« Pour les ephemera, des nomenclatures sans frontières ? »,


Fabula / Les colloques, Les éphémères, un patrimoine à construire,


URL : http://www.fabula.org/colloques/document2941.php, décembre 2015.

 


Sous ce qu’il est convenu d’appeler ephemera[1], ou encore: non-livres, imprimés mineurs, travaux de ville, remendería, jobbing prints, retacería, selon l’autorité et la langue concernés, sont regroupés —j’exprime un point de vue “espagnol”— des objets qui doivent leur dénomination à leurs usagers plus qu’à leurs producteurs (éditeurs, libraires et imprimeurs), aux collectionneurs (qui sont tout à la fois les inventeurs et les conservateurs des ephemera) plus qu’aux bibliologues ou bibliothéconomistes et aux universitaires, dans leur majorité peu intéressés par le sujet.

 

Il suffit pour s’en convaincre de confronter ce que Martínez de Souza en dit dans son Diccionario de bibliología y ciencias afines[2], ou même le catalogue de l’exposition organisée en 2003 à la Biblioteca Nacional de España (Ephemera. La vida sobre papel[3]) d’un côté,  et la revue Paperàntic ou le site web Todocolección, de l’autre.

Dans son Dictionnaire Martínez Souza se réfère, pour l’essentiel, à la culture de l’imprimerie et de la bibliothéconomie traditionnelle ou contemporaine[4]. C’est pourquoi sur les quelque 3 400 termes ou entrées retenues et définies, seule une trentaine ont quelque chose à voir avec les ephemera, les non-livres ou des travaux de ville: donnés sous leur forme française, il s’agit d’estampe, image, imagerie, colportage colporteur, affiche, écriteau, en-tête, almanachs, calendriers, album, agenda, abécédaires, bande dessinée, livret de famille, mais aussi  d’éléments appartenant au péritexte du livre, comme couverture, livraison, exlibris, superexlibris, marque éditoriale, encart,  et quelques objets comme libelo, pasquín, et aleluya (traduit en français, par “petite image pieuse”). En revanche ne figurent pas, par exemple, l’entrée chromo, ni les équivalents de carte de visite, faire-part, et le terme placard renvoie exclusivement aux épreuves d’imprimerie, tout comme étiquette ne s’applique qu’au dos du libre. On trouve néanmoins l’entrée carte de lecteur.

Dans le catalogue de l’exposition Ephemera —la première officiellement consacrée au fonds existant à la Biblioteca Nacional de España (BNE)[5] , les objets exposés sont regroupés en 14 catégories ou  “genres” qui sont ensuite détaillés selon une organisation en arborescence et assortis de notices très fouillées[6]. Par exemple les felicitaciones ou cartes de vœux sont classées en deux catégories : en général et de Noël et de Nouvel An, cette dernière catégorie étant subdivisée en quatre : cartes de vœux personnelles, d’entreprises et commerces, de métiers (33 sont répertoriés) et divers. Pour d’autres catégories comme les cartes et prospectus de produits et établissements commerciaux, il est fait une distinction entre productos varios et productos farmaceúticos (sans doute en raison des fonds conservés), puis sont distingués les sujets représentés (les hommes, les femmes, les enfants, les couples, les figures allégoriques, les oiseaux, les animaux, les paysages, etc. ).

Quant à la liste que j’ai proposée en 2011 à l’occasion du XIV Seminario Litteræ sur « El impreso no libro. Tipología y prácticas », complétée depuis avec l’aide de Joaquín Díaz qui conserve dans son Centro Etnográfico d’ Urueña (Valladolid) environ 25 000 objets pertinents, elle comporte, pour l’instant, entre 130 et 150 entrées[7].

 

Si l’on s’intéresse à présent au  point de vue de l’usager et du collectionneur tel qu’il s’exprime dans la revue Paperàntic mais surtout sur le site spécialisé, créé en 1997, Todocolección (http://www.todocoleccion.net),  il permet quelques considérations encore plus intéressantes pour notre sujet.

Parmi les  25 rubriques et 2 315 sous-rubriques » où sont classés les quelque 13 millions d’objets offerts aux collectionneurs par Todocolección (depuis les bouteilles et les montres jusqu’au timbres et les BD ), de façon exhaustive et finalement assez ordonnée, celles qui renvoient le plus explicitement au monde des ephemera ou du non-livre, comme Papel, Postales (la catégorie la mieux représentée avec 1 876 397 pièces), Tebeos, Filatelia (742 452 pièces), mais aussi une partie des objets regroupés sous la rubrique Arte, et imprimés sur papier la plupart, abritent plus de la moitié des items.

