La conquête par les femmes du droit de ramer : 

sur l’aviron féminin à Rennes (1867-2017)*.

 

 



 

Avant d’aborder l’histoire de la conquête par les femmes du droit à ramer par plaisir et pour le plaisir, notamment dans le cadre de sociétés d’aviron, il faut rappeler que les femmes comme les hommes ont depuis toujours dû ramer, par nécessité économique et à des fins utilitaires, dans le cadre d’activités liées à l’eau ou à la mer, en tant que batelière, passeuse, ou pêcheuse, comme les Femmes de Saint-Cado de Mathurin Méheut (1), mais aussi que l’aviron de plaisance a longtemps été une activité strictement réservée aux hommes.












                                                        Ill. 1.

 

         Du temps des canotiers (l’époque où la Société des Régates Rennaises (SRR) est fondée), les femmes ont d’abord été embarquées comme accompagnatrices d’équipages masculins. Mouche, le personnage féminin du conte éponyme de Maupassant (1890),  peut être emblématique de cette fonction. Pour les cinq propriétaires de la yole Feuille-à-l’envers, l’aviron était « un culte » : « nous vivions —dit l’un d’entre eux qui est le narrateur du conte— en parfaite intelligence, avec le seul regret de ne pas avoir une barreuse. Une femme, c’est indispensable dans un canot. Indispensable, parce que ça tient l’esprit et le cœur en éveil, parce que ça anime, ça amuse, ça distrait, ça pimente et ça fait décor avec une ombrelle rouge glissant sur les berges vertes ». Une idée qu’on trouve à la même époque exprimée par Jerôme K. Jérôme dans son roman comique Trois hommes dans un bateau, sans parler du chien (1889) : « des jeunes filles ne font pas mal dans une barque pourvu qu’elles soient gentiment vêtues « , assure-t-il.  La femme comme élément décoratif, donc. Des femmes, les canotiers de Feuille-à-l’envers en avaient « essayé beaucoup sans succès, des filles de barre, pas des barreuses, canotières imbéciles qui préféraient toujours le petit vin qui grise à l’eau qui coule et porte les yoles. On les gardait un dimanche, puis on les congédiait avec dégoût ». Jusqu’au moment où ils s’assurent les services de Mouche qui  est donc l’accompagnatrice de canotiers en goguette, buveurs, noceurs, souvent  loin des yeux des témoins. Il faut lire la suite du conte, mais ce qui est sûr c’est que de la canotière à la femme facile, à la lorette ou à la prostituée, le pas a rapidement été franchi dans les représentations (2 +3+4).













                        Ill. 2.



                                                                                                Ill. 3















                        Ill. 4.                                                                Ill. 5.



Bref, les femmes embarquées par les canotiers se sont faites une réputation sulfureuse  et le canotage s’est trouvé associé à des activités éloignés du sport mais non du plaisir, comme le suggère une chromolithographie assez banale (5) et d’un symbolisme assez  frustre où, à l’écart des regards sauf celui du peintre, le bouton de rose de cette nouvelle Léda est également convoité par un cygne, ou, plus tard, le film de Jean Renoir, Partie de campagne (1936), inspiré d’une nouvelle de Maupassant.

         Dans toutes ces représentations, la femme ne rame pas ; elle est tout au plus à la barre, tenant avec plus ou moins de fermeté les tire-veilles qui actionnent le safran. Cela peut être interprété comme une affirmation de maîtrise et de responsabilité de sa part, et aussi comme une marque de confiance et d’abandon de la part de rameurs qui, on le sait, ont la particularité (sauf sur l’Adriatique) de tourner le dos au sens de déplacement et ne pas voir ordinairement vers où ils se dirigent, sauf à regarder de temps à autre derrière eux, ce qui est toujours le devoir de l’homme de proue. Selon Frédéric Delaive (2003), lorsque ces dames prétendent délaisser le fauteuil de barre pour « mettre la main à la rame », cela est souvent interprété comme un sous-entendu.

Cependant, de même que les pêcheuses ont pu donner à leur activité professionnelle une dimension festive, comme en témoigne telle course de  bateaux à 4 avirons armés par des femmes, organisée à l’occasion des Régates de Morlaix (La Résistance de Morlaix, 3 octobre 1898), les canotières ont pu, elles aussi, en passant de la barre aux avirons, prétendre « mener leur barque » et s’essayer à la pratique de l’aviron de plaisance. On connait des  femmes qui à la fin du XIXe siècle aimaient ramer : Adèle Charigot, modèle puis épouse de Renoir ; Madame Zola également.

On trouve ainsi d’assez nombreuses représentations de rameuses, comme sur le tableau de Ferdinand Gueldry, « L’Eclusée » (1888) (6), où celle qui mène l’embarcation au premier plan à droite a une tenue (chapeau et robe longue) qui a priori semble peu appropriée à l’exercice physique et incompatible avec le banc mobile qui a commencé à équiper les baladeuses et canoës dits français. Sur l’image d’Edelfelt publiée dans un numéro du Figaro illustré de 1890 (7), la rameuse en skiff semble avoir trouvé une tenue (blanche) plus adéquate et on peut supposer qu’elle s’est affranchie de son corset. Ce qui est sûr, c’est qu’en matière de tâches de graisse générées par la coulisse, il y a parfaite égalité entre hommes et femmes...

















                        lll. 6.                                                                        ll. 7.


Un autre degré est franchi, dès la fin du XIXe siècle, avec l’organisation, mais plutôt comme attraction, de courses féminines,  comme en 1889, lors de la fête caritative offerte par les villégiateurs de Bougival, avec mât de  cocagne, courses de chiens, bataille de fleurs et une course en as pour dames (avec Mme Jeanne D***, Mme Florence H***) et une autre en yole à deux rameurs, avec un équipage mixte (un homme et une dame); à Nogent sur Marne, pour la fête du viaduc, il est prévu une course à 1 rameur avec barreur réservée aux dames(L’Aviron, 1889, 490, 502). De telles courses sont également attestées à Tours, mais pas à Rennes. Quant à la périssoiriste en robe longue représentée sur l’affiche annonçant les Régates de Bayonne de 1891 (8), elle semble plutôt là pour le décor qui est d’ailleurs assez beau.

















                                                                 Ill. 8.


A Rennes, il ne semble pas avoir eu de « canotières » : lors de la sortie à Cesson en 1905 (9), les femmes semblent cantonnées sur la berge, en spectatrices qu’elles sont des fêtes nautiques et des régates organisées depuis 1867. L’occasion pour les jeunes filles et les jeunes dames de montrer leurs plus belles toilettes  et, le cas échéant, car ce spectacle de plein air est soumis aux aléas du temps, d’en faire le sacrifice, comme en juin 1886 où, comme le dit l’Avenir de Rennes, « beaucoup de nos charmantes concitoyennes, fuyant sous l’averse,  ont fait de bon cœur le sacrifice de leur fraîches toilettes pour applaudir les équipes rennaises et étrangères », il faut entendre de Nantes et de Laval.  En revanche, elles ne sont pas invitées aux réunions de la SRR, comme les punchs et les banquets, qui sont encore exclusivement masculines. Mais c’est déjà à elles que sont confiés les travaux de couture et de décoration, ce qui vaut à Madame Bousquet, l’épouse du secrétaire de la Société,  les remerciements, du Petit Rennais du 16-VIII-1886, « pour le pavillon SRR mis en place lors de la fête nautique ».


















