LES BATEAUX DE LA SOCIÉTÉ DES RÉGATES RENNAISES (1867-1977)[1].

 


 

Entre 1867 et 2017, la Société des Régates Rennaises (SRR) a possédé et utilisé entre 140 et 150 bateaux, dont les quelque 85 actuellement entreposés dans son garage.

         Ce sont les embarcations du « fonds social » auxquelles il faut ajouter, si l’on veut avoir une juste connaissance du lien entre les bateaux et l’évolution des pratiques nautiques, les bateaux de particuliers hébergés ou non par la SRR (35 environ répertoriés) mais aussi ceux ayant appartenu à d’autres sociétés (La Nautique, les Hospitaliers Sauveteurs Bretons (HSB), etc.) et d’autres embarcations qui peuvent aussi avoir été des barques à fond plat (une quarantaine stationnées dans la traverse de Rennes en 1886-92), des baleinières (comme l’embarcation de 10 m de la Société de tir et gymnastique La Rennaise, stationné sur l’Ille en 1892 ou La Petite Gabrielle appartenant à un vice-président de la SRR, Jacometty), des périssoires, des canoës canadiens, des canots à voile, des bateaux à moteurs, des « glisseurs », des chalands, des péniches, etc. 

         S’agissant de la cinquantaine de bateaux de la SRR dont il va être question ici (j’ai choisi de ne pas aller au delà de 1977, date du transfert du garage du Pont Saint-Cyr à l’actuelle base nautique de la plaine de Baud), on peut dire que l’exploitation des inventaires de 1905, 1938, 1955, 1962 et 1974 auxquels s’ajoute le registre actuel, complétés par celle des cahiers d’entretien, des registres de délibérations, de  la presse, des programmes de régates, etc.,  permet de connaître le nom et le type de quasiment tous et souvent leur constructeur, leurs caractéristiques techniques,  leur date d’acquisition et/ou de baptême, et plus difficilement leur date de réforme, de cession, d’abandon ou de destruction (de certains on conserve des reliques , par exemple, de l’André Pailheret), exceptionnellement les travaux effectués ou la déclaration d’intérêt patrimonial. Depuis le début du XXe siècle, on en possède souvent des photographies.

        

         L’étude chronologique de ce parc permet de dégager quelques grandes tendances et moments :

-l’inversion du rapport bateaux de particuliers/bateaux de société, avec parfois la délicate question de la propriété des bateaux abandonnés dans le garage;

-l’acquisition tardive d’outriggers, au début XXe quand à Roubaix, en 1889, on en comptait déjà 7 sur 15 embarcations ;

-la part importante des acquisitions de bateaux d’occasion qui a tendance à fortement diminuer à partir de 1970;

-l’usure importante des bateaux au moins jusque dans les années 1960, liée au petit nombre de bateaux disponibles (d’où plusieurs sorties dans la même séance) et leur prolongation, par entoilage, par exemple;

-la disparition des embarcations légères (périssoires, etc.) et l’apparition des bateaux suiveurs (dinghys, sécus) ;

-le remplacement des yoles de mer par les yolettes dans les années 1960 et une préoccupation croissante pour l’adaptation aux gabarits des rameurs et rameuses au moment de choisir telle ou telle embarcation ou de la transformer ;

-le « plastique turn » des années 1960, avec l’apparition des yolettes SADAC et des skiffs Fruitet;

-la part croissante des embarcations de couple au détriment de celles de pointe ;

-les conséquences des décisions prises au plan national, concernant, par exemple, les courses de périssoires, l’utilisation croissante des skiffs pour l’initiation, ou la déprogrammation des courses de yoles de mer ou de deux de pointe ;

-l’importance du mécénat d’un président entre 1946 et 1969 et après (l’actuel garage porte son nom : Centre d’entraînement Marcel Guillet), puis des subventions des collectivités territoriales.

         Chaque embarcation parle donc, à sa façon, de l’histoire d’une pratique car  dans la valeur patrimoniale d’une embarcation conservée, au delà des critères d’ancienneté, d’esthétique, de technologie, etc.,  il y a toutes ces valeurs d’usage souvent révolues.

