Théodore Botrel, soldat-barde des Armées

 

 

Théodore Botrel, soldat-barde des Armées, et les Bretons[1].

 

 

L’auteur de La Paimpolaise est aussi celui de Rosalie, une chanson-marche composée début octobre 1914 « à la gloire de la terrible petite baïonnette française[2] » et dédiée au 41e Régiment d’Infanterie de Rennes, qui sera immédiatement reprise dans divers journaux nationaux ou régionaux[3], et offerte en prime aux lecteurs du Petit Journal après l’avoir été comme cadeau de Noël 1914 à ceux de L’Union Agricole et Maritime de Quimperlé.

Au tribunal breton de l’Histoire, la cause de l’auteur de Rosalie semble depuis longtemps définitivement jugée : on se souvient de ce qu’en disait, par exemple,  Gilles Servat dans un couplet de An Alac’h: « Voici la leucémie bretonne/Donnée par Dieu Botrel le beau/Chantant son idéal fayot/Avec sa mitrailleuse à Boches,/Et l’armée bretonne dans sa poche… » ou Xavier Grall[4], ainsi que des deux portraits-charge de Michel Deligne publiés en 1987[5].

         Sans prétendre instruire un quelconque procès en révision, efforçons-nous simplement de remettre ce moment de la vie de Botrel et de l’histoire de la Bretagne en situation, en essayant de comprendre comment le soldat-barde Botrel a vécu sa Grande Guerre et comment son combat par la chanson a été reçu par les autres combattants bretons et perçu en Bretagne[6].

 

« Un Français doit vivre pour Elle, Pour Elle un Breton doit mourir ». En août 1914, Botrel est une vedette de la chanson, connue et reconnue en Bretagne, en France mais aussi en Belgique, au Canada Français[7] et en Suisse, directeur de La Bonne Chanson, auteur d’un demi-millier de chansons, poèmes et œuvres dramatiques ; c’est le « barde breton » par antonomase, de Quimper à l’Asagio[8] ; un  professionnel et un croisé de la chanson, avec tout ce que cela comporte d’artifice et de savoir-faire mais aussi de convictions.

Car, en août 1914, Botrel est plus que jamais un patriote, au sens où l’entend alors la Ligue des Patriotes: grand admirateur depuis longtemps de Déroulède[9], dénonciateur du « lâche hervéisme », favorable bien sûr à la loi des trois ans et laudateur de Poincaré, sentimentalement très lié à son régiment le 41e de ligne où il s’était engagé à l’âge de 18 ans avant d’être réformé et, de plus, fils d’une Alsacienne élevé dans l’idée de la Délivrance et de la Revanche, il a depuis longtemps prédit que les « loups bretons[10] » qui, depuis la défaite de 1870, cachent leurs dents, quand l’heure sonnera « Pour Toi, France ! ainsi qu’au vieux Temps/[…] remontreront leurs dents… Et les grands Loups te vengeront !». Le message de En avant les gâs ! Marche des conscrits de Bretagne, publiée en 1912, est encore plus explicite : « Les Bretons ont tous l’espérance/D’un bien doux trépas…/Mais… s’il faut mourir pour la France, En avant, les gâs![11] ». Le 4 août 1914, au bourg de Bégard, c’est la conclusion des Larmes de Duguesclin que Marie-Josèphe Le Pape entend chanter, par un groupe de mobilisés, sur l’air du Chant du départ, « Un Français doit vivre pour Elle, Pour Elle un Breton doit mourir[12]». Des accents qui ne sont guère différents de ceux de la Marseillaise bretonne composée le 3 août par Charles Rolland, le barde de Guerlesquin[13].

Botrel voit donc enfin arriver le moment tant attendu —il fait partie des quelques rares « enthousiastes » repérés par Jean-Jacques Becker dans les Côtes-du-Nord[14]—, le moment  où la petite Patrie bretonne va pouvoir se mettre au service de la Grande et de la Revanche et où lui-même, « humble » successeur (breton) de Déroulède (mort en janvier 1914), va pouvoir entrer en guerre et se battre avec l’arme qu’il a choisie : la chanson et les poèmes patriotiques. Une arme (“Lorsque le Fourier de la Mort/Lance ses hordes cannibales,/Tout est bon qui meurtrit et mord:/Les chansons sont, aussi, des balles[15] »), mais aussi un « pinard moral » : « la bataille est longue et la victoire tarde… je verse aux chers soldats de France, Non le Courage, mais la Joie et l’Espérance/En leur versant le vin de mes humbles chansons[16] », écrira-t-il.

Engagé volontaire au 41e RI à presque 46 ans, il va se voir autorisé à « se rendre dans tous les Dépôts, Camps et Hôpitaux pour y dire et chanter ses poèmes patriotiques[17] ». Entre la fin août 1914 et décembre 1918, sans pratiquement d’interruption,  il parcourra à ce titre les dépôts, hôpitaux, ambulances, cantonnements, bivouacs et tranchées des différents fronts et sera embarqué sur plus de 90 bâtiments de l’Armée navale d’Orient, pour,  à 1 486 reprises (il a tenu le compte exact de ses prestations dans trois « carnets de service»), y réciter ou chanter, outre les chansons de son répertoire habituel, ce qu’il composait au fil de l’actualité: plus de 180 “refrains de guerre” publiés en feuilles détachées ou en placards[18],  reproduits dans la presse, y compris bretonne, ou sur  des cartes postales et recueillis en volumes : Les chants du bivouac, Chansons de route, Chants de Bataille et de Victoire et Les refrains de guerre de Botrel, une anthologie pour la jeunesse.

Laissons de côté les aspects les plus personnels, voire intimes, de cette  « errance patriotique » du 2e classe Botrel, bientôt  désigné comme « moderne Tyrtée », « chantre des armées », « barde des armées de la République », etc., et finalement, « chansonnier des armées ». Constatons simplement que cette « errance », de plus en plus organisée par le commandement militaire, va le mener de la Belgique en août 1914 à Colmar en décembre 1918, en passant par la Lorraine, la Champagne, l’Alsace, les Flandres, Verdun, l’Argonne, le Soissonnais, à nouveau les Flandres, l’Orient[19] et l’Italie et qu’elle va lui donner de multiples occasions, par lui systématiquement recherchées, de rencontrer les unités bretonnes et  ses « chers compatriotes »  engagés sur le front ou stationnées à l’arrière : « Les Bretons ; il les a vus partout, écrit Eugène Delahaye, le directeur du Nouvelliste de Bretagne et porte-drapeau du 41e, à la fin de 1915. Et de donner la parole à Botrel : « En Argonne, en Champagne, en Picardie, en Artois, en Flandre. Ils sont partout, vous dis-je… et même ailleurs, puisqu’ils bourlinguent également sur toutes les mers. Ah ! mes bons « loups bretons », que je vous aime et vous admire, vainqueurs de la Marne, de Dixmude et de Saint-Georges, d’Arras, de la Boisselle et d’Hébuterne… et vainqueurs aussi de Tahure..., ô Boche ! », par référence aux tranchées du même nom, lors de l’ offensive de Champagne de septembre 1915, un calembour représentatif de la veine satirique botrellienne[20]. Il s’agit des soldats  du 41e RI mais aussi des 9e, et 86e de Quimper,  de la 87e DIT de Brest,  du 65e RI de Nantes , du 73e RIT de Guingamp, des « gâs » bretons du 19e RI de Brest et, évidemment, des marins bretons de l’Armée navale d’Orient. Mais Botrel reste aussi ­—on le verra— en contact constant,  notamment à travers la presse, avec la Bretagne de l’arrière où il retourne à plusieurs reprises[21], et il sera associé, par exemple, à la Journée du Finistère du 10 octobre 1915[22], car Botrel gère sa guerre par la chanson comme sa carrière d’artiste[23], en soignant la mise en scène de son image pour sa famille et l’opinion[24],  et en s’efforçant de continuer à occuper la scène médiatique.

Cela justifie qu’on puisse essayer de caractériser la dimension plus spécifiquement bretonne de la guerre de celui qui s’auto-qualifie de  « soldat-barde » et « vieux biffin barde breton[25] », pour, après guerre, se dire le « chansonnier des poilus ».

