Rencontre avec João António de Barros dit Jotabarros, poète de cordel et graveur.

 

                                                                                   En souvenir de Jerusa et de Boris

 

C’est grâce à Jerusa Pires Ferreira (1938-2019) et Boris Schnaiderman (1917-2016) qui le connaissaient bien que j’ai pu rencontrer à São Paulo, le 1er novembre 1999, après un colloque sur les almanachs organisé à l’université de Campinas, le cordelista Jotabarros dont je souhaitais acquérir quelques gravures.

            Jerusa avait laissé plusieurs messages chez sa femme, chez sa fille, à son atelier (à Embú das Artes). Jotabarros avait rappelé, mais il « n’y avait personne ». Il a rappelé aujourd’hui et il arrive chez Jerusa et Boris, dans leur appartement de la rue São Vicente da Paula) toute proche d’une autoroute urbaine (o culebrão, disait Boris).

 

 









 





 

C’est un petit homme brun, de 64 ans (il est né en 1935), simplement vêtu. Son visage est plutôt rond. Il porte des lunettes. Il est originaire de Glória do Goitá (Pernambuco), est marié et a 10 enfants. Il est très disert, voire volubile et plutôt amuseur et boute-en-train, dit Jerusa. Ses vers sont volontiers malicieux (contre le mal de…, par exemple). Durant l’heure et demie que durera le trajet en taxi du centre de São Paulo à l’est de la ville (pour aller chercher, chez sa fille, des gravures qu’il n’a pas apportées), il s’attardera volontiers sur ses exploits amoureux (il dit ne pas savoir ce que sont les aphrodisiaques). Il a de la tension (16/10). Quand il ne compose pas des folhetos de cordel, il peut être coiffeur, menuisier (il sait réparer le cannage des chaises) et artiste-peintre (Jerusa possède quelques tableaux de lui). Dans la conversation, il lui faut regarder son interlocuteur dans les yeux.

            Comment compose-t-il ? Il emploie la sextilha, mais peut aussi utiliser les décimas si on le lui demande (il connaît parfaitement les différents mètres disponibles). Il dit les vers d’abord, puis les écrit. Il écrit à voix haute, en quelque sorte. Quand il se représente le lecteur/ses lecteurs, c’est au lecteur-auditeur-spectateur qu’il pense. Je n’ai pas bien compris si c’était lui qui tapait ses textes à la machine à écrire.  Il a 64 folhetos à son actif[1]. Il les fait imprimer dans le Nordeste. Un de ses titres a été tiré à 2 000 exemplaires, avec trois éditions. Certains ont été composés sur commande (il est plutôt « de gauche »). Jerusa qui avait des folhetos plein les tiroirs d’une commode m’en a offert quelques-uns.





















Lorsque, sur le siège avant, il récite ses compositions pour les occupants du taxi (ses recettes médicales ou d’autres couplets —il ne les sait pas tous par cœur), dans la sorte de psalmodie qui accompagne la récitation, on observe un balancement cadencé, de la tête et du haut du corps.

Le grand différend de cet habitué des pelejas (joutes verbales) semble être avec le « doutor » Franklin Maxado Nordestino, auteur entre autres de O cordel do cordel (1982) qui, selon lui, n’est qu’un « copieur et falsificateur ».

Arrivés au garage de chez sa fille, il sort du coffre de sa voiture un carton attaché avec des ficelles en plastique qui contient des gravures en vrac.

 

            Il n’est venu à la gravure qu’après (il a commencé par la musique). D’ailleurs les vignettes pour la couverture de ses folhetos sont réalisées en dernier. Il a une presse, mais peut aussi imprimer à la cuillère. Quand les gravures comportent plusieurs couleurs, elles sont toutes appliquées en même temps sur la matrice (c’est la technique de Provincetown, ai-je appris depuis). Il dit ne pas faire de tirages en nombre supérieur à trente ; ils les note sur un carnet. Sa cote peut atteindre 300 reais pour les plus grands formats. Il n’a guère de tirages d’avance de ses gravures et dit ne pas vraiment chercher à les vendre. Il serait devenu paresseux (la preguiça, dit-il). On peut lui faire des commandes, mais il faut apporter le bois pour la matrice.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 








Je lui ai acheté trois gravures, à un prix négocié par Jerusa. Avec cette somme, dès l’après-midi, il va aller payer la vignette de sa voiture.

            Jotabarros a l’habitude de répondre à la curiosité des universitaires et collectionneurs ; le « Hollandais de Poitiers » lui a, d’ailleurs, emprunté 4 matrices (de fait, trois, car il lui en a donné une), mais il ne sait pas comment ni quand il va les récupérer. Il sait que deux poètes du Paraiba ont été invités en France ; lui aussi répondrait volontiers à une invitation en France ou en Espagne.

            Jotabarros qui m’a offert sa compagnie pendant ces deux heures a-t-il adapté à son interlocuteur un discours manifestement bien rodé ? Sans doute. L’impression est en tout cas qu’il parle depuis un monde dans lequel un universitaire peut difficilement entrer même s’il s’efforce de le comprendre, avec une vision de la vie dans laquelle il ne se projette qu’à court terme, mais de façon finalement optimiste.

De cette fugace et distante proximité, je garde le souvenir d’un moment privilégié et une durable frustration.

 

                                                                                   J.-F. Botrel

 

NB. Jota Barros est mort le 11 août 2009. J’aurais dû demander à Jerusa qui a été le témoin silencieux de cette rencontre des précisions ou des compléments sur tel ou tel point des notes prises à la fin de la journée du 1er novembre 1999 et aujourd’hui mises en forme. Sa disparition en 2019 —après celle de Boris— ne rend que plus vif ce regret.

 

 



[1] La Biblioteca Virtual Cordel de l’université de Poitiers (fonds Raymond Cantel) offre à la consultation A peleja e Aderaldo filho do cego, com Alexandre  o neto de Zé Pretinho et la couverture gravée par Jotabarros pour Peleja de Guriatã de Coqueiro com Sebasto do Rio Grande (http://cordel.edel.univ-poitiers.fr).