Jean-François Botrel


L’ambassade chansonnière de Th. Botrel au Canada Français en 1903

 

 (publié in: Marie-Pier Luneau, Jean-Dominique Mellot, Sophie Montreuil et Josée Vincent (dirs.),
en collaboration avec Fanie St-Laurent,
Passeurs d’histoire(s) : figures des relations France-Québec en histoire du livre, Québec, Presses de l'Université Laval, 2010, pp. 221-228).


 


 

Pourquoi Théodore Botrel, chansonnier breton né à Dinan en 1868 et mort à Pont-Aven en 1925, n’est-il pas encore tout à fait inconnu au Québec[1] ? Pourquoi l’anthologie des Chansons de Botrel pour l’école et le foyer, publiée en 1903 par la Librairie Beauchemin, a-t-elle  connu au moins onze éditions jusqu’en 1958 ? Pourquoi Charles Gill, Albert Lozeau, Nérée Beauchemin, Pamphile Le May, sans compter d’innombrables poètes de circonstance, ont-ils consacré ou dédié des vers à l’auteur de La Paimpolaise?

            C’est dans l’histoire générale des relations franco-canadiennes — culturelles et autres—qu’il faut sans doute en rechercher l’explication. Plus particulièrement  dans celle d'un double mouvement d'importation/exportation de chansons, d'images et de symboles au centre duquel se trouve, à deux moments de l'histoire du Canada, à l'occasion de ses tournées d’avril-mai 1903 et de janvier-mai 1922, le chansonnier, passeur et colporteur de chansons Botrel, son répertoire, sa voix et son costume breton, mais aussi d'autres intermédiaires et forces autochtones ou non dont il fut, pour ainsi dire, l'instrument militant.

Dans le cadre des rapports officiels, sociaux et individuels entre la France et le Canada (cf. Chalifoux) et des transferts de biens culturels matériels et immatériels, qu’ils soient subis ou organisés par un appareil collectif de médiation ou de simples individus[2], il peut être intéressant d'observer, au début du XXe siècle, les tenants et aboutissants de volontés convergentes, de faire passer d'une rive à l'autre, Botrel et ses chansons, poèmes ou pièces de théâtre, imprimées et chantées, déclamées ou représentées,  pour, de façon militante célébrer la mémoire de Jacques Cartier mais aussi soutenir une seconde France en formation ou bien encore vivifier, par acclimatation d’une néo-tradition bretonne et pour le compte d’intérêts catholiques, une tradition canadienne française de plus en plus menacée par la laïcisation et/ou la modernisation anglosaxonne des modèles et pratiques.

En ce sens, Botrel peut être considéré comme un passeur actif de non-livres —soit de chansons ou poèmes, sous forme de musique en feuilles ou de recueils, de performances et bientôt de disques—, en tant que professionnel de la chanson, de la déclamation  et du spectacle, mais aussi en tant que militant engagé au service de nobles causes idéologiquement caractérisées et explicitées.

Mais il se peut aussi que nous soyions devant le cas d’un « passeur passé », un passeur instumentalisé —de fait— par des intérêts et des aspirations autochtones, devant une opinion qui s’emballe et manifeste—vu d’aujourd’hui—un étonnant enthousiasme pour Théodore Botrel, sa douce épouse et ses chansons.

Botrel et la réception de ses chansons au Canada français peuvent donc servir de révélateurs d’attentes mais aussi d’évolutions profondes dans une culture canadienne française de moins en moins rurale et de plus en plus touchée par la modernité, et, plus généralement, de modalités d’appropriation qui, dans le cas de la chanson, ne passent pas principalement par l’imprimé mais par la mémorisation (éventuellement accompagnée de copies manuscrites) et par la restitution orale.

C’est ce que devrait permettre d’illustrer l’examen, par nécessité rapide[3], des conditions et de l’étonnant succès de la première tournée de Botrel, celle de 1903, dans l’attente d’une étude plus complète sur la fortune de Botrel au Canada français.

 

En ce « Bon temps » là, on chantait… Rappelons d’abord qu’en ce « Bon temps » là,  à l’Église et dans les foyers, la pratique du chant et de la chanson, mais aussi de la récitation et du théâtre amateur, occupait une tout autre place qu’aujourd’hui : comme le dit Philippe Laframboise (1979,  p. 117), « en ce « Bon Temps » là l’on chantait beaucoup plus dans nos foyers bien fréquentés, en solo ou à l’unisson (…). On chantait « par principe » ou « par cœur » autour du piano, à l’harmonium, au son du violon ou de l’accordéon, les musiciens amateurs étant aussi nombreux dans les familles et le voisinage que les talents d’interprètes locaux ». 