 

Chanter pour les Bretons. Entendons-nous bien : si Botrel aux Armées est perçu comme breton, il ne s’adresse pas qu’aux Bretons : il chante devant « toutes les « petites patries »  accourues, dans une ruée irrésistible, au secours de la Grande », comme il le dit à Eugène Delahaye[26], pour leur signifier la même exécration du Boche et leur faire la même annonce de l’inéluctable Victoire  ou du Retour prochain.

Par ailleurs, les combattants bretons sont pris dans une organisation militaire peu disposée, par nature, à accepter les différences et englobés dans une culture commune à laquelle contribuent toute sorte d’éléments homogénéisateurs comme la langue ou le sentiment patriotique, et Botrel n’a pas été le seul artiste à se produire devant eux[27].

Enfin, Botrel n’a pas non plus été le seul Breton à écrire ou chanter des refrains et poèmes guerriers ou patriotiques, en français ou en breton, ni à en publier : outre les chansonniers patentés et les paroliers occasionnels[28], les combattants bretons eux-mêmes, à une époque où ils étaient encore davantage acteurs de la chanson que consommateurs ou spectateurs, ont contribué à alimenter, y compris en breton, un répertoire plus ou moins partagé[29], même si aucun ne l’a sans doute fait avec autant d’intensité, d’assiduité, de conviction  et d’ostentation que Botrel.

Pour les combattants bretons, la chanson et la déclamation telles que les pratique Botrel sont censées avoir les même finalités que pour les autres[30]: fonctionnelles (pour aider à marcher, par exemple), patriotiques (pour entretenir la haine de l’ennemi et la foi en la victoire ou galvaniser les cœurs les énergies), émotionnelles ou ludiques (réconforter, remonter le moral, distraire, etc.) et, devant eux, Botrel met en œuvre tout son savoir faire professionnel : il s’agit pour lui de les « affoler », de les « avoir », comme il dit. Les modalités de ce qu’il appelle ses « conférences » ­—une combinaison de discours et de chants—peuvent aller de la performance a capella organisée par les autorités militaires souvent pour de grands auditoires, dans les cantonnements, depuis le perron d’une maison ou dans une grange, dans les ambulances ou hôpitaux ou improvisée dans les carrefours de cheminement ou les tranchées de réserve, à la conversation quasiment individuelle, pour les officiers et pour les hommes[31].

Les seules véritables différences par rapport à des prestations pour des non-Bretons, tiennent sans doute au très fort sentiment d’appartenance régimentaire de Botrel (le 41e RI), à la célébration de régiments bretons, à la complicité affichée avec ses « chers compatriotes» (kenvroiz karet), à l’utilisation occasionnelle de la langue bretonne[32], et à l’adaptation de son répertoire aux  attentes présumées de ses auditeurs, un répertoire qui a été spécialement enrichi par Botrel pour les Bretons de terre et de mer.

S’agissant du 41e Régiment d’Infanterie, un épisode rapporté par d’Eugène Delahaye[33], permet de saisir l’enjeu et l’adéquation de la performance de l’artiste devant ses camarades et compatriotes. En juin 1915, au sortir de la bataille d’Arras, le 41e RI a subi de lourdes pertes, et les Poilus n’ont guère le cœur à s’amuser. Malgré les réticences du colonel, Botrel organise une matinée de chansons et se produit dans une vaste cour au fond de laquelle était une espèce de perron où il monte, devant un auditoire ostensiblement figé, en présence du colonel. « Botrel commença par leur dire qu’on allait oublier la guerre […] qu’il voulait simplement rappeler quelques souvenirs du pays, du pays breton. Il chanta doucement de vieilles et douces chansons (La Ronde des châtaignes, La Paimpolaise, L’anneau d’argent, La lettre du gabier). J’observais les poilus. Au début ils écoutèrent un peu distraits, puis ils s’intéressèrent, leurs yeux s’éclairèrent, ils sourirent, puis ils rirent et ils applaudirent. La partie était gagnée. Botrel plus en verve que jamais finit par des chansons patriotiques qui furent acclamées, bissées et reprises au refrain. En quittant la cour du concert, les soldats avaient retrouvé tout leur magnifique moral[34] ».

Botrel semble, en effet, avoir fréquemment eu recours à son répertoire breton le plus connu, comme façon de créer une complicité avec son auditoire avant d’entonner ses refrains les plus guerriers ou patriotiques. Mais Botrel sait aussi, le cas échéant, parler, chanter et raconter en breton, par exemple dans  une des salles du lycée de Troyes, en septembre 1914, où il chante « de sa voix généreuse, une strophe dite en breton » avec, auprès de lui, « un pauvre petit gâs de Maël-Carhaix  qui ne cessa jusqu’au dernier mot du poème, de caresser de sa main brûlante le visage du chanteur. C’était si bon, si rassurant de parler du pays et toutes les familiales choses qu’il évoquait », écrit le journaliste, Emile Prisol,  sans doute renseigné par Botrel lui-même, le 20 septembre, dans Le Petit Troyen [35]. Dans Votre rire au « front », un poème écrit, en 1925, pour les quatre-vingt ans de l’auteur de La chanson du cidre, Frédéric Le Guyader[36], Botrel racontera comment il rendait visite aux « pays », « Chez eux dans le sable ou l’abri sous tôle/Qui dans son gourbi, qui dans sa cagnat » et comment un soir, près de Stenstraete, il  lut à des Briochins et des Guingampais l’histoire de l’Andouille ; puis le Duel, Mathurin, avec ce commentaire : « Ah ! qu’ils approuvaient la noble ripaille/De vos bons héros paillards et dodus:/Rien que d’y penser, vautrés dans leur paille/Ils se croyaient tous un peu « soûls-perdus ! »/ Vers vous les bravos s’envolaient, sincères,/ « Biscoaz kemend-all ! » (« Jamais autant ! ») s’écriaient-ils joyeux ».

Il ne manque jamais, par ailleurs, lorsque la présence de Bretons lui est signalée, d’aller les « bonjourer », comme il dit, avec toute la chaleur d’une voix dont les accents gallos sont reconnaissables et sa familiarité naturelle ou cabotine[37].

Mais, au cours de la guerre,  Botrel a aussi spécialement composé des chansons et des poèmes dans la veine bretonne.

 

Les refrains de guerre bretons. Ce répertoire guerrier breton de circonstance, comprend une trentaine de chansons ou poèmes, si on y inclut les compositions utilisant les habituels marqueurs bretons (Sainte Anne, Yvonne, les lits-clos, etc.) qui permettent une immédiate identification de Botrel comme breton et, pour les Bretons, une identification à la Bretagne,  ainsi que celles dédiées à des Bretons ou écrites à leur demande; soit environ 15% du total des refrains de guerre[38]. Ce répertoire est, pour l’essentiel, composé de chansons écrites, comme les autres sur des airs connus, avec de nouvelles paroles de circonstance, donc, mais, en l’occurrence, il s’agit d’airs appartenant à des chansons de Botrel comme La Paimpolaise, support pour les différentes versions du Paimpolais[39], La lettre du gabier qui devient La lettre du troupier ou du soldat mais aussi M. de Kergariou pour A la Française !,  ou bien encore au répertoire breton commun et plus ou moins traditionnalisé, comme An hini goz pour La Division de granit, Kousk, Brei-Izel de l’abbé Maréchal pour Kousk, soudardik ! ou Sao, Breiz Izel de Taldir pour Arok, Bretoned ![40]ou encore le très populaire Biniou d’Emile Durand pour Le biniou… de guerre[41].

Logiquement, c’est à son régiment le 41e « de ligne » que Botrel a dédié le plus grand nombre de ces poèmes et chansons[42], mais il célèbre aussi les fusiliers-marins —les Jean-Gouin ou Yann-Gwin— , avec la Chanson du branle-bas et Jean Gouin, la 87e  Division territoriale avec La Division de granit, et, à l’intention des combattants bretonnants, deux chansons en breton : une marche guerrière (Arok (sic), Bretoned ![43]) et la berceuse Kousk, soudardik !.

Dans une autre chanson en breton restée inédite, Botrel imaginera ce que feront les soldats bretons quand ils seront de retour au pays (Pa zistro erfin en dro), ceux de Plogastel, de Lannion de Langoat, de Paimpol, de Quimper, de Vannes, de Scaër, etc. et de Pondi : « Petra laro Potred Pondi ? Va greg me pok lec’h Rozali » (« Que diront les gâs de Pontivy ? Ma femme m’embrasse au lieu de Rosalie [44]»).