                                                                        Ill. 9.

        

On peut donc dire que jusqu’à la première Guerre Mondiale la pratique de l’aviron par les femmes a globalement souffert de la mauvaise réputation des canotières. Comme l’écrit Frédéric Delaive (2003, 436-7),  « l’imaginaire entourant la figure de la canotière, son amalgame avec celle de la prostituée ont durablement discrédité les femmes allant en canot mais aussi les canotiers et le canotage, avec pour conséquences que pour éviter toute confusion avec la canotière, les sociétés nautiques ont fermé leurs portes aux femmes ». A l’Aviron Grenoblois en 1901, par exemple, il est interdit sous peine d’amende de 1 franc de « sortir des dames en bateau », dans les bateaux de la société, s’entend. Pour les bateaux de propriétaires privés, cela est cependant finalement admis, après de longues discussions. L’admission de femmes dans les clubs d’aviron restera donc longtemps exceptionnelle.       

Mais un obstacle encore plus important dans cette conquête du droit de ramer par les femmes, est l’idée qu’on se fait alors de leur rapport aux pratiques physiques et au sport, en liaison, notamment, avec leurs caractéristiques anatomiques. Les réserves manifestées alors par une partie du corps médical (masculin, comme on sait) sont connues, notamment à propos de la pratique du vélocipède présenté comme une machine à stérilité, voire un facteur de « surexcitation lubrique », alors que la bicyclette est déjà associée au désir d’indépendance et d’égalité. «Que la femme abandonne donc le vélocipède au sexe fort», prescrit le docteur Tissié, en 1888 (Croix, 1996, 124).

         Rien de tout cela ne semble pourtant concerner la pratique de l’aviron où la selle tant décriée est un banc ou une sellette qui ne comporte pas a priori les inconvénients ou avantages évoqués plus haut, mais l’aviron souffre des mêmes préjugés liés au sport auxquels s’ajoutent l’idée qu’on se fait de la nudité et du corps de la femme, souvent partagée par les femmes elles-mêmes. Des questions de morale, comme on dit alors.

Cela est perceptible à Rennes et sans doute ailleurs, dans la réglementation concernant les baignades publiques : en 1910, encore, à la demande d'ouverture aux dames de la baignade du Gué de Baud deux fois par semaines, la municipalité oppose qu’une « baignade de femmes ne sera fréquentée qu'à la condition d'être complètement close, or ce n'est le cas d'aucune et le gué de Baud est "ouverte de tous côtés à la vue des badauds » (Archives municipales, 1M135).

S’agissant des balades en canot qui, il est vrai, amènent plutôt à l’écart des lieux les plus fréquentés, il faut donner tout son sens à l’audace que représente  alors pour une femme le fait d’exposer sa peau au soleil mais aussi au regard des autres, surtout s’agissant d’hommes, en plein air et en public, à la différence de l’entre soi qui prévaut, pour l’équitation ou le tennis, dans le milieu fermé de l’aristocratie. A fortiori, de se montrer les bras nus et « en cheveux ». A une époque où la vision des mollets « nus et velus » des hommes semblent encore choquer certains (Botrel, 2017, 48), on n’imagine pas encore qu’une femme puisse montrer ses jambes. 

         Pendant longtemps, y compris à une époque où les théories eugéniques visant à améliorer la race, notamment par celles qui sont vouées à « jouer le splendide rôle de mère », étaient en vogue, la pratique du sport par les femmes a donc semblé inconcevable. Il faut attendre les années 1912-1920 pour observer un début de rupture avec les antécédents aristocratiques ou hygiéniques du sport féminin, quelque chose qui sera ensuite réservé aux jeunes filles de la bourgeoisie, l’éducation sportive se terminant, dans les milieux populaires, avec la première robe longue et quand on cesse de sauter à la corde (Léziart, 1986).

On sait qu’un promoteur du sport aussi réputé que Pierre de Coubertin a pu affirmer que  « une olympiade femelle serait impensable, impraticable, inintéressante, inesthétique et incorrecte » (Croix, 1996, 125) ; le véritable héros olympique est « l’adulte mâle individuel » et le rôle des femmes est d’avant tout de couronner les vainqueurs. Dans les journaux et dans les salons masculins, on se gausse de la disgrâce de celle qui s’adonne aux activités gymniques, on prévient que l’organisme d’une femme ne saurait supporter le moindre effort sportif.

S’ajoute à cela la masculinité supposée du sport de l’aviron qui comparé à l’équitation, au golf, au tir ou à la natation par exemple, a la réputation de sport énergétique, générateur de biceps,  et qui en plus, comme le cyclisme, ne se pratique pas dans un espace réservé mais sous le regard de tous (Terret, 1992).

Cela rend d’autant plus méritoires les entreprises visant à affirmer contre l’opinion dominante que la pratique de l’aviron, du sport de l’aviron, non seulement est un droit de la femme mais qu’il est pour elle bénéfique.

         Ce sont des femmes ont porté cette revendication, comme la rameuse nantaise Alice Milliat (10), qualifiée par Ouest-France de « pasionaria du sport »,  dont l’aviron était le sport d’élection (elle sera la première à obtenir le brevet  Audax de l’aviron). « De quel droit de prétendues « lumières » de la science décrètent-t-elles  (…) que tels exercices conviennent à la femme et que tels autres lui sont nuisibles ? Qui peut le dire avec certitude à l’heure actuelle ? », se demande-t-elle.

        












                                                                          Ill. 10.



D’autres femmes, plus nombreuses, prêchent par la pratique comme Mme Cozette (12), la présidente de Femina-Sports, le premier club d’aviron féminin, ou les deux rameuses de la Marne (13) photographiées sur un canoë français et qui portent encore des bas et des jupes sous les genoux —néanmoins raccourcies par rapport à celle du Figaro— et ont les cheveux cachés par une espèce de charlotte à visière. En revanche, elles osent déjà se montrer les bras nus dans un maillot quart de manche. La photographie permet d’apprécier le contraste entre les deux hommes en arrière-plan, des « hommes de l’eau » qui rament pour leur travail, et ces deux femmes qui posent au premier plan, et rament pour le plaisir.















                                                                                        Ill. 12.