Mais au début du XXe siècle, l’héritage de la tradition et de son répertoire se trouve à de plus en plus concurrencé et menacé de dilution ou de disparition par l’industrie du divertissement et de la chanson, comme le Parc Sohmer à Montréal où, à chaque saison, surtout à partir de 1891, plusieurs interprètes français et américains se font applaudir » (Poirier, 1992, xxxi) et un répertoire autochtone ou importé dont on trouve de multiples traces dans la presse ou les importations de partitions, de recueils, de cylindres puis de disques. Déjà, en réaction,  un courant « régionaliste » s’est fait jour…

C’est dans ce cadre, très sommairement retracé, qu’il faut situer le cas particulier de la fausse chanson traditionnelle de Botrel, importée et écoutée avant et —beaucoup plus encore— après 1903.

Même si on peut trouver trace de quelques reproductions de chansons ou poèmes dans la presse, comme Le Passe-temps, de partitions et de quelques recueils dans les bibliothèques[4], avant 1903, de l’aveu de Botrel lui-même, ses chansons étaient assez peu connues au Canada français, sauf certainement de quelques cercles liés à la Bretagne et à la France, de Sulpiciens comme Louis Bouhier (cf. Lajeunesse, 1982) et de congrégations comme les Frères de Ploërmel ou les Soeurs grises, présents un peu partout, notamment après la loi de 1901 sur les associations, et quelques autres, comme Gilberte dans Le Journal de Françoise ou Erle Gladstone Bartlett[5].   

Mais la chanson est un bien culturel dont le partage se fait essentiellement par l’oralité. C’est ce qui peut expliquer que  « La Paimpolaise », certainement la chanson la plus connue de Botrel dès cette époque[6], ait pu être célébrée par Albert Lozeau, et être chantée par les quelque 300 personnes qui, le 14 avril 1903,  accueillent Botrel et son épouse à la gare de Delaware et Hudson[7]. C’est ce que rapportent La Presse, La Patrie et Le Canada, mais aussi les journaux non-montréalais qui, à leur façon, jouent un rôle permanent —quotidien ou hebdomadaire— de passeurs et vont couvrir la tournée de Botrel, avec une précision et un enthousiasme qui étonna  Botrel lui-même, pourtant expert en communication[8].

C’est à travers la presse, par l’étude de  réception qu’elle permet, qu’il est possible de caractériser et d’expliquer le véritable phénomène médiatique que représente la première tournée de Botrel au Canada français, de lui donner un sens qui dépasse l’événement lui-même.

 

Vive la Patrie ! Il s’agit d’abord d’une entreprise « patriotique », destinée à récolter des fonds pour contribuer à l’érection à Saint Malo d’un monument à Jacques Cartier (« vaillant coureur des mers qui donna à sa Patrie une France nouvelle et prépara pour les générations futures la nation libre qui s'appelle aujourd'hui Canada », dit le Comité Jacques Cartier de Saint-Malo), projeté depuis 1892 et non réalisé faute d’argent. C’est comme cela que Botrel, en tout cas, la présente : « je pars pour le Canada comme les bardes errants de l'ancienne France, je vais parcourir en chantant mes chansons les villes de la France nouvelle. Et quand j'aurai chanté je tendrai la main et la récolte sera fertile quand nos frères canadiens sauront que leur obole servira à glorifier l'illustre malouin, Jacques Cartier ». Il exprimera tout cela dans un vibrant et opportun « Salut au Canada », poésie dite lors de sa première audition au Monument National le 17 avril:

 

« Terre du Canada, salut! Vers toi, je viens

Ayant pour quelques mois délaissé tous les miens

Et, pour le Saint Laurent, abandonné la Rance

Afin de "bonjourer" les Français Canadiens

Au nom de leurs cousins de Canada

La Bretagne jadis vous a donné Cartier:

Rendez Cartier à la Bretagne ».

 

  Botrel « s’en vient » donc au Canada pour une « cause patriotique » qu’il sert « de son mieux , avec (son) cœur de chrétien et de patriote ». Les Canadiens en sont officiellement informés par une lettre qu’au nom du « Comité Jacques Cartier, le découvreur du Canada », son secrétaire Louis Boivin adresse au Sulpicien d’origine bretonne,  Louis Bouhier qui la communiquera aux principaux citoyens des villes par où doit passer Botrel ainsi qu’à la presse. Ils apprennent ansi  que  « c’est un peu de la Vieille France qui passe la mer pour aller vers (eux) ».