 

1867-1900. Au début  de la SRR était des périssoires (R/V, 23 et 48) qui appartiennent à des particuliers (Brise-tout, Calchas, Chubi, Général Boum, Gipsy, Godino, Grande Duchesse, Hirondelle, Mazagran, Montama ou Trompette), mais aussi de même que les canots et barques (Faridondaine, Zou-Zou, Flying-Cloud, Guichenas, Robiquette) qui participent aux régates ou fêtes vénitiennes et les yoles-gigs à 2 (Pourquoi-pas, Giroflée, Graziella) ou 4 avirons (Vas-y, à Rosetski, entrepreneur de batellerie, et La Comète à Dufau (chapelier) et une autre appartenant à Jacometty (confiseur).

         En 1883, il n’y aucune embarcation dans l’inventaire du fonds social de la SRR (simplement cinq baquets (5) ; pourtant en 1874, Frédéric Sacher, le président de la Société, a proposé l’acquisition de six périssoires d’occasion pour 20 francs, puis trois autres de plus en 1881 et on a connaissance, en 1882, d’un bateau ponté dont les restes seront vendus en 1888 ; un autre bateau ponté donné par F. Sacher le remplacera. Il s’agit sans doute d’une situation extrême, mais il faut rappeler qu’en 1889, à Strasbourg, sur 22 embarcations abritées dans le garage, seules deux appartenait au fonds social et que même au Cercle de l’Aviron de Paris, à cette  même date, sur les 49 embarcations, 27 appartiennent à des particuliers.

         Il faudra attendre 1887 pour que le premier bateau de société de la SRR soit acquis par souscription, pour 900 francs, payables en deux termes : une yole à 4, avec ses huit avirons, achetée sans doute chez Tellier. En toute logique, elle aura pour nom SRR et devait ressembler à Topette de l’Emulation Nautique de Boulogne-sur-Mer (R/V, 43).

         A cette époque on trouve déjà trace d’un « esquif » (Petit-Duc qui appartient à un particulier), d’un skiff à deux rameurs, attesté en 1884, et d’as de promenade.

         Aux dernières régates organisées par la SRR au XIXe siècle (en 1892), les bateaux engagés au nom de la société sont des yoles-gigs à 2 et à 4 (dont SRR) des périssoires et des skiffs

         Jusqu’à la fin du XIXe siècle, le canotage à Rennes inclut, donc, la propulsion à la godille ­(c’était, dit-on,  l’exercice préféré du président Sacher qui habitait sur les bords de l’Ille), à la pagaie double, à la rame, à la voile (au moins une fois, il est envisagé une régate à la voile « si le temps le permet »), mais aussi à hélice, avec le bateau à vapeur, Colibri appartenant à un certain Martin-Chapsal qui, après 1870, pavoisé de « tous les pavillons, sauf, bien entendu, l’allemand dont les couleurs ne sauraient briller à un mât français » (l’Alsace et la Lorraine ont été annexées), amène le maire de Rennes jusque sur le lieu de la régate annuelle.

 

1900-1914. En 1905, peu après sa reconstitution en 1901 sur des bases clairement sportives (« pour faire des courses et non des promenades d’agréments », est-il précisé), la SRR possède cinq yoles à 2 et 3 yoles à 4 achetées d’occasion à  la société d’aviron du Mans et à Nantes.

         Sur une photo prise à Cesson (R/V, 102), à l’occasion d’une sortie en 1905 on peut voir (les précisions ont été fournies par le président Patay lui-même): le House boat du professeur d’Abadie, une périssoire, une yole-gig  à 4 rameurs un bateau à rames des HSB, un outrigger-gig à 4, un canoë français, un triple-scull avec le chien Polo, un deux de pointe (Epi ?).

         Le passage d’écluse photographié vers 1910 (R/V, 102), qui fait étonnamment penser au tableau de Ferdinand Gueldry, permet de constater que les canots de balade qui n’appartiennent pas à la SRR, sont présents en grand nombre.

