant tant de dépendance. Comme l’écrit le Semanario Pintoresco  (Le Gentil, 1909, 63)  « il ne faut pas perdre de vue que nous parlons et écrivons en français; que c'est en français que nous pensons, que nous mangeons...», et le journal El Clamor Público peut, le 28 octobre1850, regretter  qu'en Espagne "nous soyons dans l'obligation de nous alimenter de traductions pratiquement chaque fois que nous voulons remplir d'une lecture agréable le feuilleton des journaux», des feuilletons qui sont « une servile imitation à la française jusque dans leur nom», écrit La Censura en 1844, avec un sentiment d’impuissance devant une telle déferlante (Botrel, 2006).

De cette situation découle deux attitudes fondamentales : l'une, à dimension identitaire, qui exprime la volonté de se percevoir en dehors du prisme français et de donner la priorité ou supporte ce qui est national; l’autre plus utilitaire mais aussi à finalité tout aussi patriotique qui revendique le transfert aux fins de progrès, de réforme, etc.

C’est depuis ces positionnements par rapport aux réalités et aux modalités des transferts et l’interaction des représentations de soi et des autres qu’émerge cette conscience complexe d’un retard et d’une dépendance mais aussi de la nécessité d’affirmer la dignité du pays. C’est ainsi que se forgent des projets que l’on voit tout particulièrement à l’œuvre dans la presse, avec des intentions clairement exprimées.

        

Intentions. Il s'agit de projets d’ouverture et modernisation, très tôt portés par la presse qui aspire à moderniser l’Espagne, à la civiliser, la mettre au niveau des autres nations mais sans imitation ni « copie traductrice"  (Fernández Sánchez, 1997, 296). A comparer aux intérêts plus économiques liées à un marché à exploiter (par Garnier ou les importateurs brésiliens) pour répondre à une demande, mais aussi dans une certaine mesure, la créer…

Existe-t-il au Brésil l’équivalent d’un Clarín qui "fait la digestion de cette partie de l'esprit européen susceptible d'être transformé en esprit propre à l'Espagne", en affirmant avec insistance, en 1892: "Aujourd'hui où nous pouvons tirer si peu de nous mêmes pour alimenter la culture, il est plus nécessaire que jamais d'assimiler ce qui vient de l'étranger, de le comprendre, de le sentir, de l'étudier, etc.", car "nous avons moins besoin de ce qu'en dehors de l'Espagne on nous écoute et considère, que de considérer et lire les autres, et plus particulièrement certains peuples plus avancés" (cf. Botrel, 2001).

         Cela étant rappelé, le transfert dans le sens prédominant qui est celui de l’importation[5], peut être plus ou moins passivement accepté ou a contraire activement recherché, après analyse et expertise, selon des procédures réfléchies: de la simple imitation (qui est une "indigestion de la tête", dit Clarín) à la sélection, la digestion et assimilation par adaptation, hybridation, métissage, etc..

Pour cela, pour les estomacs faibles de la majorité des lecteurs, les « préparations journalistiques » sont sans doute les plus efficaces...

         On le voit, c’est la presse elle-même et sa fonction –sa configuration- qui se trouve ici en cause, mobilisée et sollicitée par l’importateur qui doit, pour mettre en œuvre son projet, pouvoir compter sur le véhicule adéquat pour servir ses intentions.

         Avec quels effets ?

 

Effets. S’il est relativement aisé –on l’a vu- de faire un relevé des effets sur la littérature ou la langue dénoncés à propos du  feuilleton d’origine française, par exemple (Botrel, 2006),  ou d’attribuer une dimension identitaire aux réactions que le phénomène provoque, il est plus difficile de mesurer, dans la longue durée, l’impact effectif sur la langue qu’a pu avoir la consommation à travers la presse de produits traduits du français pour l’essentiel et encore plus les résultats de ces transferts permanents en termes d’idées.

         On peut d’abord observer qu’il y a, plus ou moins permanente, une fonction de substitution, jouée par la presse et l'édition étrangères avec des publications dans la langue des pays destinataires, comme cela s’est produit en France (Botrel, 1970). N'oublions pas que cette production est la plupart du temps assurée par des émigrés ou des exilés même si elle est éditée par des français. On peut constater la même chose pour le Chili à l’égard de l’Allemagne, ou de l’Argentine ou de Cuba à l’égard de l’Espagne (Castellano, 2004ab).