Les Canadiens français semblent avoir apprécié l’intention de « faire appel à notre mémoire du cœur », comme le  dit L’Union des Cantons de l’Est du 17-IV[9]. Cartier est « le fondateur de notre race sur le sol sacré que nous habitons et dont nous tirons notre subsistance » et puisqu’il s'agit de « dresser fièrement dans le bel azur une statue à Jacques  Cartier. Eh bien, soyons tous les artisans de cette œuvre, tenons  la main à M. et M. Botrel et crions avec eux : "Vive la Patrie!" », s’exclame Le Canada le 18-IV,  .

Avec cette initiative, Botrel « réveille le patriotisme endormi » et, non sans fierté, Le Soleil du 1-V pourra constater que : « nous avons montré une fois de plus que chez nous les démonstrations patriotiques trouvent toujours un écho et que nous sommes là chaque fois qu'une occasion se présente de démontrer que nous n'oublions pas la vieille France, la France catholique berceau de nos ancêtres".

            Le « patriote » Botrel, « représentant et cultivateur de la Patrie Grande », vient donc comme souffler sur les braises d’un patriotisme assoupi et, au final, il saura faire  « partager ses bons sentiments, ses nobles et généreuses convictions à ses frères canadiens qui s'entousiasment et se sentent réchauffés par un souffle si vivifiant et si patriotique", dit La Tribune du 11-V.

 

Le sang breton qui coule dans les veines… Celui qu’on accueille,  c’est le barde  breton, le Botrel de « La Paimpolaise » et des Chansons de chez nous. Qu’il est breton, cela se voit à son costume « national » —et à celui de son épouse—, le costume « idéalisé des riches bretons », avec son « demi-plastron de velours cachant le faux-col et le chapeau dur à larges bords », « pareil comme celui des frères des écoles chrétiennes » dit un journal, mais « agrémenté de deux bouts de ruban qui tombent sur la nuque »[10], beaucoup plus évidemment qu’à la langue bretonne qu’il ne parle pas (la question lui est posée[11]) ou qu’aux caractéristiques phonétiques d’un parler d’origine gallo ressemblant à celui en usage au Canada français.

Sa qualité de breton est ensuite  confirmée par une biographie qu'on ne craint pas  de réécrire ou d’inventer: de Botrel, né dans la ville de Dinan et élevé en pleine campagne puis à Paris, on assure qu’il est   « né sous un toit de chaume, grandi près des falaises » (La Tribune, 15-V), avec des développements comme ce qui suit : « Botrel, né en 1867, fut élevé sous l’auvent de la forge paternelle où il apprit à rythmer les couplets de ses futures chansons au rythme de l’enclume. Botrel passa sa jeunesse en Bretagne mangeant le pain des humbles, écoutant les récits avec lesquels les vieux loups de mer égaient les longues veillées d’hiver. Un beau jour, toutes les impressions qu’avaient produites en lui les grandes plaines couvertes d’ajoncs et de bruyères, les clapotements de la mer caressante sur les galets, le fracas des vagues sur les falaises d’Armorique se mirent à chanter dans son âme, il se sentit dévoré du besoin de communiquer aux autres les harmonies qui emplissaient son cœur: il était poète ; c’était un nouveau barde breton» (La Croix, 10-IV). La même volonté d’ancrer Botrel dans une Bretagne mythique se retrouve dans La Tribune du 15-V pour qui le barde Botrel grandi près des falaises, des menhirs et des chênes altiers, prêtant l'oreille aux bruits du vent et de la mer, (…) ne s'est inspiré que là. Jamais une vision profane n'a troublé en lui les naïves visions de l'enfance et seul le souffle du large a effleuré sa lyre. Oubliés le Chien Noir à Montmartre ou les chansons polissonnes écrites pour Spencer (Botrel, 1995), l'image à donner doit être plus forte que la réalité.

Cette adhésion à l’image d’un Botrel issu d’une Bretagne mythique entraîne une sorte de falsification ou de réécriture admise d’une histoire où les Canadiens tiennent apparemment à se reconnaître. Il ne suffit pas de signaler « la  grande similitude entre les mœurs bretonnes et les nôtres », Botrel est un "fier rejeton de la race bretonne qui a colonisé notre Patrie" (Le Courrier de Saint-Hyacinthe, 2-V), de  «la Vieille Armorique d'où comme on le sait sont venus la plupart de nos ancêtres » (Le Canada Français, 15-V). Rien d’étonnant, par conséquent, qu’en entendant les chansons de Botrel qui « rappellent celles que nos grands-mères chantaient en nous berçant sur leurs genoux » (Le Courrier de Sorel, 1-V), « le sang breton (qui) coule encore dans les veines de milliers de Canadiens français » puisse « bouillir au contact de ce couple charmant" , comme l’écrit La Tribune, le 11-V. Tout cela est synthétiquement exprimé par Charles Gill dans Les étoiles filantes, lorsqu’il dit au « Barde sublime et fier que la grâce accompagne » : « Chante car nous voulons revoir notre berceau ».