                Ill. 11


Dans l’une des vues de rameuses trouvées parmi les 450 concernant l’aviron que contient de la base Gallica, la n° 291 (13), on observera que le rôle à la barre a été inversé : c’est un homme qui barre, sans doute pour transmettre un savoir-faire, car pendant longtemps l’apprentissage de l’aviron restera une affaire d’hommes.














        

                                                                        Ill. 13.



On trouve d’ailleurs assez tôt revendiquée, avec précaution, par d’anciens champions d’aviron comme Joseph Manchon, Alexandre Lein et plus tard Paul Flouest, le droit pour les femmes de ramer ou plutôt de la pratique féminine de l’aviron.

« Dans les promenades c’est souvent une dame qui barre, observe en 1911 le premier, rameur vétéran et passionné du « bout de bois ». Ce rôle lui convient à merveille ; mais est-ce le seul qui lui soit réservé ? La nage à banc fixe est pour la femme un excellent exercice qu’il faut d’autant moins lui refuser que les sports féminins sont peu nombreux. Dans certains pays, en Italie particulièrement, il y a aux grandes régates des courses de dames. Nous ne disons pas que nous les approuvons. Du moins elles démontrent que si l’aviron devient parfois un sport, il peut être une forme de promenade et d’exercice plus charmante, plus élégante et plus saine pour elle que l’excursion à bicyclette » (Manchon, 1911, 82-83).

Même chose chez Lein (1912, 193-195) qui après avoir conseillé aux tireuses d’aviron de s’écarter du modèle des canotières qui « ont fait quelque tort à un sport, qui ne devrait pas être rendu responsable des faveurs tout au moins exubérantes de certaines d’entre elles », leur conseille de ne pas ambitionner autre chose que des promenades calmes en bateau, sur un banc fixe où elles apprendront à tirer en couple. Déjà –dit-il- dans les villégiatures des environs de Paris, il ne manque pas de jeunes filles et de femmes élégantes qui savent diriger le classique « bateau de famille » et aussi des embarcations plus légères comme le canoë ou la « baladeuse » qui se dirige à la pagaie ». Si vous vous sentez des dispositions exceptionnelles et un goût prononcé pour le rowing, vous pourrez ramer dans des bateaux extra-légers accédant ainsi à la condition de rowing-women », un terme dont l’emploi est une véritable révolution.

         L’un et l’autre font allusion à des courses de dames mais disputées en Italie et au Danemark entre deux équipes féminines.

         Il faut attendre encore dix ans pour que tous les avantages d’une pratique féminine de l’aviron soient affirmés, avec Paul Flouest (1922, 5-6) qui pratiquant de l’aviron depuis 1885, constate qu’on « s’est enfin rendu compte de la beauté de ce sport, (…) de sa valeur au point de vue santé, hygiène et, ce qui, mesdames, ne peut vous laisser indifférentes, au point de vue de l’affinement de la structure humaine. Car, malgré sa valeur athlétique, et contrairement à des idées trop répandues et fausses, ce sport est tout de souplesse et d’harmonie ; l’aisance et la grâce y sont des éléments de puissance. Il peut donc être pratiqué par tous, depuis le tout jeune enfant, garçon ou fillette, jusqu’au vieillard, même s’il concède que « lorsqu’il s’agit de course, l’exercice devient pénible… ». « Chassons cette idée que c’est un sport dangereux ; il ne l’est pas plus que le tennis (…) De nombreuses jeunes filles en sont enthousiastes et manient leurs embarcations en toute tranquillité ». En plus, ajoute-t-il (p. 10), « tous les mouvements sont naturels, d’une simplicité absolue et si faciles que la plus délicate des jeunes filles peut les exécuter dans le style le plus pur ».

Cela ne semble toutefois pas suffisant pour convaincre les sociétés et les clubs d’admettre des femmes en leur sein. D’où, à l’instar de ce qui s’était déjà passé pour la natation, avec l’Ondine de Paris (1906) et le Cercle Amical des Nageuses de Lyon (1907) (Terret, 1992), des initiatives prises par des femmes pour pouvoir ramer entre elles dans des clubs exclusivement féminins : Fémina Sports, en 1912, dont Madame Cozette et Alice Milliat seront membres, suivie, en 1915, par Académia (40 rameuses en 1936) et, en 1920, par la Ruche Sportive Féminine.

En Ille-et-Vilaine, avant 1914, à l’exception de la section féminine de gymnastique du Cercle Paul Bert (CPB) qui existe en 1913 (Nicolas, 2009), on ne trouve pas trace de femmes sportives. Le tabou de la pratique féminine du sport ne se brisera presque définitivement (presque, parce que des réticences persisteront) qu’après la Première Guerre Mondiale : au CPB, dès 1920 une équipe féminine de football est envisagée, en 1924 les femmes ont accès au basket et, en 1926, groupe de natation constitué (Terret, 1992), mais à  la SRR on ne trouve aucune allusion à une pratique féminine de l’aviron, sauf le fait qu’en juillet 1922, une équipe yole composée d’Henri Delalande, Henri Bitouzé, Chavanon (un agri) et René Patay va jusqu’à Nantes en trois jours et remonte la Loire jusqu’à Angers —un véritable exploit sportif—, est barrée par Mme Delalande qui est membre à part entière de l’équipage.

Dans l’Ouest-Eclair qui à la fin des années 1920, a cessé de relayer les expressions du machisme sportif (Croix, 1996, 13), on trouve, le 8 avril 1926 (15), en première page, une photographie de Lucienne Leroux, avec pour seul commentaire « champion (sic) de Paris d’aviron » : sans doute encore une curiosité à l’époque, ne serait-ce que pour la position de la rameuse par rapport  à son bateau (l’embarquement est un moment particulier, d’équilibre et déséquilibre à la fois)  et le maillot.

















                                                       


                                                        Ill. 15.


Dans les années 1920, des courses féminines d’aviron ont commencé à être organisées : à Paris, bien sûr, mais aussi à Nantes, aux Régates Internationales et Préolympiques du 26 juin 1927, où la 8e course (en yole à 4 sur 1 600 m) est réservée aux clubs féminins : la Ruche Sportive Féminine, Fémina Sport et Academia, des clubs parisiens donc. Comme pour les hommes,  les noms des rameuses et des barreuses sont précisés dans le programme. On ne trouve aucun équipage de Nantes engagé.

Les tenues ont bien évolué : fini la robe ou la jupe , place au short et au pantalon comme le montrent deux mises en scène photographiques où les rameuses sont données à voir comme de véritables figures de mode (16+17+18). Car même si comme l’écrit E. Loisel (1935, 180), un rennais inspecteur d’académie semble-t-il, « la femme sortant des mains de l’éducateur physique doit exercer l’admiration et non pas le désir » p. 180), on peut imaginer ou comprendre que cela ne soit pas toujours dissociable.












  1. CI.17.                                                                                    

  2. CII.                                                                                                   Ill. 17.





                        Ill. 16.