S'agissant des incidences de la domination et de la traduction sur la langue nationale et son éventuelle adultération, il faudrait certainement aller au delà des lamentations souvent anecdotiques (Botrel, 2006b) et rechercher la part de ces contacts linguistiques répétés sur l'évolution de la langue.

De même, s'agissant de la presse étrangère, il faudrait mieux apprécier son rôle dans l'évolution de l’écriture journalistique (indépendamment de l’organisation du journal et des revues, des genres journalistiques et bien sûr des contenus) à partir, par exemple, de la grille d’analyse fournie par Marie-Eve Thérenty (2007).

S’agissant des « transferts d’idées » qui peuvent être opérés à travers la presse, ils ne sont pas supposés avoir tous eu les mêmes effets : cela dépend évidemment des modalités d’importation et de réception.

         Une fois encore avec Clarín, qui porte -on le voit- une attention globale au phénomène, il convient de distinguer entre ce qui n’a pu être que consommation superficielle d’imitations de même acabit[6], et qui n’a sans doute eu d’autre effet que la satisfaction immédiate, passagère et illusoire d’un lectorat avide de quelconques « articles de Paris », de la démarche de sélection par l’étude et l’analyse suivis d’échos intelligents et adaptés qui permet l’appropriation et même l’assimilation par le lecteur[7].

         Une condition pour cela est, à nouveau, l’existence d’informateurs et de médiateurs préparés à cet effet, et leurs pratiques restent à mieux connaître[8].

         C’est le cas des correspondants dont le rôle peut-être aussi bien néfaste que positif, selon le niveau de préparation et la conception de la fonction, mais, encore plus, des plus rares journalistes penseurs et passeurs.

En effet, il ne suffit pas de pouvoir compter sur ce qui a été pensé ailleurs,   il faut que dans ce qui est universel (à distinguer de ce qui est parisien), chacun, « s’il y trouve quelque chose de solide, l’original, le sente, le pense et l’exprime de telle sorte que se révèlent les influences naturelles saines » (Alas, 2006, 1 036).

        

Conclusion : La presse (lato sensu) comme moyen de communication de plus en plus hégémonique au cours du XIXe siècle est donc le canal privilégié des transferts culturels, grâce à sa « réactivité » dialectique et son essentiel dialogisme, et la prise en compte effective et ambitieuse de la presse pour elle-même (cf. Aubert, Botrel, Desvois, 1981), aide à dépasser la vieille problématique des influences ou de la dépendance au bénéfice de processus de circulation, de médiation et d’interaction, de rejets ou d'assimilation. Sans oublier, néanmoins, que les transferts opérés grâce à ce média sont plus intermédiatiques que ne le laisse voir une simple étude de la presse, et qu'il ne s'agit pas de simples et transparents "paquets" d'information: l'assimilation de la part de l'intermédiaire et du destinataire passe par un travail de lecture-écriture-lecture, un travail de communication, dans un jeu complexe qui implique tant les savoirs lectoriaux que l'écriture journalistique, depuis des attentes plus subtiles et moins homogènes que ne laisse penser une macro analyse.

         Au delà de l’inventaire qui révèle des asymétries structurelles dans les échanges culturels entre pays, il faut donc évidemment considérer, avec J.-R. Aymes et J. Fernández Sebastián (1997, 336-338), que tous ces transferts, opérés principalement à travers la presse, mais également à travers d'autres supports et même des formes d'oralité y compris savante qu'il convient de ne pas oublier (Waquet, 2003), vont au delà de simples relations bipolaires, qu’ils se font dans un cadre de révérence ou dépendance mais aussi d’ignorance ou de concurrence et, surtout, qu’ils impliquent de nombreuses pratiques de filtrage ou métissage précédant une éventuelle assimilation qui donnent lieu à des jeux spéculaires et dialectiques faits de répliques, échos ou ricochets à une production adaptée aux besoins de la nation importatrice et à cet égard originale dont l’histoire de la presse et l’histoire culturelle doivent tenir particulièrement compte (Botrel, 2009).

