« Michel Launay de Kermathé », en : G. Le Tallec-Lloret, Vues et contrevues, Limoges, Lambert-Lucas, 2010, pp. 15-17.

 

Michel Launay de Kermathé

 

         Comment ajouter une parole plus institutionnelle à cette célébration intellectuelle du linguiste Michel Launay ?

         Faut-il rappeler que même un ancien président d’université n’a pas accès –cela est rassurant- aux dossiers de ses collègues et –moins rassurant- que, dans notre effort commun de remémoration,  la mémoire de Michel et la mienne se sont souvent montrées défaillantes, s’agissant de simples dates et, quelquefois, de chronologie ?

         D’ailleurs, même si je suis, me dit Michel, en quelque sorte responsable de son premier recrutement à l’université de Rennes 2 Haute Bretagne, tout en suivant des parcours similaires mais en raison d’un léger décalage de nos naissances (Michel a deux ans de moins que moi), nous n’avons pas beaucoup travaillé à Rennes aux mêmes moments. Pourtant les rares moments où nous avons pu échanger et débattre (quelque chose qui aurait pu ressembler à une dispute médiévale entre la linguistique et l’histoire) m’ont laissé de très intacts et intenses souvenirs.

         D’où cette évocation de Michel Launay qu’il pourrait presque entendre –lui qui est absent et si proche- que j’ai intitulée puisqu’il fallait un titre : Michel Launay de Kermathé, du nom du hameau de Questembert où il est né et où il vit.

         De Kermathé, non pas pour éviter de possibles homonymies (il ne peut ici y avoir d’ambigüité), ni pour un quelconque annoblissement à la mode des gentilhommes bretons (Michel est fils de la plèbe, un fils de plouc à la façon de Jean Rohou), mais pour, par la préposition et un nom de lieu, exprimer l’essentielle provenance et, comme en espagnol, l’appartenance et la caractérisation.

         Et profiter de l’occasion pour évoquer, à propos de Michel Launay, un certain nombre de traits communs à cet étrange et déjà historique hispanisme breton constitué de quelques rares universitaires dont les parcours vitaux et sociaux se ressemblent.

         Michel Launay dont une main  mutilée porte la marque des risques du métier de son père, a dans le Morbihan rural et catholique profond des années 50  été remarqué, comme on disait alors, par un instituteur de la République, et cet élève «dont les résultats étaient très bons partout » devra à un autre maître, son futur élève d’agrégation d’espagnol, Prosper Divay, sa vocation pour  une langue dont il aura pu, en faisant le voyage d’Espagne -le premier voyage à l’étranger de beaucoup de futurs hispanistes bretons-, en réaliser la fonction véhiculaire : on peut être éveillé à l’hispanisme par la bienfaisante et paternelle attention d’un bon maître.

         Pion à Brest, Michel Launay est ensuite élève-professeur à l’Intitut de Préparation à l’Enseignement Secondaire (IPES) de Rennes, à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines, où, en 1964-65,  il suit les enseignements de Michel Darbord sur le Cid : à preuve, ce devoir « Bien construit et bien pensé », commente le correcteur, sur « La adaptación dramática del romancero en las Mocedades del Cid » qui lui vaudra un 14 sur 20.

         Avec Robert Marrast, il préparera et soutiendra un mémoire  d’études supérieures consistant en une édition critique de El acero de Madrid, l’année même (1967) où je fus recruté comme assistant, après une année à Bordeaux (pour passer l’agrégation), une autre au Lycée de Garçons de Rennes, comme néo-agrégé, et une dernière à l’Ecole Spéciale Militaire de Coëtquidan, comme soldat professeur : dans mon souvenir, sans avoir connu Michel qui, à la rentrée 1967, partira pour Bordeaux.