                 Ill. 18                                                                              Ill. 19.



On peut prendre, comme contre-exemple, une photo des frères  Fernand et Marcel Vandernotte aux Jeux Olympiques de Los Angeles de 1932 dont les bras et les torses disputent la vedette à Maureen O’Sullivan, alors âgée de 21 ans (19). L’occasion de réaliser qu’on n’imagine évidemment pas qu’une femme puisse ramer torse nu, une tenue d’ailleurs interdite, y compris aux hommes, par le règlement.

         Mais on trouve aussi des tenues moins apprêtées pour des rameuses qui ont pu comme à Rennes, à partir de 1930, partager le garage de leur société et le plan d’eau avec des hommes (20).














                            Ill. 20.                                                                        Ill. 21.

        


A la SRR, si à la fin années 1920 il existe sans doute déjà une pratique féminine de l’aviron (21),  il faut attendre l’années 1930 pour trouver trace d’une équipe féminine engagée dans une course, aux Régates de Rennes du 18 mai. Il s’agit d’étudiantes de la Faculté de Lettres qui en compte alors 170 : Melles Simon, Guigan, Kervoaz, Rozé et Belz. Le 28 juin 1931, aux Régates de Laval,  c’est une équipe féminine de Rennes composée de Melles Marin, Guigan, Loysance et Lullier —manifestement la seule existante dans l’Ouest— qui est invitée pour affronter, en yole à 4, sur 600 mètres, une équipage parisien de Fémina Sports, qu’elle laisse loin derrière (il faut dire que, peu après le départ, le siège d’une des rameuses parisiennes avait sauté). On trouvera dans Rennes-sur-Vilaine (Botrel, 2017), des informations plus détaillées sur ces premiers moments de l’aviron féminin à Rennes. Disons de façon synthétique qu’il s’agit d’une pratique étudiante (Lettres, Faculté de Droit et l’Ecole des Beaux Arts) et limitée à quelques unes, ce qui obligera à plusieurs reprises à faire courir l’équipe féminine contre des équipes masculines, dans des courses dites crash : c’est ainsi que, le 5 mai 1932, l’équipage féminin de la Faculté de Droit bénéficiant d’un handicap de 95 mètres gagne devant l’Ecole Nationale d’Agriculture, mais la Coupe des Ecoles est attribuée à l’Ecole d’Agriculture. C’est sans doute pour cette raison qu’une Coupe féminine des Ecoles (toujours conservée dans la salle de réunion de la SRR-A) est créée cette même année, et sans doute jamais disputée (24).

















                                                                Ill. 24.


En 1933, pour “corser sa réunion”, la SRR fait appel aux équipes féminines de Laval et Tours : “Trois équipes féminines appartenant toutes aux sociétés de l’Ouest est une chose unique dans les annales du sport nautique régional”, est-il précisé dans Ouest-Eclair du 21 mai 1933. 

A cette époque, il existe, depuis au moins 1932, une Commission Féminine nationale, mais Rennes, Tours et Laval sont les seules sociétés de la Fédération Loire-Ouest d’aviron (FSNLO) à engager des rameuses dans des compétitions, bientôt rejointes par Dinan et la Société Nautique de la Sarthe

A la SRR, la présence féminine est suffisamment importante pour qu’un vestiaire à part soit aménagé (une petite baraque de deux mètres sur deux à côté du modeste garage en bois dont la soupente sert de vestiaire aux hommes),  qu’une section féminine soit créée et qu’en 1934, « sur proposition du Docteur Patay » (le président), la 3e vice présidence (soit) donnée — c’est le terme employé dans  le compte rendu—  pour la première fois au chef de la Société féminine en la personne de Melle Rault » (qui est alors étudiante à l’Ecole des Beaux-Arts) et l’entretien du matériel proposé à la même Melle Rault, assistée de Lassus et Michel —des hommes. C’est avec ces rameuses que la SRR va remporter deux titres aux premiers Championnats  féminins de la FSNLO organisés à l’occasion des Régates de Laval du 16 juin 1935 : d’abord en yole de mer à 4, sur 1 000 m,  une course très disputée puisque la Société Nautique de Tours termine deuxième à 0. 50 m et Laval, troisième à 1m 50 ; puis en deux de pointe, course que l’équipe rennaise gagne devant Tours « sans pousser ». La course de skiff féminin ne peut avoir  lieu, faute d’engagements. Ce sont ces championnes (lee dernier (et premier) titre FSNLO remporté par les Régates Rennaises remontait à 1923, avec Henri Delalande, champion en skiff senior), que l’on peut voir, le béret sur la tête, arborant leur écusson de la FSNLO sur leur haut de survêtement, sur une photo de rameuses, avec au centre Josée Bizouart qui sera en 1937 la première « lieutenant d’entraînement féminin » (25). Bientôt les femmes pourront même ramer en quatre outrigger de pointe, une embarcation jusqu’alors réservée aux hommes.













                                                        Ill. 25.


A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, les femmes —des étudiantes essentiellement car une demande d’adhésion de demoiselles de Prisunic ne trouve pas les parrainages nécessaires— sont donc désormais bien présentes au sein de la SRR, des femmes qui ne craignent pas de se montrer en short (noir) et en chemisier blanc à manches courtes  —la tenue féminine de référence, semble-t-il (26+27)— et de se mélanger aux garçons (des mariages s’ensuivront) (28). Elles participent activement à la vie de la Société, participent, aux promenades vers Cesson ou sur la Rance et peuvent même courir contre les garçons à la Fête de l’Abattoir, le 3 avril 1939. Les corps peuvent désormais s’exposer au regard (29).












                         Ill. 26.                                                          Ill. 27.
















                        Ill. 28.                                                                        Ill. 29.


Pour incarner davantage cet aviron féminin rennais, attardons-nous un instant sur le parcours de Josée Bizouart, responsable du « club féminin » en 1942. Cette titulaire d’une capacité en droit a 22 ans lorsqu’elle arrive à la SRR, en juin 1937. Après trois sorties sur Breiz (un yole à deux servant à l’apprentissage), on la retrouve à la nage de Viviane (une yole à quatre) à la fin juillet puis en décembre. En janvier et février 1938, seule ou accompagnée du capitaine d’entraînement, Nagel, elle fait l’apprentissage de la nage en couple, sur le double scull Polo, et le 28 février elle évolue déjà sur le « skiff de course » que son père, directeur de la succursale Dunlop à Rennes, lui a offert : Araog, baptisé le 10 avril 1938 (30+31).













                Ill. 30.                                                                Ill. 31.