 

L’héroïsation des « loups bretons ». Aux Poilus bretons, comme aux autres, Botrel, en parlant pour eux ou en leur nom, essaie de faire partager la haine du Boche[45], mais sans les « barbaries » comme disait Péguy, soit les excès verbaux et souvent obscènes de sa lyre guerrière. Il célèbre leur vaillance et les vertus propres à la race celtique, comme dans Le biniou… de guerre et la capacité à « tenir bon» des marins, comme dans Parés ! [46]; il exalte leur esprit de sacrifice et leur indifférence à une mort presque toujours euphémisée[47], mais aussi avec une certaine tendresse mélancolique suggérée, il est vrai, par  l’air de la berceuse Kousk Breizh Izel. Il leur promet pour bientôt la Victoire ­—une pronostication rituelle qui devient moins fréquente au fil des années—  et bientôt aussi, le retour en Bretagne,  « chez nous », en évoquant la nostalgie de la Bretagne ressentie en 1917 par les « gâs des Mers orientales [48] ». Il peut manifester avec ses compatriotes une complicité appuyée en désignant par exemple la vierge Marie comme « Madame la Fille de Grand maman d’Auray », et, après avoir fait reprendre en chœur le refrain de sa chanson Arok Bretoned ! (« Franz da virviken » ; France pour toujours), il conclut sa chanson par le cri de Sao Brei Izel: « Breiz da Virviken ! Breiz da Virviken ![49]».

De ces chansons et poèmes de Botrel mais aussi de ses témoignages ou des comptes rendus de ses interventions se dégage une image flatteuse —méliorative et hyperbolique— des Bretons qui combattent pour la Bretagne et pour la France, de « nos gâs », un terme qui chez Botrel et à l’époque condense toute la complicité et l’admiration populaire pour les « loups bretons », soldats et marins. Une image offerte aux combattants eux-mêmes mais aussi à l’opinion bretonne, grâce aux contacts directs que Botrel a avec les Bretons de l’arrière, à l’occasion de ses retours en Bretagne et des concerts qu’il y donne, pour les blessés et les « bleuets », mais aussi les marins[50], mais surtout grâce aux relais dont il dispose dans la presse bretonne[51], surtout catholique[52].

Pour aller vite, on dira que les Bretons combattants se trouvent héroïsés à partir de leurs qualités physiques[53] et morales[54] et du récit de leurs exploits. Une vision qui diffère peu de  celle que l’on trouve par  ailleurs dans la presse[55], dans les historiques des différents régiments [56] ou dans les discours analysés par Bruno Cabannes[57] et même chez Yves Le Diberder[58]. Il faudrait vérifier qu’elles ne sont pas constatables dans d’autres « petites patries ».

Seule  l’importance accordée par Botrel aux racines historiques des qualités de la race celtique, des « loups bretons» et des « Duguesclin de petite taille » semble vraiment originale, même si on peut la trouver exprimée dans des compositions antérieures. C’est à peine si l’on trouve distinguée la piété des Bretons[59]. Quasiment rien chez le militant de la lutte antialcoolique sur la propension qu’on leur attribue pour la boisson. En revanche, la traditionnelle anglophobie déjà mise en sourdine depuis l’Entente cordiale semble bien oubliée.

Reste que cet ancrage historique probablement nouveau pour la plupart des combattants bretons, et qui permet à Botrel d’apporter la preuve des qualités de la « race » depuis longtemps chantées par lui, mais aussi la force et la constance avec laquelle Botrel a proclamé la volonté des Bretons de se sacrifier pour la Grande Patrie auront pu avoir une fonction identitaire inédite, fondée sur un sentiment de fierté, lié à une identité positivement perçue, une dimension déjà constatée avant la guerre et comme sublimée ici.

 

L’avis des Bretons. Il faudrait pouvoir le vérifier en examinant l’accueil réservé à Botrel et à ses chansons ou poèmes par les Bretons durant la Guerre. Comme l’observent Hardier et Jagielski[60], dans ce domaine, mesurer le degré d’adhésion n’est pas tâche aisée.

       Au vu de la douzaine de témoignages et informations pour l’instant recueillis, émanant de Bretons (y compris ceux de la Loire Inférieure) combattants et non combattants  qui ont entendu ou lu les chansons et poèmes de Botrel pendant la Guerre[61], on peut néanmoins affirmer que Botrel et ses chansons ou poèmes ont été à l’origine de phénomènes de communion patriotique[62] et, sans forcément la dimension thaumaturgique qu’on a pu leur attribuer[63], de transformation du moral des troupes bretonnes, mais aussi, plus simplement, de moments de distraction ou de réconfort[64], que son régiment lui a manifesté sa gratitude à plusieurs reprises[65] et que c’est la chanson Rosalie qui est la plus citée et la plus demandée, au moins dans les premiers temps. Mais on peut aussi trouver, chez ceux qui appliquent à ces chansons et poèmes des critères autres qu’émotionnels, de sévères critiques, confidentielles (comme celles émanant de Taldir ou Le Braz[66], pour des raisons esthétiques)  ou publiques, comme celles de Louise Bodin[67], pour des raisons plus éthiques et, en une occasion au moins, une manifestation de rejet à l’égard d’un des « bourreurs de crâne » ou du barde qui, avec le temps, serait devenu la barbe[68].

Bref, comme l’écrit Yann Lagadec: « Botrel, le « barde patriotique » ne semble pas laisser insensibles ses « pays »[69].  

Mais comme pour l’accueil réservé à Botrel par les combattants en général, on doit sans doute distinguer entre le début de la guerre et les longues années qui suivront, entre ce qui a pu être vécu comme un moment de répit et ce qui est porteur d’une éventuelle identification, entre les Bretons de la mouvance chrétienne catholique nationaliste et guerrière, et ceux qui en sont idéologiquement éloignés, comme les Bleus de Bretagne[70], etc. Quelle valeur faut-il, par exemple, accorder à l’appréciation somme toute conventionnelle que l’Amiral Ronarc’h formule sur une prestation de Botrel[71] ? : est-ce le marin breton de Quimper qui s’exprime ou bien le chef militaire ? Peut-on affirmer que l’ode Leur jour de gloire, composée par Botrel à l’occasion du défilé de la victoire du 14 juillet 1919,  dont les accents semblent aujourd’hui si grandiloquents et surannés[72], ne produisit aucune sincère émotion chez les habitants de Pont-Aven ou les autres Bretons qui l’entendirent déclamée par son auteur qui bientôt l’inscrira à son répertoire? Derrière le silence dominant des presque 600 000 bretons mobilisés, comment reconstituer leur « discours caché [73] »?

       Les poèmes et chansons de Botrel et leur réalisation performancielle participent d’une évidente entreprise d’encadrement idéologique qui vise aussi bien les Bretons que les autres. On peut cependant se demander si sa condition de Breton et certaines caractéristiques de son œuvre de combat, ajoutées à l’empathie par lui souvent manifestée à l’égard de ses compatriotes,  ont pu jouer un rôle particulier ; si, au delà d’une identité régimentaire progressivement diluée et des différences idéologiques, persistantes malgré l’Union sacrée, ou celles plus sociologiques mises en lumière par Nicolas Mariot[74], il a pu exister un biais ou prisme breton pour la réception ou l’appropriation de ces contributions à la culture médiatique de guerre.

       Avec la mise en scène de son personnage qui accompagne ses interventions, et sa persévérance dans un genre où d’autres, avec le temps, se sont faits plus discrets, en marquant à l’occasion les différences et en provoquant adhésion ou rejet,  Botrel aura certainement pu, plus que d’autres Bretons de l’époque, contribuer à la construction par les Bretons d’une nouvelle image de soi[75].