La presse permet de constater, au jour le jour, les déphasages et isochronies (toujours relatives, car au sein d’un même pays les temps ne sont jamais exactement les mêmes)  qui, dans la plupart des domaines, régissent les rapports entre les pays, mais aussi, chez les uns et les autres, l'inégale connaissance ou conscience de cette réalité, en raison du biais idéologique qui le sous-tend et que seul une approche diachronique et comparative permet de mesurer. En variant ou en déplaçant les positions d’où l’on observe les autres et en rétablissant le mouvement d’échanges qui caractérise la vie de la presse au quotidien, l’approche comparative de la presse (dont le rôle stratégique ne peut être considérée que de façon écologique, c'est-à-dire en lien avec les autres formes d'expression culturelle, artistique et scientifique) permet certainement de sortir d’un carcan strictement national une histoire culturelle plus cosmopolite qu’on ne la suppose.

                                   Jean-François Botrel

                                   (Université Rennes 2-Haute-Bretagne)

 

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Waquet, Françoise, Parler comme un livre. L’oralité et le savoir (XVIe-XXe siècle), Paris, Albin Michel, 2003.

 

 

 



[1] Les réflexions qui suivent concernent essentiellement la France, l'Espagne et l'Amérique hispanophone: par comparaison, on dira si elle peuvent avoir une certaine heuristique pour le Brésil et, accessoirement, le Portugal. Elles s'appuient sur des travaux antérieurs (Botrel, 1989, 1997, 2001a, 2005, 2006, 2007ab, 2009) synthétiquement repris ou cités de façon littérale.

[2] La reproduction d'informations ou d'extraits de la presse, sous des formes plus ou moins littérales ou élaborées, est, en effet, au centre de l'activité rédactionnelle, et cette pratique ne concerne évidemment pas que la presse étrangère.

[3] El Periódico de las damas, par exemple, publiait « semanalmente un figurín a pluma, coloreado, con la leyenda en francés, ya que era enviado por un corresponsal desde París para la sección de modas". La même chose peut être observée à propos de La Guirnalda et des estampes: c'est ainsi que les caricatures de Napoléon « en un principio fueron fuente de inspiración para los españoles algunas imágenes críticas que se habían publicado hacía años en Inglaterra adaptadas a la nueva situación », l'importation ou l'imitation étant également de mise par la suite (Botrel, 2009).

[4] Parmi les nombreux emprunts aux revues étrangères faits par la presse espagnole et signalés par Le Gentil (1909, 124-125) on remarquera, par exemple, celui de  « longs extraits de la Quaterly review qui rend compte d’une œuvre danoise ».

[5] Dans cette situation  asymétrique, où la quasi ignorance de l’importateur espagnol par l’exportateur de fait –l’exportateur français essentiellement- semble la règle.

[6] « copiar malamente lo más superficial de los franceses no es vivir de la savia del pensamiento europeo moderno. Lo mejor y lo más íntimo del genio francés actual es para la mayoría cosa tan desconocida casi como la presente literatura alemana, verbigracia, de que no se habla siquiera entre nosotros », écrit Clarín le 2 janvier 1892 (Alas, 2005a, 255).

[7] C'est ce que Clarín observe au Portugal : « Portugal tiene un gran espíritu de asimilación ; el elemento ilustrado de su pueblo ha comprendido la gran ventaja que sacan las naciones que se han quedado zagueras en la cultura, siendo humildes y modestas y aprovechando lo que los otros países más dichosos  les enseñan en el camino de los adelantos ; el saber, la idea, el arte, son bienvenidos aunque vengan de lejos ; en Portugal tiene un eco inteligente todas las voces de la moderna vida intelectual … » (Alas, 2004, 108).

[8] Clarín fait partie de ceux qui en Espagne « tienen que vivir enterados de la vida ordinaria de París en las esferas científica, filosófica, económica, artística, jurídica, etc.", ce qui l'amène par exemple à se faire l'écho, le 30 novembre1895, de la réfutation par l’histologue italien Camilo Golgi des théories de Ramón y Cajal qui se trouvent appuyées et confirmées par le savant allemand Gehuchten ou que, le 31-VII-1895, il glose un article de L. Olivier dans la Revue Générale des Sciences sur le lien entre les avancées de la chimie en Allemagne et les exportations de produits industriels. Il peut se réjouir, le 11 juillet 1895,  de l'apparition en Espagne d'une « especie de colonia europea del intelectualismo español" qui se distingue heureusement de "la masa, muy nacional y no menos digna de lástima de los entrometidos charlatanes, que sin más ciencia que el caló de los toros y sin más arte que una gran desfachatez, invaden las columnas de los periódicos populares y contribuyen con deplorable y rápida eficacia a la decadencia de nuestra cultura ».