Plus lucide sans doute se montre l’abbé Émile Chartier (1911, 156)  qui, tout en assurant qu’en écoutant Botrel « repassent devant nos yeux les vieilles mœurs apportées de Bretagne par nos ancêtres », reconnaît que « nous nous retrouvons là partout, sinon tels que nous sommes ou devrions être, au moins tels que nos annales nous représentent nos ancêtres », en attendant que Lionel Groulx  n’affirme, en 1919,  que la "légende (…) qui veut que nos ancêtres sont principalement venus de Bretagne" est une « fantaisie historique » (apud Fournier, 2005, 66).  

On serait donc tenté de dire qu’avec Botrel et ses chansons,  les Canadiens d’alors, à la recherche de racines ou d’identité historique légitimes,  reproduisent une image mythique de la Bretagne construite au fil du XIXe siècle par les artistes et la presse illustrée, avec ses bretons en bragou braz et chapeaux ronds. Seuls le biniou et la gavotte ne semblent point au rendez-vous. Pour eux, Botrel ("notre cousin de là-bas ») est donc  la vive incarnation de ces  Bretons qui ont « conservé les vieux usages, les vieilles mœurs, la vieille foi, une foi vive, ardente, opiniâtre » et «l'emblème d'une Bretagne primitive et d’une civilisation « hors du temps et bastion de bonnes mœurs » (Dantec, Éveillard, 2001, 39-46)  ou, plus largement aussi, de « la Vieille France de toujours » ; presque d’un paradis perdu.

Culmination de cette volonté et summum d’exotisme est la mise en scène, devant la presse et les photographes, d’une rencontre organisée par le clergé et immortalisée dans L’Album Universel du 16-V et quelques cartes postales publiées au retour en France , entre le couple Botrel en costume breton et les Iroquois de la réserve de Caunawagha. Comme le dit le journaliste, « avec quelque brin de bonne volonté au service de l'imagination on se serait représenté le malouin Cartier venant de conclure un traité de paix avec les farouches enfants des bois à la prime aurore de la colonie ». Les Iroquoises arborent pour l’occasion leurs "toilettes les plus brillantes et leurs "couvertes" les plus "arc-en-ciel » , tandis qu'a été requis, pour en parer les chefs, « tout ce qui reste encore dans la tribu des costumes de jadis". Éblouies par "les couleurs voyantes du costume national de Bretagne », les jeunes squaws entendent le barde breton chanter ses plus beaux chants armoricains (Le Canada, 27-IV), tandis que les Indiens de la tribu Iroquoise sont surpris d'entendre chanter « la jeune femme pâle à la voix divine". Vient ensuite la cérémonie bizarre du baptême indien, « accompagné de cris gutturaux et de brandissement des tomawaks » au cours de laquelle le R.P. Granger se voit attribuer le nom de Kenwensteshon (jour sans déclin), Botrel celui de Rohatiio (celui qui chante bien), et Madame Botrel celui de Onikonriio (la Douce) (Album Universel, 16-V, 48). Puis « les sauvages s'en vont avec leurs sauvagesses », et les autres « restent une heure et regagnent la ville". Une sorte de rencontre primitiviste d'un Cartier d'opérette –la presse prend soin de remarquer que l'Eglise où Botrel entend une messe "sauvage" se trouve à l'emplacement de l'antique et imprenable  Fort Saint-Louis — avec un Donnacona qui a ressorti ses plumes du placard, sous l'égide l'Eglise catholique. Botrel sert aussi à cela.(ILLUSTRATION : « M. et Mme Botrel chez les derniers Peaux-Rouges » (carte postale 9x14 cm,  E. Hamonic, Saint-Brieuc, n° 7 de la série « Botrel au Canada).

 

L’âme catholique française. Mais Botrel, c’est aussi le Chrétien. Botrel dont la devise est « aimer, chanter et croire » « appartient à la race des forts, dont les principes puisés à la source vive du catholicisme se sont raffermis davantage à la vue des persécutions que les sectaires font subir à ses correligionnaires » dit de lui P. Giquello, dans un article souvent cité par la presse ; c’est un chrétien, « serviteur de la patrie » et «  sa cocarde, il ne l'attache pas au drapeau d'un parti; il l'attache mieux et plus haut: à la croix»,  dit le Courrier St Hyacinthe du 2-V.