       Quoi qu’on pense de son système de pensée et de l’esthétique qu’il illustre et à condition de considérer que l’identité bretonne n’est pas exclusive d’une identité française, le « Botrel au cœur content, content de peu» brocardé par Louise Bodin[76], a donc pu servir de révélateur d’un sentiment d’appartenance à la petite patrie bretonne, à en faire un motif de fierté, pour ne pas parler de conscience identitaire[77]. Mais reconnaissons que ce n’est pas l’aspect le plus évident de son inscription dans le champ de la culture pendant la Guerre…

                 

L’après-guerre de Botrel. La Grande Guerre de Botrel, officiellement démobilisé le 4 octobre 1919[78], ne s’arrête pas avec l’Armistice ni avec la signature du Traité de Versailles. Disons que, pour lui, elle se prolonge pratiquement jusqu’à sa mort, en 1925.

En tant qu’ancien combattant, président du Comité pour le Monument aux morts de Pont-Aven et présent lors de l’inauguration d’autres monuments[79],  il va, en effet, continuer de rappeler et célébrer le sacrifice des 300 000 Bretons tombés pour la France (c’est le chiffre qu’il donne à L’Avenir du Luxembourg le 14 février 1922[80]), divergeant d’emblée de la doxa mémorielle qui rapidement s’installe en Bretagne[81], puisqu’il y voit un certain motif de fierté pour les Bretons.

En tant que citoyen, dans le sillage du Général de Castelnau, nouveau président de la Ligue des Patriotes, partisan d’une politique familialiste en Bretagne et ailleurs, il va se montrer peu enclin à approuver le traité de Versailles et à oublier l’ennemi allemand qu’il poursuit en la personne du Kaiser[82].

Mais surtout  il va « reprendre sa blouse » de chanteur-compositeur en renouant avec ses tournées en Bretagne mais aussi dans toute la France, en Belgique et au Canada[83] avec, au programme, ses « Chants de Bataille et de Victoire » et avec un répertoire breton lié à la Guerre enrichi[84]: pour les fêtes du 41e RI[85], au bénéfice des orphelins de guerre, des pupilles de la nation, de l’Union des Anciens Combattants, au profit du Monument de Sainte Anne d’Auray (le 19 juillet 1922) ; à Pont-Aven, en août 1920, la première partie de son concert est  intitulé « Une Veillée aux Tranchées » avec La grosse Bertha, Ma petite mimi, Rosalie (avec chœurs) Au cantonnement (avec chœurs), son ancien uniforme étant désormais utilisé comme costume de scène, à côté d’un costume breton devenu très austère. Le 17 juin 1923, il chantera à Coëtquidan, au profit du Foyer, accompagné de binious.

Botrel, on le voit, continue à s’exposer et à donner en spectacle « le chansonnier des poilus ».

A sa mort, en 1925, cet aspect de son combat par la chanson n’est pas oublié ni décrié d’ailleurs, ni par des porte-paroles autorisés du Mouvement breton comme Le Berre et Taldir, ni par Lemordant dans le discours qu’il a préparé pour les obsèques de Botrel. Mais déjà s’amorce dans Breiz Atao, en août 1925, sous la plume de Maurice Marchal, un courant conforté par la mise en doute, au plan national, non pas du sacrifice des Bretons ni de son ampleur, mais des raisons mêmes de la guerre et de ce sacrifice et des manifestations les plus excessivement patriotiques qui l’accompagnèrent ou l’encouragèrent : après avoir regretté que Botrel ait « défendu le patriotisme français chez les Bretons »,  parmi toutes ses chansons, Marchal ne retient que « celles, bien rares hélas, où il n’est pas question de la France, du devoir Breton de se sacrifier pour elle, de Duguesclin et de bragou-braz ». Dans les années 1970, avec l’émergence de la nouvelle chanson bretonne et un renouvellement au sein du Mouvement breton, le  rôle de Botrel pendant la Grande Guerre vaudra à la figure alors discutée du « barde breton », la plus péremptoire des condamnations, tandis que beaucoup de ses autres chansons continueront à être chantées et enregistrées.

On le voit, comme pour beaucoup d’autres aspects des évolutions culturelles de la Bretagne contemporaine,  Théodore Botrel est un puissant et utile révélateur pour les phénomènes d’adhésion ou de rejet qu’il a suscités : c’est aujourd’hui sans doute son intérêt principal pour les chercheurs.

 

 

Jean-François Botrel

Professeur émérite à l’université Rennes 2-Haute-Bretagne

(14 mai 2014)

 



[1] Cette contribution fait partie d’une recherche de plus grande ampleur sur Théodore Botrel, le « barde breton ». Elle a pu s’appuyer, entre autres, sur de précieux documents des archives de Th. Botrel conservées par ses deux filles (Léna et Janick, citées respectivement, comme ABL et ABJ, et aujourd’hui par leurs descendants, que je remercie à travers Gwénola Gallois et Dominique et Hervé Legonidec, mais aussi sur les informations recueillies dans ces mêmes archives, conservées alors par sa seconde épouse Maïlise, par François Mérieux (Comme l'Alouette...: Théodore Botrel barde breton d'expression française, Thèse Rennes, 1975).

[2] BOTREL, T., Les chants du bivouac (1er août-31 décembre 1914), Paris, Payot et Cie, 1915, p. 203. La chanson sera également reproduite dans les Refrains de guerre de Botrel, n° 202 de la collection « Les livres roses pour la jeunesse », éditée par la Librairie Larousse.

[3]  Comme comme Le Petit Parisien du 26 octobre 1914, le Bulletin des Armées de la République des 1-4 novembre 1914, et L’Eclair Comtois ( 19 octobre),  L’Union Républicaine de Lons-le-Saunier le 21 octobre , La Dépêche de Lyon du 8 novembre 1914, etc.

[4] Condensé, le propos de X. Grall dans Le cheval couché (1977) est le suivant : Botrel, “Français d’active et Breton de réserve”, “chantre du pioupiou”, “colportait ses clichés jusque sur le théâtre des armées où des milliers de Bretons allaient crever dans le fer et la boue”, avec ses “refrains cocardiers et bien sanguinolents” (pp. 180-182 de l’édition de 1998 chez Calligrammes à Quimper).

[5] DELIGNE, M., Bretagne en tête à tête, Lorient, Dalc’homp soñj, 1987.

[6] « Un telle littérature difficilement supportable aujourd’hui a été chaleureusement applaudie par nos compatriotes bretons, entre autres. Pour comprendre Botrel, il me paraît indispensable de le situer dans le contexte de son époque », observait en 1998 Roger Laouénan (Nous, les Poilus. Témoignages, Spézet, Coop Breizh, 1998, p. 164).

[7] Cf. BOTREL, J.-F., « Au nom de Cartier : l’ambassade chansonnière de Théodore Botrel au Canada français en 1903 », in : M.-P. Luneau, J. D. Mellot, S. Montreuil, J. Vincent (dirs) avec la collaboration de F. St-Laurent, Passeurs d’histoire(s), Québec, PUL, 2010, pp. 221-238.

[8] Le 23 avril 1915, c’est, avec la conclusion  de la chanson Kenavo (« Dans un dernier sanglot/Quittons nous sur ces mots/Kénavo”) que Marya, élève institutrice  à Quimper, conclut sa lettre à son fiancé Lu(cien) qui vient d’être mobilisé (cité par Audouin-Rouzeau, S., A. Becker, La Grande Guerre: 1914-1918, Paris, Gallimard, 1998, p. 135), et en Italie, en 1918, Botrel est “le poète qui vient des mers celtiques pour chanter pays de Virgile (Mérieux, F., op. cit., p. 46).  Le 7 mai 1916, à l’occasion de la Matinée de gala offerte en faveur de l’Œuvre du Ravitaillement Gratuit en gare de Rennes, au collège Saint Martin de Rennes transformé en Hôpital temporaire, c’est sur l’air de La Paimpolaise que Loïc de Lan’vian chante sa chanson L’or des bretons (merci à Bernard Le Nuz).

[9] Cf. BOTREL, J.-F., « Théodore Botrel, chansonnier politique », in : D. Leloup, M.-N. Masson (ed.), Musique en Bretagne. Images et pratiques. Hommage à Marie-Claire Mussat, Rennes, PUR, 2003, p. 149-159.

[10] Ce poème de 1899  intitulé Les loups bretons Courte épopée des guerres bretonnes a dû impressionner le jeune Jean-Pierre Calloc’h puisqu’il le recopia dans un cahier conservé au Musée de Groix.  

[11] BOTREL, T., Chansons de clochers à jour,  Paris, 1912, pp. 179-182.