C’est sur ce skiff qu’on la retrouve —signe de l’ardeur de celle qui a déjà été promue lieutenant d’entraînement !—quatre jours quasiment de suite, les 2, 3, 5 et 6 mars. Le 10 avril, à la Fête de l’Abattoir, elle est à la nage de l’équipe Bizouart, Huchet, Carré, Bousiges qui bat l’autre équipe féminine (Grammont, Sinquin, Fauconnier, Fauconnier). Le 12 juin 1938, aux Régates de Laval, elle remporte la course d’honneur des Championnats Féminins de Loire et Ouest en skiff débutants (32) alors que l’équipe féminine en yole à 4 est battue d’une longueur par Dinan. Les photos d’elle dont on dispose la montre manifestement à l’aise, tant dans la pratique individuelle de l’aviron (sur son skiff) que dans ses rapports avec les autres rameuses ou avec l’élément masculin, aussi bien en tenue de sport qu’en tenue de ville. Elle se mariera en 1941 avec Jacques Bousiges, étudiant en droit, également rameur à la SRR, tout comme sa sœur Mireille Bousiges.
















                                                    Ill. 32.


On peut donc remarquer qu’à Rennes, à la fin des années 1930, la pratique de l’aviron est de plein droit féminine, qu’elle est le fait de jeunes femmes qui expriment leur liberté et leur féminité à travers leurs différentes tenues mais aussi dans une mixité manifestement recherchée par tous : en témoignent de nombreuses photographies prises à l’occasion de sorties à Cesson, d’entraînement ou de réunions festives. Certains dirigeants du club constatent d’ailleurs qu’on s’y amuse plus qu’on n’y rame (33+34+ 35+36+37+38).













                    Ill. 33.                                                                    Ill. 34.












                    Ill. 35.                                                                Ill. 36.












                    Ill. 37.                                                                Ill. 38.


         Pendant la Seconde Guerre, comme à Lille ou ailleurs, on a continué à ramer à Rennes, mais, des préoccupations de moralité viennent mettre en cause la présence de femmes au sein du club.

Ce sont les “fâcheux incidents” survenus lors du retour des régates de Nantes,  le 17 juillet 1942, dus à “certaine coterie organisée par les rameurs entre eux” et qui auraient entrainé des plaintes de la part de plusieurs parents —rien ne sera dit de plus explicite­—, qui amène une partie des dirigeants à déplorer le mauvais état d’esprit, trop “flirt”, trop “rigolade” qui règne au garage. Les “présences mixtes hors de la présence de membres du Comité étant rendues délicates”, l’émoi est manifestement grand puisqu’on envisage de supprimer la section féminine ou, alors, de lui réserver des plages spéciales, à un moment où on affirme que la nouvelle femme française doit être sportive (une Fête Nationale de la Sportive se tient au Parc des Princes le 5 juillet 1942) et que la jeunesse française doit “redevenir saine et robuste”, avec des “filles saines, joyeuses et sportives qui sauront faire de leurs enfants des êtres athlétiques, courageux et loyaux” comme on peut le lire dans Ouest-Eclair (Poissel, 1986, 101). Finalement les sorties d’équipages mixtes seront autorisées, mais uniquement entre le pont Saint-Cyr et le moulin du Comte, c’est-à-dire loin des yeux des Rennais. Pendant cette période, au sein du club, les femmes, pour des raisons à élucider, se verront préférentiellement confier la fonction de trésorières.

        Aux lendemains de la guerre, une section féminine ne tarde guère à se reconstituer : dans son compte rendu pour la saison 1946-1947, le capitaine d’entraînement Maurice Cognet, lui souhaite une longue vie et « espère qu’elle rivalisera bientôt avec la section masculine ».  Dans le compte-rendu de l’Assemblée générale du 24 novembre 1949, Melle Vaillant est présentée comme lieutenante d’entrainement.

Cependant, le 7 mai 1946, arguant du fait que la Fédération et la Ligue Bretagne-Anjou-Orléanais (BAO), « ne voient pas d’un bon œil la présence d’éléments féminins au sein d’un Comité de Régates », il est décidé de se priver des services de la trésorière bénévole, Melle Barbier. En 1947, sur la photo des membres de la SRR, une seule femme figure (40). Toujours en 1947, en octobre, alors qu’une demande d’adhésion d’une jeune fille a été reçue,  le Comité se prononce contre l’adhésion de nouvelles jeunes filles à la Société et, en 1948, dans l’appel lancé pour inciter à pratiquer l’aviron, les filles sont oubliées, un « oubli » corrigé au début des années 1950. Cela n’empêchera pas le président d’offrir une paire de bas nylon  pour la loterie organisée à l’occasion du bal de la Société (ouvert aux non rameurs et rameuses) et ce sont toujours les mères, sœurs ou épouses des rameurs qui leur tricotent les bonnets de laine au couleurs de la SRR (blanc cerclé rouge) qu’ils arborent sur l’eau (39). Les épouses des dirigeants seront, quant à elles, longtemps impliquées dans la vie de la Société, qui pour broder un fanion qui pour coudre  les fourreaux nécessaires pour les bateaux à l’occasion des baptêmes.















                                                    Ill. 39.



Malgré ces réticences, la présence de rameuses au sein de la SRR s’est cependant maintenue : en 1948, Simone Jollivet, incitée par une amie, abandonne la pratique de la gymnastique aux Vigilants et est acceptée à la SRR où elle ramera ­—y compris en huit—jusqu’en 1953 (par la suite, elle amènera à la SRR sa fille Sophie et son fils Roland et, avec son mari, accompagnera leurs déplacements), mais en 1951, comme à l’Union Nautique de Lille (Meersman, 2010, 269), les équipes mixtes sont encore interdites.  « Pour permettre aux rameuses de se perfectionner », Maurice Cognet plaidera pour la levée de cette interdiction pour les sorties en 4 outrigger, ce qu’acceptera le président de la SRR « à condition que le pont de la Mission ne soit pas dépassé », c’est-à-dire que cela ne puisse pas être vu « en ville », depuis les quais.

Après cette régression de l’immédiat après-guerre, la présence féminine au sein de la SRR va se trouver bientôt encouragée et va progresser : après avoir salué, le 1er juillet 1951, les « deux gracieuses équipes féminines » qui participent à la fête nautique aux régates de Chatillon-en-Vendelais, l’ Ouest-France du 6 mars 1953  se fait l’interprète de la volonté de la SRR de faire de l’aviron un sport « également féminin » et justifie la décision en ces termes : « Les jeunes filles n’ont pas à leur disposition un aussi grand nombre de sports que les jeunes gens et il est naturel qu’elles s’orientent vers un sport complet, agréable à pratiquer et qui s’allie à la grâce féminine.

         L’aviron était tout indiqué, et c’est la raison pour laquelle la SRR qui met tout en œuvre pour que ce sport méconnu devienne populaire a décidé d’élargir son recrutement en créant une section féminine.

         Il a d’ailleurs été constaté que contrairement a bien d’autres sports, les jeunes filles qui pratiquent l’aviron se transforment en quelques mois en des sportives dynamiques pleines d’allant à la démarche souple et harmonieuse. De plus, leur ligne s’épure, leurs gestes deviennent plus élégants et leur teint se vivifie ce qui n’est pas pour leur déplaire ».