         Lors des régates au Cabinet vert, outre les courses de yoles et de périssoires  (assis, debout, ou en gymkhana),  on trouve bientôt (à partir de 1905) des courses de canots à moteur. En 1907 on trouve engagés Sirène II, yacht automobile à pétrole, H. P. ¾, Georgette, yacht automobile à vapeur, et H. P. à M. Abadie, professeur à l’Ecole Nationale d’Agriculture et membre du Touring Club de France qui a aménagé un quai d’accostage à l’embouchure de l’Ille.

         Dans le parc de la SRR, on observe quelques évolutions : Cyrano est remplacé par Chantecler (après 1910, donc) (R/V, 113) et les outriggers-gig équipés de porte-nages appuyés sur un prolongement évasé de la coque commencent à être remplacés par des outriggers à portants extérieurs à celle-ci. Une autre société, La Nautique, créée en 1907,  possède cinq bateaux dont un double scull (R/V, 109, 115 et 154).

         Bien d’autres bateaux sont stationnés sur le Vilaine. C’est la cas d’Ablette au Dr. Lefeuvre (R/V, 106), un canoë français construit en 1896 par Alexandre Lein, acheté en 1901 à Albert Cordier rameur de l’Encou et  équipé d’un appareil explorateur de vitesse etc. Il servira pour ses recherches sur le coup d’aviron. Ou encore de toutes les embarcations qui stationnement ordinairement sur la Vilaine comme celui des Ponts et Chaussées ou des HSB (une société fondée en 1874 à Rennes et alors présidée par le Dr. Patay) et une trentaine d’autres entre 1907 et 1914, ou encore la vedette pour l’île de Robinson à Saint-Grégoire, qui peuvent participer à la Grande Fête aquatique de la Mi-Carême de 1906 (R/V, 129) ou à une fête nautique à Bourg-des-Comptes. (R/V, 115).

         En 1910 ­­—une première à Rennes—, le chantier Prigent construit, sur des plans du Dr. Lefeuvre, une yole de mer de 10. 50 m de long, 1.10 de large, 0.12 tirant d’eau et jaugeant 1T30. C’est Fleur d’ajonc (R/V, 109),  le premier bateau de la SRR à consonance bretonne, avant Armor, etc. (cf. (http://www.regatesrennaises.fr/2015/03/des-noms-pour-des-bateaux.html). Par la suite, elle sera jugée trop lourde et réservée à l’initiation des novices.

         La carte postale (R/V, 110) obtenue à partir d’un cliché de 1911 ou 1912 (il est possible de donner un nom à la plupart des personnes présentes sur la photo), permet de constater, au débouché de l’Ille, où se trouve alors le garage de la SRR, la variété des embarcations participant aux activités nautiques à Rennes, avec notamment Lily, des canots à voile etc. 

        

Après la Grande guerre. A côté de ses yoles, la SRR possède désormais des outriggers (R./V, 109 et 113) et un de ses sociétaires sera sacré champion de l’Union des Sociétés Nautique Loire et Ouest (USNLO) , avec son skiff Pouff (R/V, 142).

         C’est le temps de Cigogne à René Patay qui rallie Paris à Rennes en 1925 (https://www.google.com/maps/d/viewer?mid=1A7QtbGHR9a9kRRjbOdV4tnXPRHgzF2dQ&h) et des entreprises de René Nugue, qui en 1922 est allé en canoë de Redon à Douarnenez. A cette époque on a commencé à mettre en avant les avantages du canoë canadien sur le canoë français qui, pourtant, peut aussi être transporté sur le toit d’une voiture.

         C’est aussi l’époque du motonautisme: en 1922, le docteur Patay se fait construire  la Comète (R/V, 148); et, en 1929, il est précisé qu’à nouveau, la régate du jeudi 9 mai « ne sera pas strictement à l’aviron » et que  les « partisans des sports mécaniques pourront admirer le glisseur-hors-bord de Nugue et de Camille Tomine (Citron pressé).

         Un nouveau rapport au matériel se fait jour : on a commencé à distinguer entre bateaux d’entrainement qui, en raison de leur petit nombre, sont sur-utilisés et qu’on mène jusqu’au bout, et les bateaux « de courses ».

