Préface à


Otero, Mariano, Affiches d’un engagement, Rennes, Editions La Part Commune, 2017, p. 9-12.

 

 

On a encore du mal à associer l’Art à l’éphémère. Dans la démarche de création de Mariano Otero c’est pourtant un aspect depuis toujours assumé, comme une activité presque ordinaire —citoyenne, pourrait-on dire—et qui se trouve aujourd’hui, avec ce livre, par lui et pour lui revendiquée, comme partie intégrante de son œuvre d’artiste.

         Cet art est éphémère en raison même de sa finalité principale: annoncer un événement ponctuel (la projection d’un film, une conférence-débat, une manifestation, un meeting (avec l’indication du jour, du mois et de l’heure, mais jamais de l’année), une semaine de la pensée marxiste, un bal populaire, une fête, une souscription, une commémoration), ou  accompagner une actualité par définition périssable comme l’est celle de l’année pour un calendrier ou celle des bi-mensuels ou mensuels comme Información Española ou Perspectives, même si la revendication de la liberté et de la paix ou les manifestations de solidarité avec les prisonniers ne s’inscrivent jamais —on le sait bien— dans un temps si précis.

C’est un art éphémère, également, en raison de la fragilité de son support, voué à être rapidement consommé, comme dans le cas du papier de l’affiche, collé, puis recouvert au fil de l’actualité —parfois lacéré—, et seulement exceptionnellement conservé. Ou qui porte en lui son propre programme de destruction, comme le bon de souscription détaché de sa souche.

Par les techniques de production et de reproduction mises en œuvre, l’art éphémère de Mariano Otero relève plutôt de l’Arte Povera: une affiche faite à la main, à plusieurs exemplaires, un dessin au trait reproduit sur un tract monocolore ronéoté, une linogravure ou une affiche manuellement sérigraphiée, avec un passage pour chacune des deux couleurs. Ce n’est que tardivement, avec le recours à des imprimeries de labeur, que toute l’éclatante palette de couleurs que Mariano utilise pour ses baigneuses ou ses tangos pourra se retrouver sur des affiches comme celles consacrées à la diversité culturelle.

Mais c’est aussi un art partagé, qui, à la différence de l’art des galeries,  s’offre au regard de tous, dans la rue ou dans d’autres espaces publics et accepte de se fondre dans une démarche collective, dans sa réalisation (les lettres des affiches de Mariano ont pu, en certaines occasions, être dessinées par Antonio, son frère aîné, et la mise en page du message typographique déléguée) et dans sa genèse puisque souvent il s’agit de répondre à la demande —plutôt qu’à la commande— d’une organisation : l’Union des Etudiants Communistes, Ciné 44, le Secours Populaire Français, le Partido Comunista de España, l’Association des Portugais de Rennes,  le Mouvement de la Paix, le Parti Communiste Français, l’Union des Associations des Immigrés (puis Culturelles) de Rennes, Amnesty International, etc. Ce qui n’exclut pas que Mariano puisse être son  propre commanditaire lorsqu’il s’agit du  Círculo Español dont il fut le président ou qu’il choisit de célébrer par de splendides portraits au fusain ou à la plume des figures aujourd’hui historiques comme Dolores Ibárruri dite La Pasionaria, Luis Corvalán, Ho Chi Minh, Manolis Glezos, les grands poètes espagnols Miguel Hernández, Antonio Machado, Federico García Lorca, Rafael Alberti, ou encore Picasso, Pablo Neruda ou Frédéric Joliot-Curie  dans une sorte de galerie plus ou moins secrète où figure également son père, Antonio Otero Seco.

L’art éphémère de Mariano Otero est un art engagé et généreux, comme son auteur qui offre son travail d’artiste à la cause qu’il a accepté d’illustrer, au double sens du terme, ou de défendre, ou en fait don à un ami.  Dans son entretien avec Jean-Louis Coatrieux, on trouvera de nombreuses clefs pour comprendre ce qui a, depuis toujours et constamment, animé l’homme, le militant et l’artiste, dans la fidélité aux valeurs démocratiques et progressistes et, comme Picasso ou André Masson en d’autres temps, l’a conduit à prêter ainsi sa main et son art aux causes qu’il partage, à servir ses causes sans jamais se laisser asservir.