[12] LAOUÉNAN, R., Le tocsin de la moisson, Spézet, Coop Breizh, 1994, p. 301. 

[13] « War zao ! d’an tan ! paotred Breiz Izel ! ») (Laouénan, R., ibid.) et dans la traduction reproduite par Francis Favereau, Anthologie de la littérature bretonne au XXe siècle. Entre rêve et réalités. Première partie : 1900-1918 Le premier « Emzao » 1900/1918, Morlaix, Skol Vreizh, 2001, p. 270: « Debout ! au feu ! gâs de Bretagne/Voici la guerre et ses horreurs ! Vaincre ou mourir ! Vite en campagne ; Courage et nous serons vainqueurs […] Aux armes fiers Bretons ! Montrons que les Français, Marchant de front, face aux Teutons, Ne périront jamais ».

[14] BECKER, J.-J., 1914 : Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences Politiques, 1977, p. 287.

[15] Les chants du bivouac, op. cit., p. 66.

[16]  Chants de Bataille et de Victoire par Théodore Botrel « Chansonnier des Armées », Paris, Payot et Cie, 1920, p. 19

[17] Par lettre de mission du 30 août 1914, « M. Théodore Botrel est autorisé à se rendre dans tous les Dépôts, Camps et Hôpitaux pour y dire et chanter ses poèmes patriotiques. Toutes les autorités militaires sont priées de lui réserver bon accueil et de lui faciliter l’accomplissement de sa mission. Il est autorisé à prendre tous les trains » (Les Chants du bivouac, op. cit., p. 107).

[18] Dès novembre 1914, on vend à Pontivy une  « modeste feuille vendue 5 centimes», avec une quinzaine de poèmes de Botrel (cf. Journal de Pontivy, 20 novembre 1914).

[19] Cf., par exemple, la note du 18 mai 1917 programmant ses auditions  à bord de différents bâtiments et à Kara-Bournou (ABJ).

[20] Delahaye, Eugène, « Une interview à cent mètres des Boches», La Bonne Chanson, n° 85  (janvier 1916), p. 3.

[21] A Rennes, au dépôt du 41e, à Saint-Brieuc (3 mars 1915),  puis à Guingamp, à Brest (en novembre 1917) et Lorient (en février 1917), mais aussi à Pont-Aven où son épouse Léna meurt le 11 juillet 1916.

[22] Avec deux poèmes: Au front !  et Quatre et Hun (publié en carte postale)

[23] Cf. BOTREL, J.-F., « Théodore Botrel et l’autofabrication de l’auteur », in : Marie-Pier Luneau, Josée Vincent (dirs), La fabrication de l’auteur, Québec, Nota Bene, 2010, pp. 401-412.

[24]  En témoignent es nombreuses photographies de lui en costume de chauffeur, avec le brassard « Ministère de la guerre », ou en uniforme de  2e classe avec l’écusson du 41e RI cousu sur sa vareuse, publiées dans la presse ou en carte postale, comme celles portant  les numéros 4940 et 4948 chez Hamonic, à Saint-Brieuc qui, dans sa série bretonne, recyclera une photo d’avant-guerre intitulée “A la veillée” pour sa carte postale n° 5261 intitulée: “A la veillée pendant la Grande Guerre. On y chante les chants de guerre que le vaillant Barde Botrel a improvisés sur le Front tout en chantant lui-même chaque jour pour exalter le courage de nos vaillants gâs”.

[25]Chants de la bataille et de la victoire, op. cit., p. 127.

[26]  La Bonne Chanson, n° 85 (janvier 1916), p. 3.

[27]  Outre Eugénie Buffet et Mayol qui se sont plutôt produits dans les hôpitaux et au Théâtre des Armées, Georges Millandy, Lucien Boyer, Bach, etc. 

[28] Comme Charles Rolland (Roll-Diroll), Léon Durocher (a) barde Kambr o Nikor[28], Yves Berthou, le grand druide du Gorsedd de Bretagne, auteur de la très scatologique chanson Le Chétodon, publiée dans L’Union Maritime et Agricole de Quimperlé le 18 avril 1915 (cf. Chatel, Thierry, Yves Berthou (1861-1933) (Sa vie, son œuvre et ses lettres). Thèse Rennes 2, 1993, p. 157), Fañch Gourvil et Daniel Bernard (Soniou koz brezonek embannet netra-ken’ met evit ar zoudarded hag ar vartoled a Vreiz-Izel Roazhon, F. Simon, 1916, 14 p.), l’abbé Conq alias Paotr Tréouré, Yves Le Stanc, Pierre de Portgamp, Yves Picart, Pierre Jouan, Victor Le Teuff, Antoine Bott et même le chanteur des rues Lebruyant Alexandre.

[29] Comme celles signées Eugène Corfmat, Klaoda Ar Prat, soudard, Pierre Jouan ou Yann Loiz Rivoal. «On est tous les soirs à chanter en breton » dit René Conan du 1er Zouaves (cité par GUYVARC’H, D., Y. LAGADEC, Les Bretons et la Grande Guerre. Images et histoire, Rennes, PUR, 2013, p. 72), et, selon Léon Palaux (Un barde breton. Jean-Pierre Calloc’h-Bleimor sa vie et ses œuvres 1888-1917, Quimper, Le Goaziou, 1926, p. 149 et 144), Jean-Pierre Calloc’h-Bleimor, auteur en 1915 d’une chansonnette Les petits poilus, chantait des chansons bretonnes à ses hommes. Dans un registre moins guerrier, on peut citer les initiatives de Francis Gourvil ou André Mellac visant à mettre à la disposition des soldats bretonnants des chansons traditionnelles en breton, sans bien sûr oublier l’Œuvre du biniou aux armées (cf. Archives Départementales du Finistère 111 J 386), et la dotation en binious de certains régiments (cf. GUYVARC’H, D., Y. LAGADEC, op. cit.,  pp. 74-75).

[30] Il s’agit d’un aspect de la culture pendant la Grande Guerre et des pratiques culturelles des combattants assez peu pris en compte si on excepte des anthologies comme celles de Madeleine SCHMIDT (Chansons de la revanche et de la Grande Guerre, Nancy, 1985) ou Nicole et Alain LACOMBE (Les chants de bataille. La chanson patriotique de 1900 à 1918,  Paris, Belfond, 1992) et les études plus récentes de Claude RIBOUILLAULT (La musique au fusil: avec les poilus de la Grande Guerre, Rodez, Rouergue, 1996), Regina M. SWEENEY (Singing our Way to Victory: French Cultural and Music, Weleyan University Press, 2001), Charles LAVAUD (“La chanson dans les tranchées: une forme musicale originale?”, Guerres mondiales et conflits contemporains 3/2012 , (n° 247), pp. 23-34 ou Anne SIMON-CARRERE (Chanter la Grande Guerre. Les Poilus et les femmes (1914-1919), Champ Vallon, 2014) ou l’ouvrage collectif de S. AUDOUIN-ROUZEAU et al., La Grande Guerre des musiciens (Lyon, Symétrie, 2009).

[31] « Oh ! quelles tristes heures je passe ici… ­—écrit Botrel à son épouse Léna—, et que j’ai bien fait d’y venir. depuis le colonel jusqu’au dernier poilu, nul n’est démoralisé… mais déprimé. Tant d’efforts infructueux !... deux batailles effroyables, infernales, inutiles, placés où nous étions, au pivot de l’action, sous de terribles pièces tirant jour et nuit, sans arrêt. Que de morts ! Que de disparus ! Le pauvre colonel est voûté, tassé, vieilli de dix ans.  A table tout à l’heure, dans une conférence que j’ai organisée d’autorité, j’ai déjà du remonter les officiers nouveaux et anciens (si peu), et je vais affoler les hommes coûte que coûte, quitte à ce que mon cœur saute dans ma poitrine. Et dire qu’il y a des époilés à l’arrière qui se plaignent. Tonnerre ! c’est à vomir !... »  (TYL, Botrel, barde des armées, Paris/Marcinelle-Charleroi, J. Dupuis, s.d., p. 184).