         Dans les années 1920-1935, la SRR dispose d’un double scull, Margot, non démontable et pour poids très légers « pour éviter que 30 cm de la pointe arrière ne disparaissent sous l’eau lorsque les rameurs se trouvent sur l’avant » (la question de l’adaptation à la morphologie des rameurs ne se posera que plus tard). Lui succèdera Polo, reverni en 1938, et qui en 1942 est jugé en très mauvais état.

         En 1921, la SRR a acheté aux Etablissements Scotto de Livourne, pour  6 500 lires, une yole de mer à 4, baptisée Viviane, de 10 m 50 de longueur, 1m 05 de largeur poids qui jauge 1T47 et pèse 250 kg, ce qui ne l’empêche pas d’être considérée comme suspecte par les concurrents « étrangers » car étonnamment légère (R/V, 173). Elle sera revernie en 1935 et sans doute détruite avec le garage en 1944. Une autre Viviane, également yole à 4, achetée d’occasion à Nantes, la remplacera en 1949.       Giroflée, une yole à 4 qui, comme la yole à 2 Lakmé, avait été achetée d’occasion au Mans au début des années 1900 est toujours là.

         La SRR fait cependant l’acquisition de quelques bateaux neufs : Breiz, yole de pointe à deux (avec une coupure), est achetée en 1930 aux établissements Thibault avec 4 avirons pour 6 220 francs ;  Jeannick, un « deux outriguer (sic) de courses », avec deux coupures, est acheté chez Persico (87 quai de la Marne à Joinville) pour  5 200 F avec 2 avirons. La réception du « bateau neuf » se fait le 30 janvier 1938, et Jeannick  est baptisé le 10 avril de cette même année. En juillet 1942, on procèdera au revernissage des toiles du pontage.

         Les autres bateaux de la SRR sont Rumengol, un deux de pointe, avec un curieux système de tire-veilles, Bruyère, un quatre de pointe de course (sans indication de nom), Chantecler, le quatre de pointe qui a remplacé Cyrano et qui ne sert plus qu’à l’entrainement, car jugé «très fatigué » et « mou », et il a 39 gerces ! Un devis approximatif pour sa remise en état chez le charpentier de marine Frenaud est établi le 11 décembre 1938 : 15 heures à 6.60 francs. Il y a aussi Fleur d’ajonc, construite en 1910, qui, en 1939, est « en très mauvais état » ; Armor, yole à 4 règlementaire, « très fatiguée et réservée à la compétition » et Armor II, une yole à 4 de courses, acquise en 1938 chez Dossunet.

         Sur une photo de groupe de sociétaires (R/V, 165) , on peut apercevoir la pointe d’un outrigger dénommé La Lys, sans doute en mémoire de la bataille qui s’était déroulée du 9 au 29 avril 1918, non loin d’Ypres.

         Il faut ajouter à ce parc, un bateau à deux avirons et deux dames de nage, dénommé SAG dont, en 1940,  on dit que « les Anglais » l’ont emmené dans leur camp en amont du ponton de l’Ille, grossièrement maquillé à la peinture verte, et qu’il est en mauvais état. Il faut réparer une gerce et lui mettre un  banc neuf.

         Toutes ces informations à propos des bateaux sont complétées par le détail des interventions nécessaires : lavage au savon noir en vue d’un prochain vernissage, tolets refermés par battage à froid, etc.  

         On observe aussi une tendance récurrente chez les sociétaires à utiliser les bateaux de particuliers, avec les rappels à l’ordre qui s’ensuivent. L’accès à tel ou tel bateau de la société reste soumis à autorisation.

En 1942, les neuf embarcations dont dispose la SRR, sont classées en cinq échelons pour leur attribution, du plus accessible à tous au plus réservé: au 2e échelon, on trouve  Fleur d’Ajonc (34 ans), Breiz (14 ans), Viviane (23 ans): au 3e:   Chantecler (quatre outrigger, 31 ans); au 4eRumengol (deux outrigger, 14 ans), et Polo (deux de pointe); au 5e: Armor (14 ans ), Jannick (deux de pointe, 3 ans), Bruyère (quatre outrigger, 9 ans). Deux skiffs appartiennent à des particuliers dont Araock offert à Josée Bizouart par son père et baptisé le 11 avril 1938 (R/V, 178 et 179), ainsi qu’un canoë français. En 1943 (délibération du 15 juillet), pour éviter qu’on les emprunte sans autorisation, il est décidé d’attacher les bateaux de course.