La plupart de ces rubriques sont construites en arborescence: ainsi, sous la rubrique Papel figurent des objets comme Acciones (españolas/extranjeras), Billetes de transporte, Calendarios, Carteles (affiches), Catálogos publicitarios, Cromos y álbumes y compris les trading cards (en espagnol[8]), Documentos, Etiquetas, Folletos (brochures) de turismo, Líneas de navegación, Loterías, Mapas (Cartes), Marca páginas (marque pages), Papel secante (papier buvard) Recortables (planches à découper), Revistas y periódicos antiguos (avant 1939) et modernos (après 1939) qui, à leur tour, donnent lieu parfois à des subdivisions. Ainsi Documentos est subdivisée en cartas (lettres) comerciales, documentos bancarios, facturas, manuscritos et otros,  quand Etiquetas n’en comporte aucune, à la différence du catalogue Ephemera ou —on le verra— de l’Encyclopedia of Ephemera.

Mais on pourra trouver les mêmes objets (par exemple des chromos ou des affiches) sous d’autres rubriques qui reflètent les centres d’intérêt dominant des collectionneurs, comme Cine, Coleccionismo deportivo, où les chromos et albums sont deux fois plus abondants que tous les autres confondus (768 856 contre 348 108), Tauromaquia, Militar (avec peu d’imprimés non-livres), et Otros coleccionismos”, comme les sobres de azúcar (sachets de sucre) ou les tarjetas telefónicas (cartes téléphoniques). Un autre système d’interrogation permet d’observer qu’il y a 13 000 items classés sous Erótica (et non Curiosa qui est le terme convenu auprès des libraires et les amateurs), soit  autant que les documents classés sous Religión, où l’on trouve seulement 818 postales (cartes postales) religiosas y recordatorios (images-souvenir).

Dans ce foisonnement organisé auquel on peut également accéder à partir de quelque 23.000 entrées en langage « naturel » (par exemple, Astérix, Grijalbo (un éditeur), aleluyas, Perú), il y a donc une tension perceptible entre des dénominations empiriques et la prétention à catégoriser ou classer.

Telle est, rapidement décrite, la situation espagnole du point de vue de la terminologie et de la taxonomie dont on peut essayer, pour commencer, de trouver des équivalences en anglais et en français.

Pour ce faire le recours à la Bible de Maurice Rickards et M. Twyman  The encyclopedia of ephemera: a guide to the fragmentary documents of everyday life for the collector, curator, and historian ; New York Routlege, London British Library, 2000) est évidemment primordial.

Une fois surmonté l’immense complexe devant ces quelque 600 termes si précisément définis et souvent illustrés, alors que s’agissant de l’Espagne, l’indispensable travail d’investigation historique est, sauf pour quelques objets, encore à faire, on peut d’abord essayer de comprendre les raisons d’une telle distorsion entre le monde anglosaxon des ephemera et celui du monde hispanique, historiquement moins identifié, il est vrai, à la culture écrite/imprimée, avec sa maigre liste de 130-150 termes.

Dans le domaine anglo-saxon, on observe d’abord une conception très large et pragmatique des ephemera  (définis comme “minor transient documents of every day life”) qui combine le point de vue du collectionneur, du conservateur et de l’historien et prend en compte aussi bien le rail ticket, la place mat ou la time table que le « zine » (fanzine) le plus récent et la presse en général;  des objets uniques manuscrits comme inventory, scholar’s letters, will, draft, handwritten ephemera, artwork for reproduction ;  tout ce qui entoure le livre ou le précède (comme les épreuves), les mails, mais pas les lettres (sauf anonymous letter et desinfected letters) ; des supports métalliques comme les capsules de bouteilles de lait (milk-bottle closure) ou les badges ; toutes formes d’adjonctions comme les postal cachet, ainsi que les résultats de l’application de certaines techniques, comme embossing ou lace paper, facsimilé et iriscent printing.