[32] A la fin de 1910, le journal Kroaz ar Vretoned avait annoncé que Botrel, qui n’était pas bretonnant, apprenait le breton, une information commentée par Yan Brezal dans l’Echo du Finistère du 14 février 1911 (Centre de Recherches Bretonnes et Celtiques. Fonds Y. Berthou). C’est à cette époque qu’il a composé sa première chanson en breton : Setu amzer neve ! Dans une lettre rédigée en breton, en mai 1916 devant Verdun, Botrel annoncera à Joseph Jacob qu’il a chanté son bardit Goude ar C’honit  (Après la Victoire) “d’indan fri louz ar Boched miliget” (“sous le sale nez des Boches maudits”) (ABL).

[33] Quarante ans de journalisme. 1906-1946, Rennes, Imprimerie Commerciale, 1946, pp. 88-90.

[34]  Le même épisode est raconté par Botrel à Léna en ces termes : « Ca été dur ! Mais je les ai eus tout de même, nos pauvres poilus du 41e. Oh ! que j’ai peiné ! Plein air… vent à décorner les bœufs, tout était contre moi. Ils avaient froid, ils étaient mornes, pas le cœur à chanter. Oh ! j’ai peiné dur ! Enfin, au bout de vingt minutes, les visages se sont éclairés, on a souri, puis ri… puis enfin on a chanté. J’ai parlé du Passé, des disparus glorieux et aussi des Demains vengeurs. Alors, la haine a fait le miracle. Tous redressés, guéris, les loups bretons ont grincé des dents. Les revoilà prêts pour les assauts futurs. Mais je suis aphone… Kenavo, ma chère Léna » (TYL, op. cit., p. 204)

[35] La coupure de presse figure dans un des press-book de Botrel (ABJ).

[36] La Bonne Chanson, n° 91, p. 143.

[37] Emile Gabory qui dans Les enfants du pays nantais et le XIe corps d’Armée (Nantes, Paris, Librairie Perrin, 1923) consacre quelques pages au moral de ces soldats dit que, parmi les chansonniers qui passent dans les tranchées, Botrel « si familier, si sensitif »  est particulièrement bien accueilli . Eugène Delahaye ( op. cit., p. 90) dit de Botrel qu’il “avait en lui une incroyable force d’expansion”.

[38] Outre celles dédiées ou consacrées au 41e RI, il s’agit de : Kénavo, Bretagne !, La Chanson du Branle-Bas, marche des fusiliers-marins , Le Paimpolais, La lettre du soldat (sur l’air de La lettre du gabier) ; A la française ! , recueillies dans Les chants du bivouac (op. cit.). Arok, Bretoned !..., « Jean Gouin », marche en l’honneur des fusiliers marins ;  L’Horatius Coclès breton, dédié au capitaine Le Gloaziou de Dinan, le « breton farouche » qui mourut en défendant le pont de Stenstraete « comme Horacius le pont Sublicius »; Les cuistots, dédié A  Jobic Mainguy ; Avec mes sabots, sur l’air de « C’était Anne de Bretagne »; Une croix dans la tranchée, dédiée « aux compatriotes du 19e »,  recueillies dans Chansons de route  (1er janvier-31 août 1915) par Théodore Botrel « Chansonnier des armées », Paris, Librairie Payot & Cie, sd . La Division de Granit (87e D. I. T.) , dédiée « A mes chers compatriotes des 173e et 174e brigades », sur l’air national « Ann hini goz » ; Les deux  frères d’armes /Les deux gabiers —le nigouz et le pantruchard— , chantée pour la première fois le jeudi 19 avril 1917 sur l’air de La Boîte de chine de Yann Nibor (Mérieux, F., op. cit., p. 354) ; Quand les cols bleus s’en reviendront ; Kousk, Soudardik, War don « Kousk, Breiz-Izel ! », dédié « A la douce et glorieuse mémoire de mon petit ami, Emile Madec, du 19e et à celle des jeunes compatriotes bretons tombés en Héros et en martyrs pour la défense de la grande Patrie », et composée « Dans les tranchées de Champagne, au milieu de nos compatriotes aimés »; Le biniou….de guerre, dédié à M Olivieri [Oliviero] et à l’Œuvre du « Biniou aux Armées » ; Jésus chez les poilus ; La médaille de Sainte Anne ;  Là-haut, sur le capitaine Thélis Vachon, surnommé le « Guynemer du bombardement »  que Botrel qualifie de « breton d’Ame » ; Bonjour petite Marivonne ; La bague dans la tranchée ; La ceinture de sauvetage, sur l’air de Brave marin revient de guerre ; Dans mon hamac; L’Envolé, dédié à Ernest Dalodier, l’auteur du médaillon du monument Brizeux à Pont-Aven, recueillies dans Chants de Bataille et de Victoire (op. cit.).

[39] Cf. GUYVARC’H, D., « Les états de guerre de La Paimpolaise », in : De Bretagne et d’ailleurs. Regards d’historiens, Morlaix, Skol Vreizh, 2004, pp. 98-101. On peut trouver Le paimpolais recopié à côté du Biniou d’Emile Durand et Hippolyte Guérin, sur un cahier d’écolier dans Gimard, J., J. Le Goffic, Jacques, Mémoire de Bretagne, Luçon, Le Pré aux Clercs, 2000, p. 77.

[40]  Comme pour toutes les autres transcriptions du breton, je respecte la graphie présente dans les recueils de chansons.

[41]  Cette chanson a été reproduite dans Le Filon (n° 5, d’avril 1917), apparemment sans mention de son auteur (cf. LAVAUD, Charles, art. cit.,  p. 15).

[42] Outre En chantant ! A mon ancien Régiment, le 41e de Ligne, à Rennes, publié antérieurement dans Coups de clairon (Paris, G. Ondet, 1903)  et Rosalie (Les chants du bivouac, op. cit, pp. 203-207 ), Le soldat-prêtre, sonnet dédié « Au lieutenant-abbé L. F. du 41e Régiment d’infanterie », Le « Refrain » du 41e  et Salut à toi mon régiment ! (Chansons de route, op. cit., pp. 89-90, 207-212 et 261-264).

[43] D’après un texte de Taldir (« Dans l’intimité de Botrel »), conservé aux Archives Départementales d’Ille et Vilaine (1 J 383), il s’agit d’une marche composée en 1916  à l’intention des Poilus du 86e Territorial. Si on en croit Didier et Marielle Giraud (Emile Masson, Professeur de liberté, Chamalières, Ed. Canope, 1991, p. 269), Araock Bretoned « déchaîne l’enthousiasme de poilus patriotes et bretonnants ».

[44] Merci à Fañch Roudaut pour la transcription et la traduction de ces pages manuscrites d’un des carnets de Botrel conservés par ses descendants (ABJ) où l’on peut voir le compositeur tâtonner au crayon et en breton à la recherche des dystiques adéquats (il ne semble pas avoir  trouvé de rimes pour Montroulez, Vrest, Konkarne et Rosko).

[45] “Arok, potred, gant « Rozali» ruziet/Gant goad ar « Boched » miliget”  (“En avant les gâs avec Rosalie rougie dans le sang des Boches maudits”), en maudissant les « bleizi lous » avec leurs « c’hein melen », comme dans la chanson Arok, Bretoned.

[46] Chants de Bataille et de Victoire, op. cit.,  pp. 148-150 et 235-237, respectivement.

[47] Comme dans Dormez, matelots !... : “Dormez, matelots/Comme en vos lits clos/Dans les grands berceaux/Des eaux !” (Chants de Bataille et de Victoire, op. cit.,  p. 226).

[48] « Pourquoi ce coin/Est-il si loin/Du « chez nous » de notre Bretagne ? » […]« Nous regrettons notre petit « chez nous », Dans le port de Corfou! », […] Quand nous songeons/ A nos ajoncs» (Dans le port de Corfou , in Chants de Bataille et de Victoire, op. cit.,  pp. 186-187).

[49] « Gant pebez joa, —achu mat ar Brezel—/Ni adwello hon Breiz-Izel !/ Ni gano c’hoas, « euz a bouez hon fenn » : /Breiz da Virviken !/ Breiz da Virviken ! » (« Avec quelle joie, bien finie la Guerre, Nous reverrons notre Basse-Bretagne et rechanterons encore à tue-tête Bretagne à jamais, Bretagne à jamais !).