         Parmi les autres embarcations disponibles, outre les barques, canots à voile et canoës sur lesquels des sociétaires de la SRR sont photographiées,  il y a au moins une périssoire dont les courses sont désormais du ressort de la “Fédération de la pagaie” (future Fédération Française de canoë-kayak), récemment créée. Le 7 juin 1942, la SRR, après quatre ans d’absence en compétition, renoue avec ses régates “interrompues par suite des événements”, comme l’écrit Ouest-Éclair,  et fête ainsi son 75e anniversaire. Parmi les onze courses disputées, certaines le sont en canoë et en kayak, le Kayak-club de Rennes  existant de puis au moins 1936 (cf. « Un nouveau sport », Bretagne Sportive, 13 mai 1936). Des « excursions » ou sorties vers Cesson sont organisées avec lui.

 

 

1945-1977.  Après la destruction du garage (le 4 août 1944) (R/V, 201), beaucoup de bateaux sont été sérieusement endommagés ou mis hors d’usage, et la SRR, dans un premier temps, ne va pouvoir compter que sur des  bateaux réparés,  prêtés ou d’occasion : des yoles de mer, un quatre outrigger, le deux barré Jeannick (très peu adapté au gabarit de son équipage, Cognet-Denis et de ce fait, trop bas sur l’eau ) (R/V, 263), un quatre de pointe, Rumengol (R/V, 220). La construction d’un nouveau garage en dur, tardivement inauguré (en 1954) sera l’occasion de se débarrasser, par le feu et pour toujours, de toute sorte de matériel.

         En 1955, sur 15 bateaux, huit sont signalés comme ayant été acquis d’occasion. C’est la cas du premier huit jamais possédé par la SRR, Brocéliande (R/V, 225), qui fait sa première sortie en compétition en 1948 ; puis de Ville d’Ys, acheté au CA Nantes pour 14 000 F en 1955 et vendu plus tard, pour 1 000 euros, comme objet de décoration dans un restaurant. Faute de longueur suffisante, le huit doit être coupé en trois pour pouvoir être entreposé, ce qui oblige à le monter et démonter à chaque sortie : une sorte d’événement au sein du club, car la mise à l’eau d’un bateau de presque 20 m et 100 kg à partir d’un ponton de 5 mètres seulement, oblige les rameurs à se regrouper au centre du bateau, et fait l’extrémité du ponton s’enfoncer dans l’eau. L’embarquement et le débarquement se font en deux temps.

         En 1947, la SRR, qui accueille des apprentis de l’imprimerie Oberthür, se voit dotée par celle-ci, d’un quatre outrigger, avec deux coupures, acquis d’occasion auprès de la Société Nautique de Corbeil Essonnes (SNCE) pour la somme de 30 000 F qu’on envisage de le ramener à Rennes avec un camion de la Police, où un sociétaire avait sans doute des accointances. Ce sera le François-Charles, du prénom du fondateur d’Oberthür, et son baptême, le 8 février 1948, par la PDG de la Société Oberthür, Mme Cartier-Bresson, donne lieu à la première manifestation sociale de la SRR d’après-guerre. Pour l’occasion, le garage a été a été passé au lait de chaux et les lettres repeintes en rouge, et la SRR fera escorte avec toute sa flotte au « nouveau-né ». A défaut d’une photo du bateau, on dispose de celle de son équipage (R/V, 212), qualifié en 1949 pour les championnats de France de yole à Alger (où on ne les enverra pas) et pour ceux d’outriggers à Macon où ils  se rendront dans la voiture du président, mais sans leur bateau.