Ses causes c’est, d’abord et vitalement pourrait-on dire, l’Espagne qu’il a dû quitter à peine adolescent, en 1956: si la guerre est alors finie, pour Mariano Otero et tant d’autres, le combat pour la démocratie continue et l’Espagne, ses héros et ses victimes, peuplent l’univers de son art militant et de son art tout court. Dans tous ces visages de femmes douloureux et tragiques comme ceux de la suite consacrée à l’Epopée d’Espagne ou ceux qui font explicitement écho au Guernica de Picasso, dans ces femmes à la colombe ou à l’enfant sur lesquelles plane un soleil noir, ces militants victimes de la répression, ces paysannes tout de noir vêtues, ces campesinos castellanos aux pieds nus, ces visages derrière des barreaux, ces foules d’où émergent un poing ou une main dressée,  comment ne pas voir la célébration d’une Espagne à la fois lointaine et proche, comment ne pas sentir cette volonté de dire par l’image la souffrance et l’espoir, et de faire partager un sentiment plus que de convaincre ? Sans l’avoir délibérément ou consciemment cherché, Mariano Otero est devenu pour ses compatriotes républicains de l’exil et ceux qui, à Rennes ou ailleurs, les ont accompagnés et soutenus, la voix graphique du peuple espagnol. L’Espagne à libérer du joug franquiste fut, en effet,  au cœur de son art, comme le furent d’autres peuples en lutte (comme ceux d’Indochine), réprimés ou massacrés  (l’Irak en 1963, le Congo en 1964) ou enfin provisoirement libérés (de Cuba au Chili) et toujours la Paix et  la Solidarité et bientôt l’Europe ou la Diversité culturelle. Le regard rétrospectif sur ces expressions inscrites dans le temps fait bien sûr que le cri alors lancé (« Sauvons Grimau ! », « Sauvons Otaegui Garmendia », « ¡No a la represión! ») ou que l’espoir manifesté (« ¡Libertad ! », « Paz/Paix ! ») puisse parfois, au delà des slogans, résonner aujourd’hui douloureusement quand ils se retrouvent confrontés à l’histoire des pays et des hommes. Reste en tout cas, évidentes, outre la valeur testimoniale et historique, la sincérité de l’artiste et la force de son art, qu’on retrouve pleinement exprimées dans le simple et grave visage de femme de la linogravure qui clôt ce recueil.

Car cet art, largement déterminé par la circonstance et l’urgence, n’est pas un mode d’expression à part et puise évidemment au cœur de la création de Mariano Otero, dialogue avec elle en une sorte d’osmose : il y a peu de motifs ou de formes qui soient spécifiquement associées à l’expression militante. On pourra ainsi, par exemple, comparer les visages ou représentations de femmes tracés sur le papier avec tous les portraits que Mariano a consacrés à sa mère María-Victorina, à sa  sœur Isabel ou à Marie-Alice. Il y a tout au plus une nécessaire simplification qui n’enlève rien à la force du message rendu de la sorte encore plus expressionniste. Ou retrouver toute la lumière des baigneuses ou des danseurs de tango sur les affiches consacrées à la diversité culturelle où Mariano joue sur la capacité du spectateur ou lecteur à associer correctement les indices visuels qu’il fournit avec une identité, comme l’œillet rouge ou les lunares et faralaes (pois et falbalas) des Andalouses, s’agissant d’une Espagne devenue emblématique de l’Europe.  

         Même si l’ensemble des œuvres reproduites dans ce livre constitue en quelque sorte un récit —celui d’une histoire contemporaine partagée ou partageable— on remarquera que l’art éphémère de Mariano Otero n’est pas narratif. Rien de semblable au Sueño y mentira (Songe et mensonge) del general Franco de Picasso, mais une succession d’images synthétiques muettes ou, à la façon du Miró de Aidez l’Espagne !, accompagnées, sur le mode scripto-visuel, de quelques éléments discursifs intégrés,  quand cet aspect n’est pas laissé à la responsabilité typographique du commanditaire. Leur impact visuel en fait comme des coups de poings sans véritable violence dont l’austérité n’obère pas totalement la tendresse et encore moins une capacité d’empathie communicative. Telle affiche de bal populaire peut même revêtir les couleurs joyeuses et tricolores d’un Fernand Léger et les neuf pieds représentés pour annoncer le Festival de la Diversité en 2002,  durablement inviter à entrer dans la danse interculturelle.

Sauf dans la caricature de  Franco jeté aux poubelles de l’Histoire ou le sinistre tango des militaires et financiers argentins, on ne perçoit pas dans ces dessins, fusains ou pastels, de volonté de dérision radicale comparable à celle de  Toño Salazar ou, plus tard, de Vázquez de Sola dans Vida sexual del general Franquísimo alias Paquita la culona (1975), par exemple, et si l’on devait penser à des affichistes comparables, ce serait Steinlen plutôt qu’Arturo Ballester qui viendrait à l’esprit.

Décidément, l’art éphémère n’est pas ici un art  de second rang et le fait que Mariano Otero ait —heureusement pour nous— conservé la plupart des matrices qui sont reproduites dans ce livre est symptomatique de la place pleine et entière qu’il occupe dans son œuvre ;  les amateurs de Mariano Otero ne s’y sont d’ailleurs pas trompés qui ont souvent conservé des affiches, calendriers, bons de souscription, etc. que leur caractère éphémère vouait pourtant à la disparition.

 

L’art éphémère, si par bonheur il en reste une trace, perd-t-il son sens avec la disparition de la circonstance dont l’œuvre ne garde parfois aucune trace explicite ? Doit-on obligatoirement lui restituer tous ses tenants et aboutissants pour le comprendre et l’apprécier? N’y-a-t-il pas une dimension atemporelle et sans frontières qui permet de le relier à d’autres expressions artistiques contemporaines ? Qui font qu’on puisse, en contemplant la centaine œuvres ici réunies, ressentir une forte émotion, sans doute légèrement déliée du contexte et de l’intention originale, mais sans véritable risque de contresens.

Je crois qu’il n’est pas besoin d’avoir partagé les engagements de Mariano Otero ni, bien sûr, d’appartenir à la communauté espagnole pour percevoir la cohérence esthétique de cette expression par nécessité éclatée et pour ressentir et partager cette exigence de « lutte contre l’indifférence » dont témoigne un parcours de plus d’un demi-siècle.

         C’est à cette expérience qu’est invité le lecteur de ce livre qui pérennise

l’expression éphémère d’un profond et fidèle engagement artistique et humain.

        

 

Jean-François Botrel