            A un moment où la politique religieuse de la France inquiète les milieux catholiques canadiens et provoque l'arrivée de centaines de religieux et religieuses expulsés de leurs écoles par les décrets Combes[12], en même temps qu’un certain relâchement des liens avec le Canada français, et où, selon un journal cité par Le Passe-temps du 25-IV (p. 26), « par ses égarements présents, la France afflige le Canada, son enfant d'autrefois », avec Théodore Botrel c'est « l'âme catholique française que nous sentirons vibrer à l'unisson de la nôtre ». On ne manque d’ailleurs pas de rappeler que Botrel, dont le « courage » lors de l’épisode de la Haute-Cour est célébré avec insistance[13],  est l’auteur de « La Catholique » et de Coups de clairon, le défenseur des sœurs blanches, des frères noirs et de la langue bretonne interdite, le pourfendeur de Combes et de la France « des renégats, celui qui « burine (…) des chansons de combat en faveur de tout ce qui fit la France grande dans le passé « (Chartier, 1911, 115), celui qui ne fait « vibrer sa muse que pour célébrer les gloires de sa religion et de sa patrie » (Le Courrier de Sorel, 1-V).

      C'est à cette patrie-là, la France catholique  « berceau de nos ancêtres », « celle du sacré Cœur de Jésus » que veut, avec Botrel, se référer Le Soleil du 1-V  et non à celle des  « misérables qui en ce moment mènent notre Mère Patrie à sa ruine ».

      Devant les risques d’interprétation de cette sorte de diplomatie parallèle qui se trouve mise en œuvre, Botrel se  sentira obligé de préciser, à l’intention de la puissance anglaise, à Québec, que  si on a pu acclamer « la Bretagne chrétienne et patriote en la personne du plus modeste de ses poètes » (…) « il n'entrera jamais dans ses intentions d'être désagréable à la grande puissance dont mes compatriotes fêtent à cette heure même le roi à Paris », en allant même jusqu’à saluer une  «monarchie plus républicaine cent fois que certaines républiques »[14].

 

L’apostolat par la chanson. Botrel est l’auteur de « bonnes chansons », soit des chansons néo-traditionnelles mais aussi « patriotiques et familiales, badines et religieuses », vectrices de valeurs reconnues et assimilables, en tout semblables  « aux chants primitifs que nos bons « habitants » font entendre à leur progéniture » (Le Canada, 18-IV). Pour les journalistes qui les ont écoutées, elles  ont  «la nostalgie que nos pères ont fait passer dans nos veines avec leur sang », font revoir la Bretagne avec son aspect sauvage, ses étroites vallées, ses rivières baignant des donjons en ruines, ses vieilles abbayes, ses huttes couvertes de chaume, avec ses troupeaux et ses pâtres, ses houx grands comme des chênes, ses immenses vergers, ses bruyères semées de pierres druidiques autour desquelles plane l'oiseau marin et paissent les brebis, ses grèves ou roulent les vagues sonores de l'océan qui se brisent contre une multitude d'écueils, ses binious primitifs et ses pardons imposants dans leur naïveté" (La Presse, 18-I). Les chansons de Botrel scandent « la marche des bœufs dans les labours, elles embarquent avec les pêcheurs, elles courent le monde avec les vaillants mathurins bretons, elles bercent les longues heures de quart dans les nuits claires et froides d'Islande, elles endorment les tristesses et font couler les douces larmes" (La Croix, 10-IV). A un moment où, selon Camille Roy (Poirier, 1992, xxxv), « la chanson populaire se fait de plus en plus rare sur les lèvres de nos gens » et où dans les villes , selon F. X. Burque (Poirier, 1992, xxxvi), les chansons « d’allure moderne «  commencent à supplanter les « vieilles chansons du pays », le discours ruraliste et antiurbain de Botrel trouve auprès de l’Église catholique pour laquelle les idéaux traditionnels liés à la terre et à la paroisse rurales  sont les « bases de la nation » et la ville  le "tombeau de la catholicité québécoise" (Voisine, 1971, 61), des échos particulièrement favorables, en faisant « aimer les gens et les choses de chez nous », « chez nous », le titre d’un recueil de chansons de Botrel publié en 1898 et, en 1914, d’un recueil de récits  d’Adjutor Rivard. D’ailleurs, en arrivant au Canada français, Botrel ne prétendait-il pas s’en venir « chez nous » ?

            Dans la lignée de l’Œuvre de la chanson française en France (1901) et avant l’Œuvre de la Bonne Chanson de l’abbé Gadbois (1937), la chanson de Botrel est donc inscrite dans une démarche d’apostolat par la chanson, immédiatement confortée par l’édition aux bons soins de Louis Bouhier de l’anthologie des Chansons de Botrel pour l’école et le foyer, promise à un bel avenir, comme on sait.