         C’est la tradition qui, à Rennes, voulait que la plupart des étudiants souhaitant préparer le concours d’agrégation aille passer une année à Bordeaux (presque toujours pour, dans l’année, obtenir  le titre, comme Gouëdic, Le Bouill, Botrel et Launay) qui nous rapprochera, avec, pour Michel comme pour nous tous qui n’avions jusqu’alors reçu que des cours d’histoire de la langue, de phonétique et de grammaire à la Bouzet (l’exception serait Prigent, un temps enseignant à la Faculté de Rennes, qui était monté à Paris), la révélation de la linguistique en la personne de Maurice Molho : il en sera l’heureuse victime et le futur alter ego alors que d’autres également séduits et comme abasourdis (comment pouvait-on ne pas l’être ?) suivront plutôt la voie tracée par le magistère de Noël Salomon –un autre breton.

         Professeur agrégé au Lycée Auguste Pavie de Guingamp et résidant à Ploumagoar, Michel Launay comme il était presque normal à l’époque en Bretagne quand on était agrégé d’espagnol sera appelé à l’université, pour enseigner dans une faculté qu’il n’avait donc quitté que pour une année : de cette époque datent ses cours des années 1970-1972, dans le cadre de l’Unité de valeur de langue et littéraures classiques sur « Le Cid de l’épopée médievale au théâtre »  dont je conserve deux carpetas en carton couleur brique avec des élastiques aux coins, de celles qu’on acquérait alors en Espagne, méticuleusement organisées, que Michel m’avait  transmises lorsque, lui parti à la Casa de Velázquez d’où j’étais revenu, j’ai dû à nouveau assurer des cours de Littérature médiévale. On y trouve les traces de la pédagogie d’après 68 avec la répartition du travail en groupes mais aussi d’une grande précision et fermeté –exigence- dont rendent compte les consignes dactylographiées (« les questions que vous devez vous poser ») distribuées aux étudiants en début d ’année. Le groupe 5 aura ainsi été chargé d’étudier, à propos de la Première partie des Mocedades les romances « En Burgos estaba el Rey », « Cabalga Diego Lainez »,  et « Por el val de las Estacas », « comparándolos con el Poema de las Mocedades del Cid y mostrando cómo se hace el trabajo de la tradicionalidad ».

         Après son séjour à la Casa de Velázquez (1974-1977), l’ancien étudiant et enseignant rennais ne reviendra pas à l’université Rennes 2 où son poste lui avait pourtant été gardé : en 1977, le département d’espagnol n’était pas encore en mesure de spécialiser les emplois au point d’en consacrer un exclusivement à la linguistique et Michel sera donc recruté à Paris IV où, on comme on sait, il soutiendra, sous la direction de Maurice Molho, sa thèse de doctorat d’Etat, avant d’y devenir Professeur, et développera ses recherches en linguistique, notamment dans le cadre de la désormais légendaire et trinitaire « Molache », acronyme-acrostiche de Molho, Launay et Chevalier, un autre breton, originaire de Karanteg.

         C’est après une première tentative de suicide -m’a dit Michel- qu’il a souhaité rompre avec sa vie à Paris, en revenant dans son université d’origine qui pouvait enfin l’accueillir pour ce qu’il était : un maître de la lingüistique. Je n’ai pas revu Michel à cette occasion ni pu reprendre nos interminables discussions poursuivies à Madrid, où je l’avais fugacement retrouvé : j’étais alors en poste à l’Académie de Corse ou à l’Institut National de Recherche Pédagogique. Michel n’a d‘ailleurs pu exercer que très peu de temps avant de devoir, quelques années plus tard, abandonner  définitivement l’enseignement et de se retirer à Kermathé. Sa parole sonore et précise, avec cette caractéristique attaque instantanée et comme juchée, avec l’expression précise et châtiée de ceux qui ont dû construire un rapport conforme  à la langue française de référence, s’est faite de moins en moins entendre et la légère rougeur qui empourprait alors son visage et qui, curieusement me revient aujourd’hui à la mémoire, s’est comme éteinte ou estompée.

         Dans le breton qui un jour a configuré la toponymie du territoire de Michel Launay, un seule marque phonétique –une voyelle plus ou moins fermée ou ouverte- peut faire que  Ker –la ville, la maison, la ferme- devienne synomyme de cher  et d’aimé.

         Michel Launay est à Ker-Mathé : il sait qu’on a parlé de son œuvre, que j’ai parlé de lui. Il a souhaité rester à Ker-Mathé.

 

J.-F. Botrel