La « charmante lieutenant d’entraînement » Melle Pierrette Thébault, fournit même au journal la composition des quatre équipes féminines existantes et fait part de son ambition : embarquer des rameuses « dans des outriggers aux fines carènes, comme leurs camarades masculins ». En mars 1955, Melles Terrière et Aubry participent à un stage de monitrices d’aviron à l’Institut National du Sport (INS) (40+41).













                Ill. 40.                                                                 Ill. 41.



A partir de 1960, les références aux rameuses dans les comptes rendus d’activité annuels se multiplient : en 1962, il est précisé que  deux rameuses de la SRR ont participé au Cross (national) des rameuses ; en 1964, les rameuses de la SRR se lancent dans l’aviron de couple, mais ne disposent pour cela que d’un vieil outrigger transformé en couple et d’une yolette ; en 1965, pour la première fois, le Challenge des Anciens Rameurs créé en 1959 , pour « récompenser l’équipage ou le sociétaire s’étant le mieux comporté durant la saison écoulée » est  attribué à une équipe féminine (Colas, Colas, Simon, Méloir, Cognet) ; en  1966, les « dames », comme on dit encore,  disputent absolument toutes les compétitions mais ont du mal à se hisser au niveau des rameuses de Dinan. Elles reçoivent la visite d’une monitrice nationale. Le 7 mai 1969, Ouest-France pourra constater que « le charme féminin s’accommode fort des rigueurs de l’aviron » (45+46).














                     Ill. 45.                                                            Ill. 46.


Parmi les rameuses, on compte beaucoup de filles de dirigeants de la SRR , les Cognet, Cospain, Colas ou plus tard Aubry. On peut ainsi voir dans un double scull Catherine Aubry et Hélène Cospain (43) ou dans une même yole Nicole et Françoise Cognet (44).
















                    Ill. 43.                                                            Ill. 44.


C’est encore une époque où les garcons « payent » pour les filles et où leur regard n’est manifestement pas ignoré  (45). 












                                                            Ill. 45.


Des voûtes de pelles sont parfois formées, à la sortie de l’église, lors des mariages de certaines d’entre elles, comme Juliette Aubry (46), lieutenante d’entraînement qui savait conduire le camion de l’entreprise familiale et se vit même confier, une fois, la responsabilité  de conduire aussi le car de la SRR avec sa remorque. On peut aussi observer que, lors de cérémonies du club,  les pelles mâtées peuvent désormais être tenues par des filles (47). Pourtant, au sein des instances dirigeantes, on trouve les femmes plutôt vouées encore aux fonctions de secrétaire du président (pour la prise de notes et la dactylographie du courrier), les autres fonctions (président, vice-président, trésorier, conservateur du matériel) restant exclusivement masculines.
















                        Ill. 46.                                                Ill. 47.



Quant à la mixité, comme dans tous les clubs sportifs l’autorisant, elle se trouve, strictement encadrée, comme en témoigne la clause du règlement intérieur de la Société qui stipule que lors des déplacements en car il y ait un responsable masculin et un responsable féminin à chaque voyage et que les rameuses occupent les places situées à l’avant du car et les autres rameurs, les places disponibles sous l’autorité des responsables de la Société. Ce qui n’empêche évidemment pas les flirts et même les mariages entre rameurs et rameuses.

En 1969, sur 160 licenciés, SRR compte une trentaine de « jeunes filles » auxquelles, en 1969 et 1970, la télévision consacre deux reportages, mais la quasi totalité étant scolaire ou universitaire « les périodes de défection sont importantes ». A une époque où Robert Telliez, président de la Commission Féminine nationale, affirme que l’action de la Fédération vise « à donner à la jeune fille française, non pas l’égalité de droits, dont il est si souvent question, mais l’égalité de fait, en lui faisant partager les responsabilités de la vie », la SRR se distingue encore de la plupart des clubs de l’aviron de l’Ouest : alors que cela faisait plus de 40 ans que l’aviron féminin était pratiqué à Rennes, il faudra  attendre les années 1969-1973,  pour que, sous l’impulsion de Maurice Cognet, responsable de la Commission féminine de la BAO,  tous les clubs de la Ligue, suivant l’exemple de Rennes, Laval et Dinan, se dotent d’une section féminine, à l’exception notable de Nantes. En 1973, Maurice Cognet pourra faire remarquer, avec satisfaction, qu’en quatre ans, tous les clubs de la BAO (au nombre de treize) sauf un ont créé une section féminine, mais il n’y a encore qu’environ 220 licenciées dans tout le Grand Ouest.  En 1976, l’année où pour la première fois l’aviron féminin est inscrit au programme des Jeux Olympiques, dans l’Ouest, seul le Tours Aviron Club n’a pas de section féminine : « pour une question de vestiaire » et le président de la BAO peut constater qu’on « ne tient plus compte de ces tabous selon lesquels l’aviron se devait d’être un sport d’hommes ». « Sans parler de haute compétition pour les femmes et les jeunes filles, la pratique de l’aviron ne peut que leur être bénéfique ». Cela ne veut pas dire que le discours du président de la Fédération Française des Sports d’Aviron (FFSA) soit encore totalement partagé et, à la SRR en 1971 encore, à ceux qui ont longtemps cru qu’en pratiquant l’aviron les jeunes filles  s’exposaient à devenir des « monstres », on devait encore opposer le vivant démenti de la « silhouette svelte et souple » de Christine (Planche), deux fois finaliste aux championnats de France.

Deux victoires féminines au plan national, viennent sanctionner cette évolution : celle Christine Lequerré-Planche et Martine Borderie (48) qui, en deux de couple seniores, remportent une médaille d’argent aux Critériums féminins de Vichy, le 25 juillet 1976, puis, au terme d’une intense préparation, celle de Catherine Toinel et Sophie Gautier (49), qui terminent 3e aux Championnats de France de Mâcon, le 3 juillet 1977, en deux de couple juniores.














                        Ill. 48.                                                            Ill. 49.



En 1977, Sophie Gautier, 17 ans, élève de Terminale, a tenu avec soin son agenda où elle a consigné, jour après jour, les détails de son entraînement, les kilomètres parcourus (plus de 1.000 dans la saison ; 101 sorties en 1977-78) : il n’y a rien qui distingue son rapport à la pratique de l’aviron de compétition de celle d’un rameur homme du même âge : dans sa préparation, elle manifeste une réelle autonomie et le plus grand sens de la responsabilité (même si elle reçoit de temps à autres des conseils de rameurs bénévoles plus expérimentés ; elle participe à la vie du club dans des tâches comme le vernissage et le réglage de bateaux, mais ce sont sa mère et la mère de sa coéquipière qui confectionnent les rideaux pour la cafeteria du club. Elle suit à l’INS une formation qui réunit des femmes et des hommes, où elle est classée deuxième derrière Serge Fornara. Par la suite, elle animera pour tous les rameurs une préparation au sol et protestera contre leur manque d’assiduité.