 

Une tournée efficacement conçue. Botrel n’est pas le premier artiste français à avoir entrepris une tournée au Canada français : avant lui, Lucien Boyer, par exemple, avait fait entendre la chanson française. Mais, dans son cas, il semble bien que le clergé et plus précisément le Sulpicien Louis Bouhier ait joué un rôle d’intermédiaire décisif dans son organisation, en s’appuyant sur la forte présence alors au Canada de religieux d’origine française et, accessoirement, bretonne. L’analyse de la séquence des premiers jours et des premières prestations  de Botrel à Montréal permet de l’illustrer : l’accueil organisé à la gare aux accents de La Paimpolaise, la conférence de presse immédiatement donnée et les multiples échos qu’elle a, les visites protocolaires, la présence de Botrel à la conférence donnée par le Père Lemerre, « orateur à Notre-Dame »,  sur « Jeanne d’Arc et l’âme française » au Cercle Ville-Marie où, arborant l’image du Sacré-Cœur sur son veston il récite « La bannière de Loigny», la publicité dans la presse[15], la « grande manifestation patriotique », présidée par l’Évêque de Montréal, en présence du Consul Général, dans la salle de 1 400 places (bondée) du Monument National, la réception dans la Salle des Promotions de l’université de Montréal, l’annonce par Parents Frères de ce que Botrel est à la disposition des « collèges, couvents et cercles littéraires », tout cela fait penser que la venue de Botrel a été soigneusement préparée et que le sens qu’on souhaite lui donner bien pensé.

            Les mêmes observations peuvent être faites à propos de son arrivée et de son accueil à Québec (avec en plus les effets d’une sorte d’émulation et de patriotisme local[16]) mais aussi à l’occasion de sa visite à Saint-Jean d’Hiberville  où le spectacle qu’il donne est annoncé en chaire par le curé Collin ou du spectacle donné à Saint-Hyacinthe devant 300 séminaristes. Avec les Botrel —il faudrait le vérifier— c’est peut-être aussi une des premières fois qu’un véritable spectacle « populaire » et « patriotique », avec des artistes professionnels, se trouve offert en dehors de Montréal et Québec[17].

            En payant son entrée à un spectacle peut-être inédit pour lui (ou en organisant des souscriptions), le public canadien français aura, en tout cas, pu contribuer à rendre, sous forme de statue, Cartier à la Bretagne

 

Un couple d’artistes performants. Bien préparée par la presse et la publicité, avec des relais locaux, l’arrivée et les prestations dans les  places de la tournée[18], de Botrel et son épouse, accompagnés de leur pianiste (et photographe)  André Colomb,  ont un déroulement parfaitement rodé, avec  « parade » en costume breton, visite aux autorités ecclésiastiques et civiles (assortie le cas échéant d’une messe), entretien avec la presse, séance de photographies[19], conférence-audition (une succession de discours, chansons (parfois en duo, comme pour « Par le petit doigt ») et récitations, avec accompagnement de musique), offrandes par le public de compliments en vers[20] et de bouquets , vente-dédicace de partitions et cartes postales[21], etc. Monsieur et Madame Botrel s’offrent au contact direct des gens et ne se ménagent pas, chantant, récitant et parlant sans compter, occupant l’espace public en association avec le clergé, les poètes et les musiciens amateurs, les enfants des écoles et le public qui se presse dans les salles de théâtre mais plus souvent de collèges, couvents, séminaires ou hôtels de ville et reprend en cœur ses chansons.

            Ce couple d’artistes du spectacle, mais mariés, chrétiens et militants et volontiers associés aux œuvres de bienfaisance, a pu ainsi donner à voir une autre image de l’artiste et faire entendre d’autres (bonnes) chansons : un contre-modèle que l’Église peut opposer  à l’industrie délétère du spectacle d’importation.

            Il faut dire que les qualités propres aux deux artistes aident à tout cela : leurs costumes, mais aussi le port martial de Botrel, la tête « solidement plantée sur un cou de breton ; ces yeux noirs qui plongent dans le lointain et semblent se fixer sur une invisible croix ; sa gaillarde poignée de main… » (« la pâleur de son teint, l’ébène de ses cheveux et de sa moustache »), son œil « bleu et clair » sa voix superbe qui "a ce léger grassayement de nos frères à deux cents milles en bas de Québec", celle « souple et riche, admirablement nuancée » et même « divine » de Léna Botrel[22]. De Botrel, l’abbé Chartier (1911- 158-9), dans une évocation très précise de l’artiste, dira plus tard que "tout parle en lui » et c’est tout cela qui a pu si profondément marquer ceux qui, au début de 1903, ont pu le voir et l’entendre, mais aussi, à travers les commentaires de la presse ou des spectateurs, prendre connaissance de son passage : leur restera les chansons, mais aussi les poésies et les pièces de théâtre…