         Un même objet peut être considéré selon ses différents secteurs d’application : il en va ainsi de l’étiquette (label) qui donne lieu à des entrées comme air-transport label, biscuit label, beer label, book label, hotel label, dental label, can label, candle label , chease label, etc. et même, comme le remarque M. Twyman, broom label et fez label, etc. On peut observer le même type de traitement pour un certain nombre d’autres objets. Organisée comme un dictionnaire, l’Encyclopedia inclut parfois des articles thématiques propres aux encyclopédies avec des reprises par catégorie englobante de différents items : par exemple, funeralia, qui englobe 11 termes; gaol/jail papers, avec 11 termes ; armed force papers (pp. 20-29) avec également 11 termes auxquels s’ajoute army printing ;  l’occasion de réaliser qu’en Espagne, à la fin du XIXe siècle, il y avait 124 sortes d’imprimés militaires disponibles à l’imprimerie de la Ilustración Militar qui pourraient donner lieu à un traitement ou une collection spécifiques. Mais pourquoi, par exemple, excentric advertising figure-t-il,  et pas advertising, tout court, comme catégorie englobante de nombreux objets ?

         On perçoit également des biais historiques et culturels ou des pratiques propres au mode anglo-saxon comme les entrées renvoyant au concept de charity et  à la tempérance (temperance paper , pledge cards or certificate) ou encore american-civil war papers pour les Etats-Unis d’Amérique, le change packet (pp. 80-81) pour la Grande-Bretagne ou les gold miners’ papers pour l’Australie, ou qui  correspondent à des pratiques limitées dans l’espace et  dans le temps comme Bellman’s verses, Frost fair ou Mulready caricature, ou correspondent à des usages très particuliers comme peal card (indications sur les sonneries), neck card, seidlitz-ower label (qui doivent être l’équivalent des lithinés du Dr. Gustin), ou limités dans le temps (comme air-raid papers ou hat duty stamp). Il sera sans doute difficile de nourrir à propos de l’Espagne tout un paragraphe sur le rowing comme le fait Rickards dans la rubrique sport papers (pp. 307-308) ou autant d’entrées reflétant l’importance de la culture du livre et de l’imprimé. Autant d’objets révélateurs de pratiques sans doute propres au monde anglo-saxon.

         A  l’inverse, des entrées comme chapbooks (pp. 81-82) mais aussi ballad (pp. 36-38) ou street literature ou tout ce qui relève de l’imagerie populaire et des chromos semble traité assez succinctement[9], quand en Espagne elles recouvrent de nombreux objets imprimés spécifiquement désignés, qui peuvent donc donner lieu à un traitement particulier[10].

         Après ces premières constatations à propos d’une œuvre qui est, comme le rappelle M. Twyman, une “one-man enciclopedia” et sur une cette sorte d’« encyclopédie participative » qu’est Todocolección, partant du principe que la notion d’ephemera a tout à gagner à être inclusive et non exclusive et qu’il y a une grande part d’arbitraire dans la façon qu’ont les chercheurs de marquer leur territoire,  on peut essayer d’établir des équivalences terme à terme  entre l’anglais et l’espagnol. Il y en a d’évidentes : menu/menú, cigar band/vitola, cut-out toys/recortables, poster/cartel ou peut-être aussi  poster, playing cards/naipes, direction for uses/mode d’emploi/instrucciones de uso, Book mark/separador ou marcapáginas, billhead et letterhead/membrete, post card/postal, credit card/tarjeta de crédito, greeting cards[11]/tarjetas de felicitación, burial papers/esquelas,  ABC primer/cartilla, indulgence/indulgencia, toy theater/teatrillo, packaging/envoltorios,  poster/cartel, kitebag/cucurucho book token/ex libris, etc. De la même façon les équivalences des différents supports (paper, card, tag, silk, etc.), des formes génériques (compliment slip/volante, form/impreso, etc.) ou des techniques (embossing, lace paper, facsimilé, wood engraving, xerography, etc.) ne posent guère de problèmes. Mais flag-day emblem est-il plutôt un sticker ou une pegatina ? L’objet sobre est-il l’équivalent à la fois de postal cover et de  envelope? Tarjeta de visita vaut-il pour carte de visite et visiting card ? Un BLM (Besalamano) était-t-il l’équivalent de “At home’ card ? Se risquera-t-on à supposer que marrowbone announcement est en lien avec le charivari ou la cencerrada, avec la manifestation imprimée en plus? En revanche, l’existence de l’objet acquaintance card incitera peut-être à trouver un nom pour son équivalent connu en Espagne mais jusqu’ici sans dénomination particulière.

         Dans cette démarche, ici juste ébauchée à titre d’exemple, on se heurte fréquemment  à un triple problème : celui de la matérialité de l’objet, de sa fréquente spécificité, et de la difficulté à leur trouver des équivalents dans plusieurs langues.