Les traits proprement féminins sont à chercher en dehors de l’aviron : le 28 juin, on lui offre sa « bague de dix-huit ans » qu’elle ne devait sans doute pas porter pour ramer.

En 1982-3, à la SRR, il existe toujours une « section féminine », présentée comme une des clefs de voute de la société. Elle se voit doter d’un matériel en propre.  Les rameuses sont alors présentées par le président de la FFSA, Robert Telliez comme des « combattants (sic) pour la cause sportive » qui « ne perdent rien de leur féminité. Nous les remercions de ce qu’elles sont et de nous permettre de dire d’elles avec une fierté non avouée : CE SONT DES RAMEUSES ». Fin de citation.

         Elles sont au nombre de 53 en 1985-1986 et représentent déjà 37% des effectifs. Un pourcentage qui atteint 42% en 1997-98 et ne redescendra jamais au dessous de 30% par la suite. En 1997, la médaillée de bronze aux Jeux Olympiques d’Atlanta, Christine Gossé, encadre, à Rennes,  un stage à l’intention des rameuses de la SRR.

S’agissant des trente ans suivants,  pour rendre compte de la présence féminine au sein de la SRR, mieux vaut sans doute illustrer la question de l’égalité et de la mixité à partir de la diversité des pratiques.

Observons d’abord néanmoins que la production d’un discours de conviction en direction des femmes est encore nécessaire.

Sous le titre « Nouveaux horizons », une plaquette de la FFSA nous en offre un exemple : «  Mesdames ! Envie de bouger, de respirer au grand air ? Prenez le large » et d’insister sur le caractère non traumatisant de cette activité physique, sur la convivialité qui y est associée, sur l’aviron détente et en toute liberté. « Ramer c’est aussi s’accorder du temps pour renouer avec son corps de femme », est-il encore précisé. Un discours à relier à l’essor de l’aviron de loisir à côté de l’aviron de compétition et à confronter à celui de rameuses comme Nicole Durand, pour qui l’aviron est « un sport élégant », qui « développe tout le corps et même la tête » (la concentration) et  « donne le plaisir d’être avec les autres » et d’être dehors  (50-51).


















                        Ill. 50.                                                            Ill. 51.


L’évocation de quelques autres figures féminines rennaises de l’aviron de compétition permet aussi de constater, au hasard  des photos (52+53) ou témoignages que la tenue de compétition —une combinaison aux couleurs du club— est désormais pratiquement la même pour les garçons et pour les filles (seule la coupe diffère pour tenir compte d’une poitrine plus développée chez celles-ci),














                Ill. 52.                                                                    Ill. 53.


ou que l’énergie développée par une jeune championne de France en 2009 ne laisse rien à désirer par rapport à celle d’un champion de France du même âge et du même club  en 2010, et aussi que, capitaine d’un huit féminin, elle assume, avec tout l’allant de son âge, la responsabilité qui lui incombe (54+55).













                    Ill. 54                                                                Ill. 55.


En quoi le fait qu’il s’agisse de rameuses a-t-il pu encore avoir une incidence sur l’admiration que suscitent des performances comme la traversée en solitaire de l’Atlantique, en 2014, par Catherine Barroy (56) dans le cadre de « Rame Guyane » (1987 km) ou la participation de Lucie Richard à une Traversée de l’Atlantique à la rame, en 2016 (57)? Parce qu’on associe la rame à des gabarits d’hommes forts à gros biceps ?













                        Ill. 56.                                                             Ill. 57.



Pourtant dans les compétitions d’aviron en salle, sur ergomètre —une discipline particulièrement dure—, la preuve a été faite, à plusieurs reprises, par une rameuse de la SRR, Nelly Alias, que le fait d’avoir un petit gabarit n’était pas un obstacle pour s’imposer à beaucoup plus grandes qu’elle et, bien sûr, à beaucoup d’hommes (58-59).















       



                    Ill. 58.                                                                   Ill. 59.                                                      



A défaut de tables finlandaises, l’établissement dans les compétitions d’aviron de catégories de poids (poids légers et poids lourds) permet d’ailleurs à chacun et chacune de se mesurer dans des conditions de plus grande égalité. Et de plus en plus fréquemment, des courses d’aviron pour équipages mixtes sont organisées, de façon tout à fait officielle s’agissant du handi-aviron, notamment aux Jeux Olympiques handisports où, en compagnie de Stéphane Tardieu, la Rennaise Perle Bouge a remporté, en deux de couple,  une médaille d’argent puis de bronze à Londres et à Rio ! (60).

















                                                            Ill. 60.


Est-ce à dire que les représentations de l’aviron féminin, y compris chez les pratiquants (filles ou hommes), soient à l’abri des clichés ? En 2010, pour un concours de photos organisé par la FFSA dans le but de développer la mixité et la féminité dans le monde l’aviron, c’est une mise en scène d’un pied féminin qui est choisie par les rameurs et rameuses, certainement pour traduire le fait que « l’aviron, c’est le pied » (61). Six ans plus tard, pour un autre concours intitulé « Aviron en beauté » et non spécifiquement consacré à l’aviron féminin , c’est la mise en scène de la pratique féminine de l’aviron qui est privilégiée par les photographes (62).













                       Ill. 61.                                                                   Ill. 62.



Mais des rameuses peuvent aussi se présenter sous des aspects qui seraient peut-être mal jugés s’ils étaient attribués par des rameurs (63).













                                                            Ill. 63.


S’agissant de la mixité, on peut observer qu’en 2011,  la disposition qui dans le Règlement intérieur de la SRR prévoyait la séparation entre hommes et femmes lors des déplacements, a été supprimée car devenue caduque depuis longtemps. S’il y a toujours des vestiaires et des sanitaires distincts pour les hommes et les femmes, il n’y a plus de section féminine (même si les femmes peuvent préférer ramer entre elles), et la mixité est depuis longtemps instaurée dans l’aviron loisirs, notamment lors des randonnées (64 + 65+66+ 67). Récemment, la Fédération Internationale des Sociétés d’Aviron (FISA) et la Fédération Française d’Aviron (FFA) ont admis que, pour la compétition, un bateau d’hommes puisse désormais comporter une rameuse (mais pas l’inverse) et la  FISA vient d’autoriser qu’en compétition, un bateau d’hommes soit barré par une femme et réciproquement.
















                   Ill. 64.                                                                Ill. 65.













                Ill. 66.                                                                        Ill. 67.


L’entraînement pour la compétition se fait par catégorie d’âge, sans distinction de sexe, un équipage masculin pouvant être entraîné par un coach féminin et vice-versa. Et c’est bien entendu la même chose pour l’initiation.

