A LA CONFLUENCE

(paru (en 2008) dans le Bulletin du quartier de Bourg-l’Evêque)

 


 

A la confluence de l'Ille et de la Vilaine, en contre-bas du pont Louis Guilloux (ex- pont Saint-Cyr), à mi-chemin ou presque entre la Manche et l'Océan, se trouve un petit jardin en forme de presqu'île qui longtemps abrita des activités liées à l'eau et au nautisme: des baignades sauvages "sans le moindre caleçon" dénoncées par le préfet en 1887, un atelier de construction de plates de rivières, un club de canoë-kayak, des pêcheurs bien sûr, et jusqu'en 1977, la Société des Régates Rennaises, la plus ancienne des associations sportives de Rennes (elle a été fondée en 1867) qui, depuis plus de 140 ans, se consacre au canotage et au sport de l'aviron. D'abord installées dans un humble garage en planches (qui fut fortement endommagé lorsque le 4 août 1944 le pont Saint-Cyr sauta), puis, dans une modeste bâtiment en dur, récupéré dans un camp militaire et officiellement inauguré le 2 mai 1954, les "Régates" (comme on dit encore) ont animé les cours d'eaux de Rennes et des environs: avec ses rameurs qui traversaient Rennes du Moulin-au-Comte au Pont de Strasbourg, en organisant chaque année (sur le canal entre le Pont Bagoul et le pont Legraverend) des fêtes nautiques agrémentées au début de courses en périssoires ou en baquets de lavandières (avec même, la nuit tombée, des barques vénitiennes !), ou de grandes régates régionales ou nationales à l'aviron (sur le bassin de la Prévalaye, entre le Pont de la Mission et celui de l'Abattoir) parfois associées à des démonstrations de ski nautique ou des courses de hors-bord, mais aussi des soirées dansantes dans les salons Gadby, des matchs de catch sous les Lices et même des spectacles sur l’eau.

         Le 29 septembre dernier, au Jardin de la Confluence, à l'endroit même ou elle fut baptisée en 1962 (avec madame Henri Fréville pour marraine), on a pu voir la yole de mer "Ville de Rennes" —une splendide embarcation à clins rivetés cuivre en acajou et en frêne de  plus de 10m de long, construite en 1960 et restaurée à l'identique en 2007, grâce à une subvention de la ville de Rennes— faire une brève escale, en provenance du Barrage de la Rance et en route pour celui d'Arzal. A son bord, un équipage de rameurs vétérans des Régates Rennaises et de la Société d'Aviron de Redon et Vilaine (63 ans de moyenne) qui ont relié la Manche à l'Océan (250 km et 45 000 coups d'aviron chacun). Elle était accompagnée par le vieux remorqueur "Bourdon Pépère" de l'Association des Péniches de Rennes, par le coche d'eau "Cool Douce" de l'Association Cabestan et par deux canoéistes de l'Association Sportive des Municipaux de Rennes Métropole.

Sous le grand saule qui fut planté il y a plus de cinquante ans (à partir d’une bouture provenant du jardin de Marcel Cospain) par Maurice Cognet, membre, depuis 1937, de la Société des Régates Rennaises dont il est aujourd'hui le président d'honneur, une foule composée de rameurs, d'anciens rameurs, d'élus municipaux et départementaux, de responsables des associations sportives ou du quartier, ainsi que nombreux amis des sports nautiques et de quelques voisins, a pu voir la belle "Ville de Rennes" arriver de l'Ecluse du Mail puis  repartir vers celle du Moulin-au-Comte et aussi profiter de ce lieu si emblématique de Rennes, dont le nom gaulois —Condate— voulait précisément dire "Confluence", reconstituant ainsi, d'une certaine  façon, une atmosphère dont rend bien compte une carte postale des années 1910.





















Le temps est heureusement révolu où l'Ille à sa confluence avec la Vilaine n'était pratiquement que l'égout des nombreuses buanderies de la rue Basse et des tanneries des ruelles Saint-Martin, rue Basse et rue de Brest, après avoir "reçu sur son parcours la plus grande partie des matières fécales des quartiers populeux", comme l'écrivait un inspecteur de l'Hygiène en 1893. Sans penser renouer avec les baignades, on pourrait donc imaginer que les habitants du Bourg-l'Evêque et d'ailleurs qui flânent le long de  l'Ille souhaitent découvrir les joies paisibles du canotage, en se faufilant dans l'ombre des arbres, de la petite cale de l'allée Alfred Jarry à la presqu'île de la Confluence, en passant sous les ponts de la rue de Brest, de la rue Vaneau et de la rue Papu et devant l'ancienne lavanderie de la Maison Saint-Cyr, et prennent plaisir à s'y installer pour un déjeuner sur l'herbe ou contempler le spectacle d'une fête nautique d'autrefois.

Quelques années après les dernières barques de Cesson, verra-t-on des barques au Bourg-l'Evêque?

 

J.-F. Botrel.