Le fait de ne pas disposer de l’objet physique original, mais seulement de sa description ou d’une image est un handicap réel : aucun terme équivalent ne devrait être  attribué sans avoir pu vérifier qu’il s’agit effectivement du même objet. A titre d’exemple, avant de décider que l’équivalent de sheet-music cover (pp. 291-5 de l’Encyclopedia) est, en espagnol, partitura et, en français, partition ou chanson détachée, il faudra vérifier que le terme anglais renvoie à autre chose qu’à la simple couverture et à son illustration.

Dans le cas d’objets propres à une culture ou à un pays, la recherche de termes équivalents peut ne pas avoir beaucoup de sens : pour rendre compte en anglais de ce qu’est au Mexique une calavera[12], ou dans la culture catholique espagnole une medida[13],  il vaut sans doute mieux conserver le terme original et s’en remettre à une image ou à une description avec toutes les précisions sur les usages associés. Les aleluyas qui en Espagne renvoient aussi bien à des petits morceaux de papier 9x6 cm avec Alleluia ou de petits poèmes imprimés sur une face et qu’on lance en l’air dans les églises le jour de la Résurrection aussi bien qu’ à un imprimé in-folio[14], sont-ils exactement la même chose et ont-ils exactement les mêmes usages que les aerial leaflets qui pleuvent en certaines occasions dans la Ve avenue de New York?

Cette démarche comparative sert aussi à réaliser que la pratique de la tauromachie ou la culture catholique apostolique et romaine ont eu en Espagne des effets qui sont inexistants ou plus difficilement constatables dans les terres du protestantisme ou de l’Eglise  anglicane, ce qui expliquera que religious card soit succinctement traité  dans l’Encyclopedia et la moindre importance des indulgences et des bulles, éphémères malgré leur valeur pour l’éternité[15]. Les facteurs climatiques peuvent expliquer l’existence en Espagne d’éventails ou fans autres que les éventails repliables, comme les éventails de foire ou écrans dits ventalls (un terme catalan), abanicos de feria ou paipay (un mot philippin),  et un certain déphasage technologique, l’absence apparente d’intérêt pour la collection du lavatory paper ou des airsickness bag qui sont pourtant bien en usage. Mais on observera aussi que la collection d’étiquettes de Porto ou de Xérès et des objets liées au cigare de Havane peut être sans frontières,  même si on n’observe pas partout le même degré de sophistication dans leur énumération et description que dans le site spécialisé http://www.jaberni-coleccionismo-vitolas.com, car on ne saurait confondre, par exemple, ce qui est vitola (7 496 bagues sont proposées dans Todocolección) et marquilla ou habilitación.

Quant à l’établissement d’équivalences terme à terme entre les différentes langues, dans la perspective d’un inventaire transnational et pan-linguistique des non-livres, l’option la plus raisonnable qui a priori peut sembler déraisonnable, consisterait, sans trop se préoccuper de définitions précises,  de s ‘appuyer sur à partir de la somme de l’existant en matière de non-livres ou ephemera. Soit tout ce qui a été produit ou est produit par des imprimeurs et éditeurs qui peut être reconstitué  à partir du dépôt légal, des catalogues[16], d’inventaires, de petites annonces, de collections, de sites, etc. et qui a donné lieu ou donne lieu à des usages et à une éventuelle conservation ou collection, pour aussi spécifique ou anecdotique que tel objet puisse sembler, y compris un chimney sweep certificate, donc. Et de travailler sur pièces pour donner une description tenant compte des critères des collectionneurs autant que de ceux des professionnels, imprimeurs, bibliothécaires ou conservateurs.

         Cette description  pourrait comprendre outre les données conventionnelles concernant l’intitulé, l’éditeur ou le commanditaire, l’imprimeur, la date, le ou les auteurs, les caractéristiques physiques de l’objet: la technologie utilisée, la nature du support (du papier à la cire), le format ou les dimensions (pour les objets en trois dimensions), la présence ou non d’éléments iconographiques (noir et blanc/couleur), la périodicité éventuelle, etc. Mais il conviendrait aussi de qualifier la finalité ou les finalités attribuées à l’objet[17], ainsi que les modalités de sa mise en circulation (par affichage, distribution, vente, etc.) dans la sphère publique ou privée, pour quels destinataires supposés ?, etc.