S’agissant de l’égalité ou de la parité hommes-femmes au sein des instances dirigeantes, en 1998, la SRR s’est donnée pour la première fois de son histoire, une présidente (68), assistée d’un secrétaire homme. Après un mandat de 10 ans, ce sont deux présidents qui lui ont succédé, mais c’est à nouveau une présidente qui a été élue en 2017, après avoir été secrétaire et vice-présidente, arbitre et coach (69). La parité hommes-femmes au sein du comité de direction, affichée comme objectif en 2004, est devenue effective en 2009-2010, alors que la SRR comptait 94 femmes sur 216 licenciés.

















                    Ill. 68.                                                                       Ill. 69.


Pourtant certaines fonctions demeurent encore relativement sexuées, comme la conservation du matériel, plutôt masculine, ou les travaux de couture, plutôt féminins. Mais depuis le début du XXIe siècle, les bateaux, lors de leur traditionnel baptême, peuvent avoir aussi bien des parrains que des marraines (70+71).

















                    Ill. 70.                                                            Ill. 71.


La notion d’égalité doit cependant être revisitée dans un sport comme l’aviron où l’adéquation du matériel à la morphologie des rameurs et rameuses doit être prises en compte : le poids de chaque bateau (75 kg pour une yolette) est égal pour tous, qu’il soit porté et mis à l’eau par des hommes ou des femmes, ce qui amène encore à des manifestations de « galanterie » quand la coopération d’un nombre accru de rameuses n’est pas possible. Mais les enfants ou les rameurs vieillissants connaissent le même problème.

Pour des questions de poids moyen des équipages ou de réglage de la hauteur de nage, certains bateaux ont été acquis avec l’idée de favoriser la pratique de l’aviron par de jeunes rameuses, comme le quatre de couple Président Cognet, et la mise en service d’un huit de couple est censée répondre aux réticences (qu’on n’observe moins en Angleterre) manifestées par les rameuses à ramer en pointe, ce qui n’a pas empêché certaines d’entre elles de participer à la Coupe des Dames dans un bateau de ce type (72).












        





                                                                    Ill. 72.


Entre 2014 et 2017, 32% des effectifs de la SRR étaient des femmes, une proportion qui atteint 37-38% chez les adultes mais est seulement de 22-23% chez jeunes : à la SRR, entre 1992 et 2007,  les benjamines se sont comptées à l’unité (entre une et 3 les bonnes années) et le pourcentage est inférieur à 25% chez les minimes. Cette situation s’améliore un peu chez les cadettes (30%) et les juniores (38%), une proportion qui a souvent atteint plus de 40% dans la catégorie seniores.

         L’explication est certainement à rechercher dans l’image dont –indépendamment des contraintes qui lui sont propres— souffre encore l’aviron, comme le rugby ou même encore le football, lorsqu’il s’agit de l’associer à la représentation dominante de la féminité, chez les parents mais aussi chez les femmes elles-mêmes.

D’où l’obligation de reprendre, inlassablement, un discours incitatif, en invitant à contempler et admirer d’anciennes ou actuelles rameuses, championnes ou non,  et en recueillant leurs témoignages.

         En 2016, la FFA a d’ailleurs à nouveau lancé une campagne : « L’aviron, c’est aussi pour les filles !!! » qui, à la SRR, a donné lieu à une campagne auprès des filles entre 11 et 13 ans (73).











        



                                       

                                                    Ill. 73.



La petite société  des Régates Rennaises qui promeut un sport minoritaire à Rennes —et pas seulement chez les femmes— est depuis longtemps maintenant une société intergénérationnelle (de 10 à 77 ans) où des hommes et des femmes se côtoient, rament souvent ensemble, où le plus jeune des rameurs plein de projets sportifs  peut se trouver sur l’eau au même moment avec une rameuse qui pourrait presque être son arrière-grand-mère (74).

        











                                                                Ill. 74.



    Il faudrait certainement vérifier que cette vision donnée de l’histoire de la pratique de l’aviron par les femmes et de l’égalité entre les sexes dans ce domaine ne se trouve pas trop affectée par le biais masculin.  

Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que pour tous, pour les filles comme pour les garçons, pour les femmes comme pour les hommes, et contrairement à l’idée encore trop souvent reçue, ramer est un véritable plaisir.

 

Ouvrages et articles cités :

 

-L’Aviron (et la vie sur l’eau). Organe du rowing (1886-2001).

-Botrel, Jean-François, Rennes-sur-Vilaine. La Société des Régates rennaises, du canotage à l’aviron pour tous. 1867-2017, Rennes, Régates rennaises-Aviron, 2017.

-Croix, Pierre-Yves, Du plomb et des jeux. Le traitement du sport dans « Ouest-Eclair » (1914-1939. Mémoire de maîtrise Rennes 2. Dir. Michel Lagrée, 1996.

-Delaive, Frédéric, Canotage et canotiers de la Seine. La genèse du premier loisir moderne à Paris et dans ses environs (1800-1860). Thèse Paris I-Panthéon-Sorbonne, 2003.

-Flouest, Paul, L'aviron, Poissy, L'aviron et la vie, 1922.

-Lein , Alexandre & Le Roy, G., Rowing-Natation, Paris, Pierre Lafitte & Cie, 1913.

-Léziart, Yvon, Création et diffusion du modèle sportif dans les différents classes sociales en France (1887-1914), Thèse Paris IV, 1986.

-Loisel, E., Les bases psychologiques de l’éducation physique, Paris, Nathan, 1935.

-Manchon, Joseph, L'aviron, Paris, Ed. Nilsson, [1911].

-Meersman, Lucien, 150 ans d’aviron à Lille, Lille, Aviron Union Nautique de Lille, 2011.

-Nicolas, Gilbert (avec la participation de Camille Maréchal, Jean-François Grosset et Grégory Rault), Le Cercle Paul Bert de Rennes 1909-2009: école, laïcité et République [préf. d'Edmond Hervé], Rennes, Editions Apogée, 2009.

-Poissel, Didier,  La vie quotidienne sous l’Occupation dans dix communes d’Ille et Vilaine. Mémoire de maîtrise Université de Haute Bretagne. Dir. J. Sainclivier, 1986.

-Terret, Thierry, « La natation et l’émancipation féminine au début du XXe siècle », in : Jeux et sports dans l’histoire. T. 2, Paris, CTHS, 1992, pp. 269-293.

 

* Cet article était à l’origine une conférence prononcée le 16 mars 2017 à la Maison Internationale de Rennes, dans le cadre des journées « Egalité hommes-femmes » et de la célébration du 150e anniversaire de la Société des Régates Rennaises (cf. Geneviève Roy, « Des femmes sur l’eau », Breizh Femmes. Magazine du féminisme et de l’égalité à Rennes et en Bretagne  (http://www.breizhfemmes.fr/index.php/des-femmes-sur-l-eau; mis en ligne le 26 mars 2017).