 

Conclusion. Botrel, quasi inconnu à son arrivée à Montréal le janvier 1903, repart du Canada français avec la somme de 15 000 francs (les trois-quarts du coût de la statue de Cartier à ériger à Saint-Malo) dont il annonce l’attribution au Comité[23], en laissant au moins trois compositions  dédiées au Canada (« Salut au Canada! », « La franco-canadienne ». Improvisation sur l’air de « Vive la Canadienne » et « Adieu au Canada »),  mais surtout auréolé de son formidable succès populaire  et fortement marqué  par l’accueil des Canadiens français[24]. (ILLUSTRATION : « La Franco-Canadienne », La Bonne Chanson, n° 10 (août 1908).

            Des recherches plus poussées dans les archives du Ministère des Affaires Etrangères, d’Albert de Mun, des Sulpiciens ou de Monseigneur Bruchesi permettront peut-être de mettre à jour une entreprise, plus concertée qu’il n’y paraît, de relations culturelles entre une partie de la France d’alors et « l’autre France »,  le Canada français.

            Quoiqu’il en soit, instrumenté ou non à des fins idéologiques, le retentissant et explicable, comme on la vu, succès de Botrel et de son épouse, aura dans les années suivantes des retombées médiatiques, avec la fréquente reproduction de ses chansons, mais aussi avec l’émergence au Canada français de la chanson « folkloriste » qui, comme le précise Jacques Julien ( Giroux, 1984, 110), n’a souvent de folklorique que le style musical, la métrique et la sémantique des paroles, l’idéologie du terroir » et comme la « bonne chanson » militante de l’abbé Gadbois plus tard est mise au service d’une pensée conservatrice, fidèle aux valeurs terriennes mais inadaptée à la société contemporaine ».

            La seconde tournée de Botrel au Canada français, après la Première Guerre mondiale, en janvier-mai 1922[25], située à un autre moment de l’évolution de la société canadienne française et des relations franco-canadiennes, sera, par son échec relatif, la cruelle mais effective illustration de ce qu’un passeur ne peut pas forcément servir deux fois.

           

Jean-François Botrel (Univ. Rennes 2-Haute Bretagne)

 

(20-XI-2008)

 

 

Etudes citées :

 

Jean-François Botrel, « "La Paimpolaise" (1895-1995) : histoire d'une chanson », Le pays de Dinan, XV, 1995, p. 173-203

----, « Théodore Botrel, chansonnier politique », in : D. Leloup, M.-N. Masson (ed.), Musique en Bretagne. Images et pratiques. Hommage à Marie-Claire Mussat, Rennes, PUR, 2003, p. 149-159.

Micheline Cambon, La vie culturelle à Montréal, Montréal, Fides, Bnq, 2005.

Jean-Pierre Chalifoux, (avec la collaboration de Marie-Andrée Beaudet, Guy Laperrière, Bernard Pénisson, Jacques Portes et Pierre Savard), Bref rappel des événements qui ont façonné l'évolution des relations entre la France et le Québec depuis la fin du Régime français (www.banq.qc).

Abbé Émile Chartier, Pages de combat,Première série. Études littéraires, Montréal, 1911. 

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Nive Voisine (avec la collaboration d'André Beaulieu et Jean Hamelin), Histoire de l'Eglise catholique au Québec. 1608-1970, Montréal, Fides, 1971.

 

 

Notes:

   

* Cette recherche a bénéficié de l’aide de la Bibliothèque Nationale du Québec, à travers une bourse de recherche d’un mois, en juin 2006.

[1] Dans l’Almanach du Peuple Beauchemin pour 1940, dans le conte de Maxime intitulé « Mimi », on trouve, par exemple (p. 138), une référence  à « La Paimpolaise » (merci à Josée Vincent). Dans un enregistrement de l’émission d’Albert Viau  « Le quart d’heure de la Bonne Chanson »  du 24 avril 1941, conservé à la Banq, on peut également entendre deux enfants ( ?), Madeleine et Pierre,  parler de Théodore Botrel et lors de la présentation de cette communication, le  12 juin 2008, une bonne partie de l’assistance a su chanter « La Paimpolaise ».

[2] Sur cette problématique, voir Diana Cooper-Richet (2005).

[3] Le détail des informations recueillies sera publié par ailleurs, avec l’intégralité des notes ici réduites à leur plus simple expression pour des raisons éditoriales.