         Tout cela étant à confronter avec les usages de fait, y compris dans la durée: telle boîte d’allumettes, une fois découpée l’image qu’elle comporte, pourra échouer dans l’album d’une jeune fille, comme celui de Felisa Alcalde[18] ; tel imprimé pieux être porté contre le corps à des fins de protection; ce qui est par définition éphémère, comme un calendrier, pourra être conservé et collectionné ; les objets les plus infimes porter des marques de propriété ou d’appropriation, etc.

La plupart de ces objets éphémères qui sont généralement considérés isolément sont, par ailleurs, à resituer dans leur contexte de production et dans un processus de circulation transmédiatique et transnationale, européenne mais également transatlantique, plus intense qu’on ne le suppose : c’est évidemment le cas de beaucoup d’images sans frontières, comme les images d’Epinal, et du matériel d’imprimerie disponible et utilisé, en particulier les vignettes d’ornementation[19], qui servent à la production des travaux de ville et créent une sorte d’homogénéisation du genre.

S’agissant des différentes dénominations génériques, dans chaque langue ou pays, il est sans doute raisonnable de tenir compte des différentes cultures (celles des professionnels et celles des amateurs) et d’accepter des dénominations multiples, le mélange de termes usuels et de catégories adventices (ephemera/non livre/vieux papier/ paperantic), sans vouloir à tout prix unifier la terminologie ni faire entrer à toute force un objet dans une catégorie. On observera, par exemple, que su le site Todocolección, les faire-part de décès (recordatorios) peuvent être aussi considérés comme des estampitas (petites images), des oraciones (prières) ou des postales (cartes postales) et être qualifiés de fúnebres, mortuorios, necrológicos, ou encore de recordatorios de entierro, de deceso, de óbitos, de fallecidos, de muerte, de defunción[20],  mais pas classés dans la catégorie inexistante de « funeralia ». L’occasion de rappeler, concernant une catégorie comme l’imagerie dite « populaire »,  que cette étiquette n’appartient pas au peuple, mais qu’elle lui est attribuée, de façon souvent discriminatoire.

         Une multicaractérisation, donc, d’après les formes, les thèmes, les finalités, les usages, etc., depuis un vocabulaire naturel ou artificiel qui permettra de ne pas chercher à tout prix à désigner par un seul terme ou à faire entrer dans une seule catégorie des objets comme celui intitulé Soy católico (un document « d’identité » 9x6cm ouvert, et 6x4.5 cm fermé[21]) ou encore la carte d’identité de Jésus (contrefaite), telle qu’elle a pu être artisanalement confectionnée[22].

         Ce n’est qu’après cet ensemble de vérifications et spécifications qui ne sont  coûteuses qu’en apparence, car elles sont évidemment source de progrès dans la connaissance et la compréhension mutuelle, qu’on pourrait éventuellement  proposer des équivalences  et établir une sorte de pan-thésaurus,  avec, au moins, une reproduction en couleur de l’objet qui permette de mieux s’entendre. Et si l’on doit un jour en arriver à une taxonomie, que celle-ci soit le fruit d’une démarche empirique et qu’elle puisse évoluer.

Arrivé au bout de ce rapide parcours, l’impression peut être qu’à l’ordre du livre et de la bibliotaxonomie, s’oppose le désordre du non-livre et de l’ephemera, à peine organisé par un simple inventaire par ordre alphabétique avec un système de renvois. Avec étroitement reliées, toutes les pratiques souvent peu orthodoxes que cet ordre/désordre semble favoriser. Mais l’intérêt principal de cette démarche contrastive me semble être qu’elle permet de s’interroger sur les finalités de l’objet éphémère ou ephemera, sur les besoins qu’il est censé satisfaire ainsi que sur ses usages effectifs, pour le plus grand bénéfice de l’histoire culturelle, notamment celle de la culture matérielle.

Car ce qui importe le plus in fine ce n’est pas tant de pouvoir nommer ou classer, que de donner à un objet —ou à la série d’objets unifiée— tout le sens qu’il tient de son origine, de sa finalité et surtout de ses usages. 

          

         Jean-François Botrel

http://www.botrel-jean-francois.com/

 

 



[1] Selon Christian Galantaris dans son Manuel de bibliophilie. Dictionnaire… (Paris, Editions des Cendres, 1998, p. 95): « Toute trace imprimée appelée par sa vocation d’actualité ou de confidentialité à un avenir incertain. Publications de circonstances tels que canards, placards, affichettes, occasionnels mais aussi livres interdits, petits périodiques à diffusion confidentielle et sans lendemain”.