         En 1955, la SRR possède au moins quatre yoles de mer (Armor II,  Fleur d’Ajonc, Viviane (construite en 1949, chez  Chambilly à Nantes) et une autre, avec deux coupures, acquise pour 70 0000 F au CA Nantes), un skiff d’occasion (Orrière) ainsi qu’un canoë français, don du président. A ces embarcations s’ajoutent  quatre outriggers de pointe à 4 dont André Pailheret et Président Guillet,  de chez « Daussunet » (Dossunet), avec 2 coupures, don du président  en 1954, un huit, et encore une périssoire et des boucliers pour les joutes. Il y a au moins deux bateaux de particuliers : Jacky (acheté chez Plé par le président Guillet en 1934 et ultérieurement donné au club) et celui de Robert Dubois, le conservateur du matériel. Les sorties annuelles au Boël, à 21 km en aval de Rennes, ont repris (R/V, 209 et 246).

         En mars 1955, pour favoriser la progression de l’équipage des « agris »  Forget-Denieul, ordinairement barré par Botrel, qui participe aux sélections pour les JO de Melbourne, un deux outrigger est commandé chez Dossunet (50), pour 242 000 francs et on ira le chercher avec la voiture personnelle de leur entraîneur, Marcel Cospain. La première sortie de ce Deux neuf, comme on l’appelle d’abord,  aura lieu le 15 mai 1955 ; par la suite, il sera baptisé Araock. Qu’est-il devenu ? Sans doute remplacé par Nominoë en 1971.

          En janvier 1962, la SRR dispose de  20 embarcations : cinq yoles (Fleur d’Ajonc II,  Armor II, Ville de Rennes, Bruyère (1950, de chez Dossunet) et la vénérable yole à 2, Breiz), deux  yolettes, quatre outriggers à 4,  trois deux de pointe (dont Merlin et Araock), deux huits, trois skiffs, un canoë français et  40 avirons  qui représentent une valeur réelle de 92 800 nouveaux francs et une valeur de renouvellement de 46 800. La valeur du garage en dur est estimée à 80 000 NF et celle du garage en bois à 5 000. Sept années plus tard, le parc se compose de 23 embarcations dont, pour la première fois, un pair oar (sur lequel les juniors Coquard-Cospain ont remporté une médaille d’argent aux championnats de France de 1966), un nouveau skiff  « de société » (Avel Vor), et trois ou quatre yolettes « en plastique » (autant que de yoles de mer, désormais), le plus ancien des bateaux étant le deux outrigger de pointe Jeannick, acquis en 1938.

C’est à cette époque que se produit le grand tournant dans le type d’embarcations utilisées, avec le remplacement, pour l’initiation et la pratique ordinaire, des yoles de mer par les yolettes et l’apparition du plastique.

 La dernière yole de mer acquise pour répondre à la volonté du président, a été commandée, en 1955, à Font-Vieille (Monaco) chez Palmero, Dossunet ne pouvant honorer la commande. Elle ne sera livrée qu’en 1961. D’abord simplement appelée Monaco, elle a été baptisée le 7 avril 1962, sous le nom Ville de Rennes par Madame Henri Fréville, épouse du maire de Rennes, et a servi à la compétition, jusqu’à la suppression des courses de yoles, puis à l’initiation. Elle a été restaurée en 2006 grâce à une subvention de la ville de Rennes, par Doc-Composites (29700 Plonéis). Elle s’ajoute alors à Fleur d’ajonc (1955) et à Bruyère.

         Les premières yolettes sont des yolettes SADAC,  comme Société anonyme dauphinoise d’applications chimiques : Morgane, en 1961, puis Mélusine, Brocéliande, Gwennili (1969). Dans le cadre de l’opération de la Fédération Française des Sociétés d’Aviron (FFSA)  « 1000 skiffs à 1000 francs », il est fait l’acquisition de skiffs Fruitet (en plastique), pour le Centre d’Initiation Scolaire.

En 1969, on commence à acquérir des yolettes chez Caron, à Castillon-la-Bataille : une de couple en 1969, une de pointe (Barr’Héol) en 1971, mais en 1970, symptôme de ce que les mutations sont lentes, il sera néanmoins encore fait l’acquisition de Surcouf, une yole à 4 d’occasion de Nantes construite en 1963.

         C’est encore une époque où l’entretien des bateaux est inscrit dans les obligations des rameurs (à un moment (cf. Archives de Rennes, 26Z56), il est par exemple prévu qu’un ancien rameur et un nouveau prennent en charge un aviron) et s’agissant des bateaux et plus généralement du matériel, il convient d’évoquer rapidement la figure centrale du conservateur du matériel.