[50] Comme en témoigne la photo de l’abbé Le Toul au milieu de jeunes soldats (ABJ) et  l’Ouest-Eclair du 20 août 1917: “Samedi après –midi le bon barde Théodore Botrel est arrivé presque incognito à Lorient s’est fait entendre dans le vaste hall de l’Arsenal devant amiraux, officiers, marins, blessés”.

[51] On peut trouver des références à Botrel ou des déclarations et textes de lui dans l’Ouest-Eclair du 27 février 1915 (« La Bretagne sur le Front »), et 14 décembre 1915 (« Botrel aux armées »), Le Journal de Pontivy (22 novembre 1914) , L’Union Agricole et Maritime de Quimperlé de mai 1915, Le Nouvelliste de Bretagne du 25 février 1915 («  Botrel Tyrtée national ») et du 5 mars 1916 (un compte-rendu de Chansons de route),  L’Eclaireur, l’Almanach des Bretons pour 1916 et 1917, mais aussi La Paroisse Bretonne de Paris qui, en 1916, rend compte de nombreuses matinées données en l’honneur des blessés bretons où les chansons et poèmes de Botrel (y compris  Au front ou La chanson du branle-bas)  occupent une grande place. L’inventaire est évidemment loin d’être clos.

[52] A titre d’exemple, cette lettre de Botrel reproduite dans Ouest-Eclair du 14 décembre 1915 : « Toutes les petites patries ont fait vaillamment leur devoir, disons-le bien haut ; nous affirmons plus hautement que la Bretagne s’est entre toutes signalée par son dévouement aveugle, son « cran » tenace et son abnégation absolue. […] George Sand disait jadis que tout bon français devrait tirer son chapeau en passant devant un Breton, tant son héroïque passé est admirable ! Que dira-t-on de lui alors après la victoire ! ».

[53] Les descendants des « Celtes roux aux robustes épaules » sont « taillés en plein roc » et « crient tous Arok ». Ces « Duguesclin de petite taille » sont faits de granit et « Des Bretons les beaux yeux clairs/De nouveau sont plein d’éclairs ». Ils se distinguent également par leur particularisme vestimentaire, avec leurs pen-baz, leurs peaux de mouton et leurs sabots (cf. La Division de granit, in Chants de Bataille et de Victoire, op. cit., p. 139).

[54] Ce sont de  « vaillants soldats » et  des « héros têtus », « sans peur », « disciplinés», « durs à la peine», des « gâs sans reproche et sans peur », des « gâs surhumains », qui « seront plus audacieux, Plus têtus que leurs aïeux » (passim).

[55] Cette vision héroïque des combattants bretons ne se distingue guère de celle donnée par la presse bretonne et parfois même nationale, comme en témoignent les exemples fournis par Didier Guyvarc’h (« La mémoire bretonne de 1914-1918 », Bulletins et Mémoires de la Société archéologique et historique d’Ille et Vilaine, CXIV, 2010, p. 221), auxquels on pourrait ajouter les textes publiés dans Ouest-Eclair, La Résistance-La Croix de Morlaix, Le Lannionnais ou  Araock. Bretagne Nouvelle, organe des Bleus de Bretagne, qui, par exemple, reproduit dans son numéro de mai-juin 1915 (pp. 22-23), « l’éloge des Bretons » prononcé par Maître Emile Michon devant le Conseil de Guerre pour obtenir l’acquittement du fusilier-marin Léon Néleck, blessé à Dixmude et arrêté sur la voie publique « après de trop copieuses libations »,  et consacre des rubriques régulières aux « gars de Bretagne », aux « petits soldats bretons », aux  « braves bretons du 87e », en vantant « l’ardeur native » et la « rudesse de granit », des « gâs bretons », les terriens comme les côtiers,  « rochers de fer, de granit, dressés devant les Boches ».

[56] Cf., par exemple, dans celui du 241e « ce n’est pas à vous Bretons qu’il faut enseigner l’amour de la patrie et du drapeau » ; dans celui du 75e RI :  « ce n’est pas à vous Bretons qu’il faut enseigner l’amour de la patrie et du drapeau » ; dans celui du 41: « les fils de la vieille terre bretonne ont bien mérité de la patrie et c’est le front auréolé de gloire qu’ils rentreront dans leur terre natale » (p. 28).

[57] CABANES, B., La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Paris, Seuil, 2004, p. 467 et 477.

[58] La Glorieuse Bretagne des Armées et l’Idée Bretonne dont le premier numéro paraît en juillet 1918, est publié pour « de la Bretagne célébrer l’ardeur dans la guerre », « ses folles audaces sur mer et sur terre », « le mordant terrible dans les assauts », « la ténacité à tenir sous les obus » mais avec « une dignité suffisante pour la grandiose et touchante simplicité dans l’action » (cité par Lucien RAOUL, Un siècle de journalisme breton de l’Académie Celtique à la Glorieuse Bretagne des Armées, Le Guilvinec,  Le Signor, 1981).

[59] Parlant des soldats bretons, Botrel déclare à Ouest-Eclair (27 février 1915) : « Ah ! c’est qu’ils ont une double foi, ceux-là, comme d’autres ont paraît-il double muscles : la Foi patriotique et la Foi chrétienne. Quand les marmites se mettent à pleuvoir autour d’eux, enterrant les vivants et déterrant les morts, ils esquissent un signe de croix, font vœu à « Monseigneur Saint-Yves » ou à Sainte Anne « la bonne dame d’Auray » et ils attendent, tranquilles, muets, inébranlables ».

[60] HARDIER, T., J.-F. JAGIELSKI, Oublier l’Apocalypse, Editions Imago, 2014, p. 120.

[61] On pourrait y  ajouter ce qu’écrit Tardieu dans La Bonne Chanson ( 84, octobre 1915, p. 3), à propos d’un concert où Botrel « chante pour les cols-bleus étagés sur les piles de sacs et les montagnes de caisses dans un vaste hangar ; beaucoup d’entre eux étaient Bretons « Botrel chanta dans leur langue un chant guerrier du pays natal et ce fut du délire !... ». Mais ce genre de « témoignages », comme ceux de Barrès ou de Delahaye et autres, appartiennent à un système d’information souvent qualifié de « bourrage de crâne » qu’il convient, par conséquent, de lire et d’interpréter avec beaucoup de précautions (cf. PAPPOLA, Fabrice, Le « bourrage de crâne » dans la Grande Guerre. Approche socio- culturelle des rapports des soldats français à l’information, Thèse Toulouse-Le Mirail, 2007, p. 760).

[62] BOURGEON, J., M. JOST (ed.), Un dernier tour en ville. Un Nantais, de la belle époque aux cinquante otages. Léon Jost, Thonon les Bains, Editions de l’Albaron, 1991, p. 235. Cf. LAGADEC, Y., « L’approche régionale, quelle pertinence ? Le cas des combattants bretons dans la Grande Guerre », in : Michaël Bourlet, Yann Lagadec, Erwan Le Gall, Petites patries dans la Grande Guerre, Rennes, PUR,  2013, p. 62.

[63] GOURLAY, P., C’était la Grande Guerre. Bretagne 1914-1920, Skol Vreizh, n° 62 (2008), p. 39.

[64] Voir, par exemple, le témoignage de Jean-Marie Babin du Landreau : « Il nous a chanté une jolie chanson des mieux composées Sur la route de Berlin. Vrai ! Nous riions et pleurions à moitié, tellement ce sera (sic) terrible et beau » (cité par E. Gabory, op. cit.),  et ce que dit Jean-Julien Lemordant, le peintre et ancien combattant aveugle à qui Botrel avait dédié un poème dans la Bretagne Touristique du 15 juillet 1922, dans son discours lu lors de l’inauguration du monument à Théodore Botrel à Pont-Aven, le 14 août 1932: “Pendant une période de détente ou avant une attaque, il arrive au milieu des soldats près des lignes, sous le feu de l’ennemi. Il leur apporte sa verve, toute la flamme de son cœur et, à défaut de joie véritable, hélas impossible, la gaîté, passagère sans doute, mais qui appaise leurs tourments et durant quelques heures dissipent leurs inquiétudes. Trois vers dans une chanson ou une phrase dans une conférence qui évoquent le sol natal, ravivent en leur mémoire des impressions anciennes, les rapporochent des êtres chers, père, mère, femme, fiancée, qui là-bas, dans la demeure assombrie,  compatissent à leur détresse […]. Au loin, l’éclatement des obus soutient la voix de Théodore Botrel ou la couvre” (ABJ).