[4] Les cinquante partitions de Th. Botrel éditées à Paris et conservées à la Banq —certaines ont antérieurement appartenu au Cercle Ville Marie—, sont, pour la plupart postérieures à 1903 (on en trouve quelques unes qui ont été éditées en  1899, 1900 ou 1901) et, en l’état, il n’est pas possible de préciser leur date d’acquisition ou d’entrée dans les collections. On trouve aussi 23  chansons de Botrel dans le fonds de Joseph-Octave Ducasse (1898-1968) alias Jean Le Ber. Un cylindre contenant une chanson de Botrel a pu par ailleurs être répéré.

[5] Auteur d’un curieux poème intitulé « Si j’étais poète breton »  (conservé au Centre de Recherche Lionel Groux, P49/A2), avec en arrière plan les titres de plupart des Chansons de chez nous de Botrel, recueillies en volume en 1898.

[6] Cf. Botrel, 1995.

[7] Lors de la tournée de Botrel, « La Paimpolaise » sera fréquemment entonnée par l’assistance (comme au Mont Sainte Marie ou à Saint-Hyacinthe), en hommage au chansonnier

[8] « Botrel ou l’autofabrication de l’auteur » (à paraître dans les Actes du colloque « La fabrication de l’auteur »  organisé à l’Université de Sherbrooke les 12-15-VI-2006).

[9] Le Soleil du 29-IV-1902 précise bien que « Botrel ne vient pas ici dans un but de spéculation ».

[10] Dans la presse, Botrel peut également apparaître en costume de marin à gilet rayé comme dans L’Etincelle du 3-V-1903 ou Le Progrès de Valleyfield du 8-V.

[11] Voir La Patrie et La Presse du 15-V.

 

[12] Représentatif de cette préoccupation peut être « Descends donc d'ton socle ! ». Monologue pour le balayeur du Monument Champlain (emprunté de Max Boucheron et dédié, sans permission, à M. Théodore Botrel », publié par Le  Québec du 30-IV-1903, p. 28.

[13] Cf. Botrel, 2003, 152.

[14] Voir, par exemple, l’habile décoration de la salle de l’Ecole Normale de Québec mise à la disposition de l'Association des Zouaves anciens soldats de Pie X, le 3-V (Le Soleil, 4-V).

 

[15] Voir, par exemple, Le Progrès de Valleyfield du 8-V-1903.

[16] Cf., dans La Presse et Le Soleil du 30-IV, la description de leur apothéosique réception.

[17] A Saint-Hyacinthe, par exemple, le séminaire  « à la sollicitation de plusieurs citoyens de cette ville a décidé d'admettre le public » (Le Courrier de Saint-Hyacinthe, 2-V-1903).

[18] Entre le 13 avril et le 18 mai, Botrel donnera  au moins 12 conférences-concerts à Montréal (13-28-IV), Québec (29-IV-4-V), Trois-Rivières (6-V), Sorel ( ?) (8-V), Saint-Hyacinthe (10-V), Sherbrooke (13-V), Saint-Jean d’Hiberville (14-V), Valleyfield (17-18-V), avant de retourner à New-York où, le 22 juin, il donne un concert au Murray Hall Lyceum.

[19] Cf. par exemple celle prise par J. Pinsonnault à Saint-Jean ou les cinq photographies conservées au Centre d’Histoire de Saint-Hyacinthe.

[20] Par exemple, à Saint-Hyacinthe, pour le concert du 10 mai, « le chanoine Ouellette a rédigé le compliment que lit un des jumeaux Primeau tandis que l’autre tient le bouquet »  (Chartier, 1911, 166).

[21] A Saint-Hyacinthe, les Botrel « distribuent quelques unes de leurs chansons dans les allées de la salle » (Le Courrier de Saint-Hyacinthe, 13-V).

[22] Comme le dit un journal, « son aimable épouse ( …) est pour quelque chose dans les triomphes de son mari ».

[23] Dans une lettre datée de Québec, 1er mai (cf. Le Salut, 26-27-V).

[24] « Nous avons ici un succès fantastique et une réception d'un enthousiasme à croire que c'est un roi qui passe », écrit André Colomb à l’éditeur Ondet en lui transmettant une commande d'Albert Sylvestre, et Théodore Botrel, en s’adressant, le 1-V-1903, à ses compatriotes (cf. Le Salut des 26-27-V-1903) se réfèrera aux « marques d'amour fanatique de tout un peuple resté si fidèle au souvenir de toutes nos gloires ».

[25] Cette seconde tournée fera l’objet d’une étude spécifique (voir.