[2] Madrid, Fundación Germán Sánchez Ruipérez, 1989 et 1993 pour la 2e édition qui est celle que j’ai analysée.

[3] Ephemera. La vida sobre papel. Coleccción de la Biblioteca Nacional. Rosario Ramos (com.), Madrid, Biblioteca Nacional, 2003

[4] Dans ce dictionnaire, efímero est traité comme adjectif, pour qualifier un “material literario o de otras épocas que ha tenido escasa o nula significación literaria o histórica”. En revanche, infographie, microformes, écrit lumineux, coupures de presse sont pris en compte et dûment définis. 

[5] L’année précédente, cependant, une exposition avait été consacrée au fonds d’affiches de la Biblioteca Nacional (cf. Memoria de la seducción. Carteles del siglo XIX en la Biblioteca Nacional, Madrid, Biblioteca Nacional, 2002).

[6] Cf. Appendice I.

[7] Cf. J.-F. Botrel, « Ephemera et non livres en Espagne : statut et patrimonialisation », note 43.

[8] Soit les  "cartes à échanger". Il s’agit d’une carte cartonnée aux coins carrés, format 9 par 6.5 cm. Une cardass est la même chose qu'une trading-card, sauf que les cartes ont les bouts arrondis.

[9] Pourtant, telle catégorie de chromos a pu donner lieu à un ouvrage spécialisé, comme The Complete Catalogue of Bristish Cigarette Cards compiled by the London Cigarette Card Company,  Exeter, Webb & Bower, 1981.

[10] Cf. J.-F. Botrel, "La librería del pueblo", in : Museo Etnográfico de Castilla y León. Zamora, Exposición 2002-2003. EnSeres,  Madrid, Junta de Castilla y León, Fundación Siglo para las Artes en Castilla y León, 2002, pp.  82-87.

[11] A quoi il faut ajouter Holiday cards et Christmas cards.

[12] Des poèmes illustrés composés à l'occasion du Jour des morts mais destinés à moquer les vivants.

[13] Soit un ruban qui est coupé juste à la hauteur de la statue d’un saint —d’où l’idée de mesure— et où on imprime sa figure et les lettres de son nom en argent ou en or.

[14] Par exemple ce petit papier de 5.7x8.8 cm où est imprimé le quatrain suivant, signé AP : « De un Dios la inmensa grandeza/Cantamos sus alabanzas,/y ensalzamos su pureza/con las músicas y danzas » (coll. JFB) ou la collection de pliegos de aleluyas Marés, Minuesa, Hernando (cf. J.F. Botrel, "La serie de aleluyas Marés, Minuesa, Hernando" in : J. Díaz (dir.), Aleluyas, Urueña, tf! etnografía, 2002, p. 24-43).

[15] A ce propos, considérera-t-on comme des ephemera les agnus dei (en français, agnus), objets de dévotion consistant en une épaisse plaque de cire où est imprimée l’image de l’Agneau mystique ou celle d’un saint et que le Souverain Pontife consacre généralement tous les sept ans? La même question peut être posée à propos des mouchoirs de Rouen.

[16] Comme celui de l’imprimerie Perruca de Teruel en 1889 (cf. J.-F. Botrel, « Los iletrados y la cultura escrita en España (siglo XIX) » ; à paraître à la Casa de Velázquez).

[17]  Informative, ludique, administrative, pieuse, pratique, formative, etc., avec de nombreuses combinaisons possibles.

[18] J.-F. Botrel, « El mudo mundo de Felisa Alcalde », in : V. Trueba et al. (eds), Lectora, heroína, autora (La mujer en la literatura española del siglo XIX). Actas del III Coloquio de la Sociedad de Literatura Española del Siglo XIX (Barcelona, 23-25 de octubre de 2002 (Actas del III Coloquio de la SLES XIX), Barcelona, PPU, 2005, pp. 45-56.

[19] Comme le Muestrario de caracteres de imprenta de J. A. García (BNE 1/31416) ou le catalogue de l’Imprenta de José Noguera (1872) (BNE 1/31140).

 

[20] On pourra ainsi constater que ce qui en français est appelé certificat de communion est tout simplement qualifié par les collectionneurs espagnols de recordatorio “grande”.

[21] Sur ce document pré-imprimé et à compléter à la main ou à la machine il est précisé « en cas d’accident appelez un prêtre » mais la mention de l’adresse et du rhésus sanguin est également prévue.

[22] Conservée, comme le précédent document, au Centro Etnográfico Joaquín Díaz (Urueña).