 

Le conservateur du matériel. D’abord appelé chef du matériel (dans les  premiers statuts de la SRR, il figure à côté du chef de garage et du chef d’entraînement), puis responsable du matériel, on trouve le terme « conservateur du matériel » attesté en 1942.

         Entre 1901 et aujourd’hui il y en a eu au moins 23, parfois assistés d’un conservateur du matériel adjoint.  Certains ont été particulièrement longèves : comme Robert Dubois (1946-1961), nommé conservateur du matériel honoraire en 1969,  Roland Nugue (1970-87) et Louis Bourdais toujours en fonctions depuis 1987. Signe de l’importance qu’on accorde à cette fonction, le conservateur du matériel, un étudiant en architecture de 23 ans,  André Pailheret, arrêté par les Allemands le 2 février 1942, est, dès le 6 février, remplacé, dans ses fonctions, « jusqu’à son retour ». Il ne reviendra pas.

         Plus ou moins impliqués dans ces tâches d’entretien, parfois organisées en journées, on trouve aussi naturellement des rameurs bénévoles pour de le décapage et le vernissage, mais aussi des pères de rameurs (Louis Gautier, ou, aujourd’hui, Philippe Renard).

         Pour les gros travaux, il est parfois fait recours à des compétences extérieures (comme en 2007, pour la réparation de Gourener, 2.643,16 euros payés à Pageot Aviron à Carquefou), et, en 1975-77, on trouve qu’Albert Gaillard, ouvrier d’entretien, a été employé 719 heures et demie, pour un  coût total de  6 500 francs, soit 3 841 euros 2010.

 

1971-1977. En 1971, signe de ce que les choses vont bien pour la SRR (les années 1970 seront une période faste du point de vue sportif), deux bateaux Donoratico (Livourne), du haut de gamme à cette époque, sont achetés pour plus de 24 000 F, grâce à une subvention de la ville de Rennes et une « souscription ouverte auprès de tous les amis de la SRR »: un deux de pointe Nominoë, barré à l’avant, le bateau des futurs champions de France Raoult, Ceillier, Lebrun et un quatre de pointe,  Duchesse-Anne, dont l’épouse du président Cognet est la marraine, et qui est toujours vaillant en 2017, après sa restauration. Dans l’article « Baptême sous l’orage » qu’Ouest-France consacre à cette cérémonie, le 15 mai 1971,  un informateur compétent permet au journal de préciser que Duchesse-Anne et Nominoë, sont des embarcations qui « bénéficient des techniques les plus modernes dans leur construction : moulés sur forme spéciale, contreplaqué hydro-marine, portants chromés réglables en longueur et en hauteur ». Après l’Italie c’est en Grande-Bretagne qu’il est envisagé d’acheter un pair-oar, un projet apparemment resté sans suite.

         En 1973, c’est un nouveau huit, neuf cette  fois, Gourener,  qui est acheté aux chantiers Cyrano des frères Caron à  Castillon-la-Bataille, sans doute parce que, l’année précédente, pour la première fois, un équipage rennais s’était qualifié pour les championnats de France en huit juniors et avait terminé 5e. L’exploit n’a pas été réédité pour l’instant, mais Gourener est toujours là, malgré un grave accident intervenu à une Coupe des dames à Angers en 2007.

         En novembre 1974, juste avant le transfert plaine de Baud (en 1977), le parc d’embarcations de la SRR (32 unités) a déjà presque doublé par rapport à 1962 : on compte 19 outriggers  (cinq skiffs, deux double sculls, deux pair oars, un quatre barré de couple, six quatre de pointe, un quatre sans, deux  huits), sept yoles dont une à deux et cinq yolettes.  Ils ont été construits par Plé, Fruitet, Josserand, Caron, Dossunet, Donoratico, Palmero et SADAC. Six d’entre eux seulement sont des bateaux d’occasion  et le plus ancien est Breiz, la yole à deux de 1930.