[65] En lui accordant une « Rosalie » d’honneur et donnant en son honneur un concert, le 24 avril 1915, suivi le lendemain par un banquet. Mais on peut aussi remarquer que Botrel sera également fait « chasseur honoraire » par les chasseurs alpins.

[66] François Jaffrennou Taldir, lui reproche, dès le 23 mars 1915, d’avoir « rimé, pour suivre l’opinion, tant de médiocres couplets guerriers »  (Le Numéro Matricule 315. Impressions de la guerre de 1914-19, pp. 427-431, cité par Sophie Souquet, Le bardisme de Taliesin à Taldir. Crise du chant et métamorphose du texte. Thèse de Doctorat Rennes 2, 2005), et Anatole Le Braz condamne en Botrel la « falsification des sentiments les plus profonds par la littérature » (cité par Yann-Ber PIRIOU,  Au delà de la légende. Anatole Le Braz. Essai biographique, Rennes, Terre de Brume, 1999, p. 233).

[67] “quand il a vu que le botrélisme était quasiment considéré comme un instrument de victoire dans les hautes sphères civiles et militaires ­—quelque chose comme l’eau de jouvence de l’abbé Soury, ou les pilules Pink, avec attestations et portrait— Botrel a cru que c’était arrivé […] Mais, malgré tous les Arock Bretoned, les Kenavo, les sabots de bois et les sainte Anne d’Auray dont sont émaillés ses deux livres, la Bretagne n’y est vraiment pour rien” (BODIN, L., « Botrel ou plutôt le Botrélisme » in : En Bretagne ; Des livres-Des Voyages-Des Impressions-Des opinions, Les Cahiers bretons, n° 2, Septembre 1918, p. 44).

[68] Cf. Le Canard Enchaîné du 14 février 1917 qui assure que devant le peu d’empressement mis par les marins à assister à un concert de Botrel à Lorient le second-maître du Livinec y envoie des hommes punis, dont un certain Jean Le Gall.

[69]LAGADEC, Y., art. cit., p. 62.

[70] On peut pourtant percevoir une certaine fierté sous la plume d’Emile Gilles —un bleu de Bretagne—lorsqu’il écrit le 22 novembre 1914 dans le Journal de Pontivy: “c’est à la Bretagne que revient l’honneur d’entretenir par des chansons la virile ardeur des vaillants soldats qui se battent dans l’Est et dans le Nord pour la défense du sol national ! » (reproduit dans Araock. Bretagne Nouvelle). Un sentiment guère diférent de celui exprimé par La Résistance-La Croix de Morlaix le 9 janvier 1915: “les Bretons peuvent être fiers de l’enthousiasme légitime que suscite partout le barde Botrel”.

[71] « Merci à Botrel d’avoir procuré de bonnes heures de joies patriotiques au Marins de la Brigade Navale », écrit-il le 8 avril 1915, à Cost-Dunkerque (ABL). Ce qui nous rappelle que la plupart des prestations de Botrel se font dans le cadre de loisirs encadrés, en présence de la hiérarchie militaire assise devant, le reste du public étant debout, ce qui a évidemment des incidences sur les modalités de réception…

[72] On peut l’écouter dans un enregistrement Pathé 4309 de fin 1919, repris dans Théodore Botrel le chansonnier breton et ses interprètes, EPM Musique, disque 2, plage 22.  

[73] Quelles purent être les réactions des soldats bretons qui, selon Léon Palaux (op. cit., p. 149), assistèrent avec Jean-Pierre Calloc’h Bleimor à un concert donné par Botrel? Dans la vingtaine de témoignages de Poilus bretons qu’il analyse dans Nous, les Poilus (op. cit.)  Roger Laouénan ne relève (p. 162-3) qu’un commentaire (favorable) à propos de Botrel, celui de l’infirmier Alphonse Le Levier qui, le 25 avril 1915, note : « Séance récréative en plein air : le barde breton Th. Botrel, nous donne ses nouvelles chansons de guerre qui ont été très goûtées et très applaudies, en particulier La Rosalie ». Mais on sait aussi que la chanson  « Jean Gouin » fut écrite à la demande d’Albert Menguy du 2e bataillon des fusiliers marins (« nul plus que vous n’est qualifié pour chanter les exploits des « Jean Gouin ») et dédiée « A l’amiral Ronarc’h et à sa Brigade héroïque, à jamais immortelle (Sur le vieil air si populaire dans la Marine « Ils ont bien bourlingué trois ans), et “Crème-de-Menthe” pour que “au cas que nous reviendrons pas dans nos foyers conjugals, que ceux que nous avons laissés après nous, puissent chanter à leur tour la gloire de “Crème-de-menthe”, écrit le Patron, Auguste G, le 15 juin 1917 (Chants de Bataille et de Victoire, op. cit., p.  203). Le recueil de nouveaux egodocuments (dont des cahiers de chansons) permettra peut-être d’en apprendre davantage sur la perception de Botrel par les Bretons….

[74] MARIOT, N., Tous unis dans la tranchée? 1914-1918, les intellectuels rencontrent le peuple, Paris, Le Seuil, 2013.

[75] Au delà, peut-être, de ce que Guyvarc’h et Lagadec (op. cit., p. 195) qualifient de « mobilisation des apparences »,  autour de la « bretonnerie  convoquée pour flatter le sentiment d’appartenance à une région dont les “caractères propres” sont mis en avant».

[76] BODIN, Louise, art. cit., p. 44.

[77] En 1935, Léon Le Berre Abalor, parlant de Botrel (Théodore Botrel. Congrès de l’Unvaniez Arvor, Lorient, Le Bayon-Roger, 1935, p. 18), rappelera que: « Pour lui, la grandeur de la France n’était faite que de la somme des valeurs provinciales et au milieu de toutes les provinces de France, la Bretagne au premier rang : « Breiz da genta! », comme il le fit graver sur le monument aux Morts de Pont-Aven».

[78] Nanti de la prime fixe de 250 francs ainsi que de l’indemnité de 52 francs et celle de 6 francs (ABL).

[79] Il fait également partie de la délégation bretonne qui se rend sur la tombe de Bleimor, le 21 août 1924.

[80] « Chez nous le fléau de la dénatalité ne sévit pas, et pourtant nous avons donné à la France 300 000 hommes tués à l’ennemi —le pays tout entier a perdu 1 400 000— la proportion est effrayante n’est-ce-pas ? ».

[81] Voir GUYVARC’H, D., “La mémoire bretonne de 1914-1918”, art. cit., p.

[82]  Cf. ses poèmes-charges A Curação ou Les deux Empereurs publiées dans La Libre Belgique les 16 février 1920 et 4 mai 1921, ou Poisson d’avril, publié dans L’Avenir du Luxembourg, le 3 avril 1921.

[83]  Cf. BOTREL, J.-F., « La seconde tournée de Th. Botrel au Canada Français (1922) » (http://www.botrel-jean-francois.com/Theodore_Botrel/Canada_1922C.html).

[84] Avec Mon casque, La croix de guerre de Papa, Le retour du prisonnier, La tranchée des baïonnettes, la comédie dramatique en trois actes Jean Kermor, Jean-Gouin Marin Breton (un petit album joliment illustré par A. Granchi-Taylor et publié par Henri Laurens en 1920) et « Les « pompons rouges ». Pas plus que les autres chansons de la Grande Guerre, à l’exception sans doute de La Madelon et de La chanson de Craonne, les refrains guerriers de Botrel n’ont perduré, malgré quelques enregistrements et même si La bague des tranchées est présente dans le répertoire « traditionnel » de Gisèle Gallais (cf. Vous jeunes gens qui désirez entendre, Rennes, Dastum, La Granjagoul, PUR, 2014, p. 83), et qu’en 1937, la Fête de la 87e Division Territoriale à Vitré se termine par le chant composé par Botrel en l’honneur de la 87e division,   Dans la boue [et non La Division de granit !], repris en chœur par l’assistance » (Ouest-Eclair, du 6 septembre), c’est aujourd’hui sur le mode du repoussoir que fonctionnent Rosalie ou Ma petite Mimi.

[85] La Fête du Fanion du 41e du 4 mai 1919, par exemple.