         Le parc s’est aussi diversifié, avec notamment l’acquisition  d’un quatre de couple barré, de deux pair-oar, de deux double scull, d’un quatre de pointe sans barreur, Erlangen, construit en 1957 par les Etablissements Dossunet (St-Maur des Fossés, Seine), acheté à Nantes et remis depuis au Musée de Bretagne ,et de nouvelles yolettes qui sont maintenant au nombre de cinq, mais encore moins nombreuses que des yoles de mer. Plus des deux tiers (si l’on excepte les cinq skiffs) sont encore des bateaux de pointe. Il y a déjà  huit bateaux « en plastique » comme on dit alors : quatre  skiffs (acquis entre 1966 et 1972)  et quatre yolettes (acquises entre 1961 et 1969). A cet inventaire, il faut ajouter 3 optimists, un dinghy à coque plastique (55), équipé en 1971 d’un moteur Johnson de 20 cv. —en novembre 1961, on peut déjà voir des bateaux suivis par un bateau à moteur (cf. Musée de Bretagne 2002.0047. 204)­—, un zodiac de 1970, et une remorque (acquise en 1965 aux Ets. Morault de Nantes pour 4 130. 75F).

         Au moment du transfert à la Plaine de Baud, quelques bateaux parmi les plus vieux seront laissés dans l’ancien garage et rapidement vandalisés, dont Armor II  et la yole de pointe à deux (à clins) Breiz qui, depuis 1930, avait tant servi à l’initiation et à la promenade.

         Sauf exception (pour l’acquisition de bateaux d’occasion, comme le quatre outrigger Salani Gaston Fontaine),  dorénavant, tous les bateaux achetés (avec des subventions de la Ville de Rennes et du Conseil Général d’Ille-et-Vilaine dans le cadre de son Plan nautique) seront en carbone, ce qui a obligé à acquérir de nouvelles compétences en matière d’entretien. Pour comprendre les évolutions intervenues, il suffit de comparer le garage au début des années 1980 et celui d’aujourd’hui.

 

         Aujourd’hui, à la SRR, les bateau les plus anciens sont des années 1920 : un canoë français Rivière et un autre, de la série Hirondelle, des Etablissements Seyler, qui appartenaient primitivement à des particuliers. On trouve ensuite les deux yoles Palmero des années 1955-1960, qui ont encore pu servir à l’initiation jusqu’à la fin des années 1990. Le quatre outrigger Donoratico, Duchesse Anne, de 1971 a été transformé en quatre de couple, mais son contemporain le deux de pointe Nominoë, devenu fragile et dangereux, a été coupé en trois et ses pointes offertes offert à titre d’hommage. Une planche à ramer pour 4 rameurs construite par Roland Nugue a été réformée et finalement détruite. Aujourd’hui la majorité des bateaux sont en carbone.

         Quels bateaux supplémentaires faut-il conserver au titre du patrimoine ?

         A cette question, quelques éléments de réponse sont proposés dans l’article consacré au patrimoine de la SRR.

         En tout cas, il importe de conserver de façon précise la mémoire des bateaux, à travers des inventaires précis, avec photos et/ou, comme le suggère Emmanuel Alassœur, au moyen de relevés 3D par scanner ou photogrammétrie, l’archivage de la documentation qui les accompagne (les catalogues de constructeurs —un certain nombre d’entre eux figurent dans le fonds de la SRR conservé aux Archives de Rennes­—, les descriptifs et factures, etc.), et si possible, l’historique des interventions subies.      

         Une précaution à prendre pour faciliter la tâche du futur historien de la SRR pour les années 2017-2117...

                                                    

                                                                                            J.-F. BOTREL



[1] Intervention au séminaire du Carré des canotiers, Rennes, 2 décembre 2018).

Pour cette étude, je reprends, en les systématisant, des informations contenues dans Rennes-sur-Vilaine. La Société des Régates rennaises, du canotage à l’aviron pour tous. 1867-2017, (Rennes, Régates rennaises-Aviron, 2017), en les complétant et précisant, le cas échéant, par un retour à la documentation conservée aux Archives de Rennes (Fonds 26Z). Les illustrations figurent dans Rennes-sur-Vilaine, à la page signalée après l’abréviation R/V.